Dans une revue critique majeure, Bolivar Dekou Fobasso, Secrétaire Exécutif National d’AfriYAN Cameroun, déconstruit le paradigme du self-care. Loin d’acter un désengagement de l’État, l’auteur démontre comment la démédicalisation de la contraception, du dépistage ou de l’avortement médicamenteux déplace les frontières du contrôle médical et exige, au contraire, une régulation publique renforcée en amont. Lecture critique d’une mutation systémique.
À l’intersection des droits humains, de l’autonomie corporelle et de la restructuration des politiques publiques, la santé sexuelle et reproductive traverse une mutation sans précédent. Longtemps reléguée au rang d’expédient face aux carences des infrastructures biomédicales, l’auto-prise en charge s’affirme désormais comme un paradigme scientifique et opérationnel incontournable. Dans son article de revue intitulé : « Autosoins et systèmes de santé en DSSR : reconfiguration du gatekeeping, mutations du stewardship et recomposition des itinéraires thérapeutiques, une analyse critique des tendances mondiales et africaines », Bolivar Dekou Fobasso, Secrétaire Exécutif National d’AfriYAN Cameroun, livre une déconstruction magistrale de ce tournant conceptuel. L’auteur formule d’emblée une thèse forte qui prend à contre-pied les idées reçues : loin de consacrer le désengagement ou l’effondrement de l’infrastructure médicale, l’autosoin en redistribue les fonctions cardinales. À travers un texte dense, l’auteur interroge le cœur politique d’une autonomie surveillée, résumée par cette formule stimulante : « Se soigner soi-même, sans se soigner seul ». L’étude s’impose comme une grille de lecture indispensable pour comprendre comment la démédicalisation de la contraception, du dépistage du VIH ou de l’avortement médicamenteux redéfinit le contrat social entre l’État régulateur et le citoyen.
Le tryptique conceptuel : Gatekeeping, Stewardship et Itinéraires thérapeutiques
Pour structurer son analyse, Dekou Fobasso mobilise trois concepts majeurs de la sociologie de la santé et de la théorie des systèmes de santé, qu’il passe au crible des réalités empiriques contemporaines. Le premier concept analysé est celui du gatekeeping, c’est-à-dire le contrôle de l’accès aux ressources sanitaires par les professionnels de santé. L’auteur démontre que l’autosoin ne supprime pas cette fonction mais la déplace. Si l’autotest ou l’auto-injection court-circuitent le prestataire traditionnel au moment du diagnostic ou du renouvellement, le filtrage migre vers la pharmacie, la notice d’utilisation ou l’agent communautaire. L’enjeu se déplace alors : « La question politique n’est donc pas “faut-il un gardien du seuil ?” mais “qui filtre quoi, avec quelle qualité et quelle redevabilité ?” » Le deuxième pilier de l’argumentation repose sur le stewardship, traduit par l’intendance normative ou la gouvernance supérieure de l’État. C’est ici que se loge le paradoxe central de l’article. L’autonomie accordée à l’usager n’implique pas un retrait de la puissance publique, mais exige au contraire une régulation renforcée en amont. Pour l’auteur, la sécurité de l’usager doit être construite dès la mise sur le marché, par une garantie absolue de la qualité des produits, de l’exactitude de l’information et de la viabilité des chaînes logistiques.
Le troisième concept s’attache à l’itinéraire thérapeutique, hérité des travaux de l’anthropologue John Janzen. L’auteur rappelle avec pertinence que les interventions promues par l’Organisation mondiale de la Santé ne s’inscrivent pas sur une table rase, particulièrement en Afrique subsaharienne. Elles intègrent un espace marqué par un pluralisme thérapeutique ancien où l’automédication informelle, qualifiée de « partie immergée de l’iceberg thérapeutique », est déjà la norme. L’autosoin planifié vient donc concurrencer ou rationaliser une autonomie sauvage préexistante pour la sécuriser.
