57 millions de malades dans le monde, 10 millions de nouveaux diagnostics chaque année et jusqu’à 45 % des risques évitables. Face à ces chiffres alarmants publiés par l’OMS, l’Association Camerounaise contre la Maladie d’Alzheimer et Women of Peace Initiative unissent leurs forces pour briser le tabou au cœur des métropoles camerounaises.
La porte s’est refermée un matin de janvier 2026 sur une silhouette familière devenue étrangère, plongeant ses proches dans l’angoisse la plus absolue jusqu’à sa découverte miraculeuse à Yassa, loin des repères de Biyem-Assi. Ce jour-là, l’égarement de cette mère n’était pas seulement une fugue liée à la maladie d’Alzheimer, c’était le symptôme poignant d’un séisme familial silencieux. Depuis que le diagnostic est tombé en 2022, face à l’effacement progressif des souvenirs et à la perte de la parole, le quotidien a basculé dans une abnégation totale.
Entre un frère aîné ayant sacrifié ses activités commerciales pour devenir aidant principal à plein temps et un autre jonglant chaque semaine entre un lieu de vie
éloigné et la capitale pour prêter main-forte, la charge mentale et physique est colossale. Soigner une mère qui ne peut plus exprimer la moindre douleur oblige ses enfants à tout deviner, transformant chaque instant en un défi herculéen. Derrière la froideur statistique de cette pathologie neurodégénérative se cache la détresse intime des familles, au point de nécessiter parfois un lourd suivi psychiatrique et un accompagnement psychologique dans un hôpital catholique pour surmonter la dépression qui guette les aidants.
Pourtant, face à cette solitude, la solidarité s’organise et refuse la fatalité à l’échelle mondiale comme locale. Selon les récentes lignes directrices de l’Organisation mondiale de la Santé publiées en juillet 2026, plus de 57 millions de personnes vivent avec la démence à travers la planète, tandis que près de 10 millions de nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année. La maladie d’Alzheimer demeure la cause la plus fréquente, représentant de 60 % à 70 % de ces situations. Heureusement, l’organisme sanitaire rappelle que jusqu’à 45 % des risques de déclin cognitif peuvent être évités ou retardés en agissant sur des facteurs modifiables tels que le tabagisme, l’inactivité physique ou l’hypertension. Ce lundi 21 septembre, à l’occasion conjointe de la Journée internationale de la maladie d’Alzheimer et de la Journée mondiale de la paix, l’Association Camerounaise contre la Maladie d’Alzheimer et l’organisation Women of Peace Initiative unissent leurs forces pour briser le tabou et offrir un répit salvateur à Yaoundé et dans les grandes métropoles.
Les festivités s’annoncent intenses dès ce vendredi 25 septembre à l’église catholique Sainte Monique de Maképé, où une grande mobilisation sanitaire se tiendra de 09h à 12h. Au programme : un dépistage rigoureux des troubles cognitifs, une prise systématique des paramètres vitaux et l’ouverture d’une cellule d’écoute dédiée aux personnes victimes de violences. Dans la foulée, de 14h à 17h, une causerie éducative d’envergure portera sur le thème évocateur des troubles cognitifs comme défi pour la paix sociale et enjeu de santé publique, sous la houlette d’experts reconnus dont le Dr Ginetty, gérontologue, l’activiste sociale Ndongmo et le Dr Toguem, psychiatre. L’élan citoyen se prolongera le lendemain dès 06h30 avec l’événement phare intitulé Marche pour la paix, marche pour ton cerveau. Cette marche sportive traversera les artères de Bonamoussadi avec un départ symbolique fixé au Parcours Vitae, en parfaite synergie avec une association de coureurs cyclistes engagés pour la cause.
Car mobiliser la communauté, c’est rappeler qu’un patient atteint d’Alzheimer ne souffre pas seul : ce sont des millions de cellules familiales qui luttent, dans l’ombre, pour préserver la dignité humaine. Face à la prévalence croissante de cette pathologie, qui touche des milliers de personnes au Cameroun, la prise en charge
globale devient une urgence nationale incontournable. Bien que les données statistiques nationales officielles fassent défaut en raison du manque d’études d’envergure, nous estimons la prévalence locale à 114 cas pour 100 000 habitants. En milieu hospitalier, des neurologues relèvent ainsi recevoir au moins un cas de maladie d’Alzheimer par semaine, confirmant que le phénomène est bien réel au Cameroun, même s’il reste sous-estimé et insuffisamment documenté. Entre des structures d’accompagnement qui se structurent et la reconnaissance enfin accordée au rôle héroïque des aidants familiaux, Yaoundé envoie un message fort pour transformer la compassion en actions concrètes face au labyrinthe de l’oubli.
INTERVIEW : « Poser un diagnostic précoce d’Alzheimer n’est pas une condamnation, c’est le point de départ de l’action »

Alors que 75 % des cas restent non diagnostiqués au Cameroun sur fond de tabous culturels et de manque de spécialistes, la Présidente de l’ACMA décrypte les défis d’une pathologie lourde mais non inexorable. Entretien sans concession à la veille des mobilisations de septembre 2026.
Le thème de cette année 2026 donne le ton. Que faut-il retenir de son message essentiel ?
