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John Nkengansong : Le virologue qui a imposé la voix de l’Afrique

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Du Sud-Ouest du Cameroun aux salons feutrés du Département d’État américain, le Dr John Nkengasong s’est imposé comme le visage de la souveraineté sanitaire du continent noir. Retour sur la trajectoire à distance d’un virologue devenu diplomate, qui a refusé de laisser l’Afrique devenir le parent pauvre de la riposte mondiale contre la Covid-19.

Au début de l’année 2020, alors que les capitales occidentales cédaient à la panique et réquisitionnaient les stocks de masques, un homme, depuis Addis-Abeba, gardait le cap. Derrière ses fines lunettes et son éternel sourire mesuré, le Dr John Nkengasong affichait une sérénité presque provocante face aux prédictions apocalyptiques qui condamnaient l’Afrique. À distance, les observateurs ont découvert un bâtisseur que le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, saluera plus tard comme « un leader exceptionnel dont la vision a transformé la santé publique en Afrique ». Sans l’avoir rencontré en tête-à-tête, l’analyse de sa trajectoire suffit à dessiner le profil d’un homme qui n’a jamais

accepté la fatalité des cartes géographiques.

Pour comprendre le parcours de ce « digne fils du pays », comme on aime à le dire au Cameroun, il faut remonter aux collines verdoyantes d’Alou, dans la région du Sud-Ouest. À l’Université de Yaoundé I, le mythique campus de Ngoa-Ekellé, ses anciens camarades se souviennent d’un étudiant discret, redoutablement méthodique, qui décroche sa licence en biologie avec la hargne des passionnés. Le Cameroun des années 1980 offre de solides bases, mais pour traquer les virus au plus près, il faut traverser l’océan. Après un doctorat en virologie centré sur le VIH à l’Université d’Anvers et un passage par la Harvard Kennedy School, il pose ses valises au CDC d’Atlanta aux États-Unis, où il dirigera pendant plus de vingt ans la branche internationale du VIH/Sida.

Le tournant décisif arrive en 2017 quand l’Union Africaine lui confie une page blanche : créer l’Africa CDC. L’institution balbutie à peine lorsque le SARS-CoV-2 déferle sur la planète, et c’est à ce moment précis que le Camerounais prend toute sa dimension. Là où d’autres attendent les mots d’ordre de Genève ou de Washington, lui anticipe et réunit les ministres de la Santé du continent pour imposer une riposte commune. Sous sa férule, l’Afrique passe en quelques semaines de deux à cinquante-quatre pays capables de tester le virus. Son coup de maître reste le lancement de l’Africa Medical Supplies Platform qui permet de mutualiser les achats de matériel pour peser face aux géants industriels. Face à l’égoïsme vaccinal des pays du Nord, sa parole se libère, martelant que « l’Afrique ne peut pas être un spectateur passif dans la sécurité de sa propre santé ». Ce coup de force logistique lui vaut d’être sacré parmi les 100 personnes les plus influentes du monde par le magazine Time en 2021. La même année, l’Union africaine lui décerne le titre de « Lion d’Afrique » et la Fondation Bill & Melinda Gates lui attribue le prix Global Goalkeeper. Strive Masiyiwa, le milliardaire zimbabwéen qui a partagé cette ligne de front avec lui, résume le personnage avec admiration : « John est un général de la santé publique. Sa rigueur scientifique n’a d’égale que son amour pour ce continent. »

Cette reconnaissance internationale fait de lui un pivot. En Afrique, il devient le garant de l’excellence en siégeant comme membre éminent du jury du Prix Galien Afrique, souvent qualifié de « Nobel » de la recherche pharmaceutique continentale, tout en étant honoré par la Fédération mondiale des associations de santé publique. Au Cameroun, son influence se mesure en laboratoires modernisés et en épidémiologistes formés sur le terrain via les programmes FETP qu’il a parrainés. Le monde ne pouvait ignorer ce talent brut et en 2022, le président américain Joe Biden brise un plafond de verre en le nommant à la tête du

PEPFAR, le titanesque programme américain de lutte contre le Sida à l’échelle mondiale. Confirmé par le Sénat, le gamin d’Alou devient le premier leader d’origine africaine à piloter ce fleuron de la diplomatie sanitaire américaine. Aujourd’hui, à la tête du Bureau de la sécurité sanitaire mondiale et de la diplomatie à Washington, il navigue entre les chefs d’État et les microscopes.

Mais la célébrité mondiale a son revers, même pour un homme de science. En ce mois de septembre 2026, le nom du Dr Nkengasong s’est retrouvé au cœur d’une tout autre bataille : celle de l’information. Des cybercriminels ont usurpé ses traits et sa voix dans une vidéo truquée par intelligence artificielle sur les réseaux sociaux pour vanter les mérites d’un faux remède. La réponse du scientifique, habitué à traquer la vérité au fond des éprouvettes, a été immédiate et tranchante : « Je n’ai jamais recommandé ce produit ni eu de lien avec lui », a-t-il fermement rappelé. Face à la recrudescence de ces attaques technologiques, il confiait récemment lors d’un forum sur la sécurité sanitaire : « La désinformation est devenue un agent pathogène aussi dangereux que les virus que nous combattons en laboratoire. Elle détruit la confiance, et sans confiance, la médecine est impuissante. » John Nkengasong n’a pas fini de tracer sa route. Des laboratoires de Yaoundé aux salons feutrés de Washington, le virologue a prouvé qu’en matière de santé globale, la voix de l’Afrique ne se conjugue plus au conditionnel, portée par une conviction intime qu’il répète à l’envi : « Nous devons posséder notre propre destin sanitaire. »

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MIREILLE SIAPJE

Rédacteur en Chef

Journaliste multimédia, rédactrice en chef du groupe de presse Échos Santé. Spécialisée en santé publique, droits humains et environnement. S’exprime en français et en anglais. Lauréate du Prix Médiation Press Trophies 2014 et du Prix Michel Sidibé 2024.

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