Panorama critique des DSSR : les paradoxes du terrain
L’intérêt majeur de l’article réside dans son examen systématique des différents segments des droits et de la santé sexuels et reproductifs (DSSR), révélant pour chaque domaine une tension
critique spécifique. Dans le champ de la planification familiale, l’auto-injection du DMPA-SC illustre parfaitement cette autonomie conditionnée. Si les taux de continuation s’avèrent supérieurs grâce à l’absence de jugement en clinique, l’intervention ne produit ses fruits que si la chaîne du froid et l’élimination sécurisée des aiguilles sont garanties. Sans cette intendance, l’émancipation se transforme en un simple transfert de risques. Le domaine de l’avortement sécurisé représente, selon l’auteur, la rupture paradigmatique la plus radicale. La reconnaissance par l’OMS de l’autogestion de l’avortement médicamenteux avant douze semaines oblige à redéfinir la notion même de sécurité sanitaire. Les indicateurs classiques basés sur le triptyque méthode/prestataire/lieu deviennent obsolètes puisque la sécurité migre désormais vers la fiabilité du produit et l’accès à une information claire. Néanmoins, Dekou Fobasso souligne la confrontation brutale entre cette possibilité technique et la répression juridique en contexte africain, où l’avortement clandestin demeure une réalité tragique.
L’analyse de la dispensation différenciée du traitement antirétroviral pour le VIH soulève également de profondes interrogations systémiques. Si l’allègement de la charge clinique pour les patients dits stables s’avère efficace, l’auteur met en lumière la contradiction de ce modèle face aux exigences de la triple élimination (VIH, syphilis, hépatite B). Les femmes enceintes, cibles prioritaires de cette élimination, représentent par définition une population non stable nécessitant un suivi clinique immédiat et chronométré. Le modèle communautaire montre ici ses limites opérationnelles, risquant de masquer une « intégration de façade » dictée par des financements verticaux en silos. Enfin, l’article aborde l’auto-prélèvement pour le virus du papillome humain (VPH) dans le cadre de la lutte contre le cancer du col de l’utérus. L’auteur salue une innovation qui résout le goulot d’étranglement du dépistage initial, tout en alertant sur le risque de produire des diagnostics sans lendemain si l’aval du système (le triage et le traitement ablatif) n’est pas financé simultanément.
Les dérives potentielles : marchandisation et ombre néolibérale
L’un des apports les plus stimulants de cette revue critique réside dans sa lucidité politique face aux dérives de l’autosoin. L’auteur consacre des développements cruciaux aux dimensions de la santé menstruelle, de la fertilité et du bien-être sexuel, qui sont devenues les cibles privilégiées d’une marchandisation effrénée. Les applications mobiles et les dispositifs connectés, souvent portés par des promesses de marketing plutôt que par des preuves scientifiques, créent une fracture profonde entre les populations capables de payer et les autres. Sur le plan éthique, la critique se fait encore plus incisive concernant la prise en charge des violences basées sur le genre (VBG). Dekou Fobasso sonne l’alarme contre la tentation de transférer la responsabilité de la sécurité sur les survivantes elles-mêmes à travers des outils d’auto-assistance numériques. Lorsque les structures juridiques et sociales de protection s’avèrent défaillantes, l’autosoin risque de confiner à un abandon institutionnel pur et simple. L’indépendance de l’usager devient alors l’alibi d’un désengagement néolibéral qui responsabilise l’individu pour masquer les carences de l’État.
Vers un nouveau contrat d’intendance systémique
En conclusion, l’article de Bolivar Dekou Fobasso dépasse le simple constat critique pour formuler un véritable plaidoyer en faveur d’un cadre d’intégration systémique réinventé. Le passage d’un contrôle a posteriori opéré au guichet de la clinique à une régulation a priori
s’impose comme la condition sine qua non de la réussite de ce changement de paradigme. L’auteur rappelle avec force que l’équité n’est jamais un attribut spontané de l’innovation technologique. Pour que l’autosoin ne creuse pas les inégalités existantes, il doit impérativement s’accompagner de politiques de gratuité, d’une intégration réelle des services communautaires au sein de la couverture santé universelle, et d’un renforcement de la littératie en santé des populations les plus vulnérables, notamment les jeunes et les adolescentes. Par la clarté de sa conceptualisation et la rigueur de son ancrage dans les réalités de terrain africaines, cette note de lecture met en lumière un article qui fera date. Bolivar Dekou Fobasso signe une contribution majeure à la santé publique contemporaine, rappelant avec acuité que pour libérer pleinement le potentiel émancipateur du self-care, l’État ne doit pas moins réguler, mais réguler différemment, en se positionnant comme le garant ultime du bien commun sanitaire.