Le thème de cette année rappelle une vérité importante : poser un diagnostic précoce n’est pas une condamnation, mais le point de départ de l’action. Savoir au moment opportun permet d’anticiper la perte d’autonomie, de planifier les soins, d’adapter l’environnement de vie et d’offrir au patient comme à sa famille une meilleure qualité de vie grâce à un suivi adapté. Il s’agit d’affections chroniques dont tout l’enjeu est d’agir au plus tôt afin de ralentir l’évolution et de préserver un état stable le plus longtemps possible.
Quelle est la situation réelle de la maladie d’Alzheimer au Cameroun aujourd’hui ?
Bien que les données statistiques nationales soient inexistantes, du fait du manque d’études d’envergure, nous estimons la prévalence à 114 cas pour 100 000 habitants. En milieu hospitalier, des neurologues relèvent recevoir au moins un cas de maladie d’Alzheimer par semaine. C’est dire que le phénomène est bien réel, même s’il reste sous-estimé et insuffisamment documenté.
Vous affirmez que 75 % des cas restent non diagnostiqués. Comment expliquer un chiffre aussi alarmant ?
Plusieurs facteurs expliquent ce chiffre. D’abord, la normalisation culturelle du déclin cognitif : beaucoup de gens pensent que les oublis sont inévitables avec l’avancée en âge. Ensuite, le manque de spécialistes : le déficit en neurologues, gériatres et neuropsychologues rend l’accès au diagnostic difficile en dehors des grands centres urbains comme Douala et Yaoundé. Enfin, le coût des examens : les examens de diagnostic sont chers, rares ou inaccessibles. Et beaucoup de personnes âgées ne sont pas assurées.
Concrètement, à quoi ressemble le quotidien d’une famille camerounaise face à la maladie ?
Au Cameroun, la prise en charge repose quasi exclusivement sur la solidarité familiale. Le
quotidien est marqué par une vigilance permanente pour éviter les fugues ou les accidents domestiques. Il y a aussi un épuisement physique et émotionnel de l’aidant principal, souvent un conjoint, une fille ou une belle-fille. Sans oublier une charge financière lourde liée aux traitements symptomatiques, aux gardes et au matériel d’hygiène.
Quels sont les principaux obstacles du système de santé camerounais dans la prise en charge de cette maladie ?
Les obstacles sont nombreux. Il y a l’absence de structures de séjour temporaire ou de maisons de retraite médicalisées adaptées. Il y a aussi la faible formation initiale du personnel de santé de première ligne à la détection des troubles cognitifs. Et enfin, la non-prise en charge des soins gériatriques par une couverture santé universelle pleinement déployée sur l’ensemble du territoire.
Pouvez-vous nous raconter une situation marquante qui illustre l’urgence de votre mission ?
Il arrive fréquemment de rencontrer des familles désespérées amenant un parent ayant déambulé toute une nuit pour retrouver son chemin. En ce moment, on suit un patient qui a régulièrement des troubles du comportement, avec refus de manger, accusations graves, irritabilité. C’est très pénible pour sa fille, qui est souvent désemparée et dépassée. Ce genre de cas, nombreux au demeurant, illustre l’urgence de notre mission.
Il existe une confusion fréquente entre mémoire et sénilité. Comment la décrire ?
Un cas très fréquent concerne l’apraxie ou la perte des repères temporels. Un proche a par exemple pris l’habitude d’oublier d’éteindre le gaz, ou de ranger des objets de valeur dans le réfrigérateur. La famille y voit d’abord de la simple étourderie liée à l’âge, jusqu’au jour où l’incapacité à reconnaître un visage familier ou à utiliser un téléphone portable révèle la gravité de l’atteinte.
La stigmatisation et les croyances traditionnelles restent un frein majeur. Comment lutter contre ces tabous ?
En Afrique centrale, les manifestations comportementales comme les hallucinations ou la désorientation sont encore parfois interprétées à travers le prisme de la sorcellerie ou de malédictions familiales. Pour briser ces tabous, l’ACMA mène des campagnes de sensibilisation de proximité dans les communautés, les paroisses et les chefferies traditionnelles. Nous menons aussi un travail d’explication scientifique vulgarisée pour poser des mots médicaux sur des symptômes mystifiés.
Quelles sont vos attentes pour les mobilisations des 25 et 26 septembre 2026 ?
À travers la conférence à l’église Sainte Monique et la marche à Bonamoussadi, nous visons à créer un espace de parole libre et sans jugement pour les aidants. Nous voulons faire sortir l’Alzheimer de l’ombre en montrant que l’activité physique et la cohésion sociale sont des piliers de la prévention et du soutien. Et nous souhaitons récolter des soutiens pour étendre le réseau d’écoute de l’ACMA.
Quel message souhaitez-vous adresser aux acteurs clés ?
Aux professionnels de santé, je dis : formez-vous au dépistage précoce pour écouter efficacement les alertes rapportées par les proches. Aux familles, je dis : ne restez pas isolées dans le silence et la honte ; la maladie n’est ni un choix ni une fatalité mystique, mais une affection médicale qui se traite et s’accompagne. Aux pouvoirs publics, je demande d’intégrer pleinement la santé mentale du sujet âgé et les démences dans les politiques nationales de santé publique, en facilitant l’accès aux examens de diagnostic et aux structures d’accueil.
Dernier mot pour conclure ?
L’Alzheimer n’est pas une fatalité. Plus tôt on pose le diagnostic, plus tôt on agit. Et plus tôt on agit, plus on préserve la dignité et la qualité de vie des patients et de leurs familles. C’est tout le sens de notre combat.











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