À travers une structure pédagogique en trois axes, cet ouvrage ne se contente pas d’analyser les mécanismes hospitaliers ; il livre un plaidoyer humaniste et un guide pratique, offrant aux citoyens, usagers et professionnels les clés indispensables pour dépasser les idées reçues et bâtir une citoyenneté sanitaire éclairée.
L’ouvrage : « Connaître l’hôpital moderne, une institution sui generis », de NWATCHOK à NDJANG’HA, publié en septembre 2019 aux Éditions Groupe Inter Press, arrive à point nommé dans un contexte camerounais où l’hôpital est soumis à une critique acerbe et souvent mal éclairée. L’auteur, expert en Sciences des Organisations et en Gestion des Institutions Sociales et de Santé, formé à l’Université Catholique de Louvain et fort d’une double expérience européenne et camerounaise, se donne pour mission de lever le voile sur une réalité complexe que beaucoup commentent sans véritablement la connaître.
Le livre s’inscrit dans une actualité brûlante. Au Cameroun, l’hôpital est au cœur des préoccupations citoyennes. Les usagers doutent de sa fonction, incriminent la moralité de ses acteurs et s’inquiètent de ses méthodes, tandis que les professionnels de santé sont plongés dans une tourmente qui ne semble pas près de s’apaiser. Dans les espaces de discussion informels, à l’ombre de l’arbre à palabre, on n’hésite plus à vouer l’hôpital aux gémonies. Le paradoxe est cruel : ceux qui en parlent le plus sont souvent ceux qui auraient le plus besoin de le connaître d’abord. C’est précisément pour combler ce déficit de connaissance que l’auteur a entrepris ce travail de salubrité publique.
La thèse centrale de l’ouvrage est clairement énoncée : l’hôpital moderne est une institution sui generis, unique en son genre, vaste, profuse, complexe et dynamique. L’auteur prend soin de rappeler que l’hôpital contemporain n’est plus l’antre des pauvres, ce lieu de relégation où les indigents venaient mourir. Il s’est métamorphosé en un espace où bonnes et mauvaises fortunes se côtoient, où la
médecine a chassé les approches métaphysiques pour s’installer dans le rationalisme le plus exigeant. L’immixtion des pouvoirs publics dans son organisation, conjuguée à la médicalisation, a consolidé son attractivité, au point que l’accès aux soins est devenu une exigence, presque un droit opposable.
Ce qui fait la force de l’ouvrage, c’est sa capacité à déconstruire les idées reçues et à proposer une vision systémique de l’institution hospitalière. L’auteur développe une argumentation implacable contre l’idée, trop répandue, selon laquelle l’hôpital, parce qu’il pratique les métiers du cœur, devrait être gouverné par l’émotion ou l’intuition. Il s’insurge contre “l’idée implicite que l’efficience n’y a pas de place”. Pour lui, cette position est intolérable. La santé n’a pas de prix, certes, mais elle a un coût, et les moyens consentis par les citoyens et la collectivité pour l’action sanitaire sont des ressources rares qui auraient pu servir à d’autres usages. Le gestionnaire avisé est celui qui veille résolument à leur utilisation idoine. L’inefficacité n’est pas une fatalité, elle peut et doit être évitée par une démarche volontariste.
Cette approche gestionnaire, qui pourrait paraître technocratique, est en réalité profondément humaniste. L’auteur montre que la performance et l’efficience sont les conditions mêmes d’une prise en charge de qualité. Sans une organisation rigoureuse, sans une maîtrise des processus, sans une rationalité sous-tendant les décisions techniques et de gestion, l’hôpital ne peut répondre de manière pertinente aux besoins, demandes et attentes de ses usagers. La démarche qualité et l’assurance qualité ne sont pas des gadgets managériaux mais des outils indispensables pour rendre continu et optimal le fonctionnement des systèmes de transformation et d’exploitation.
La structure de l’ouvrage reflète cette ambition pédagogique. La première partie, intitulée “Approche”, pose les fondements de la réflexion. L’auteur y retrace l’historique de l’institution, depuis la bienfaisance et le confinement jusqu’à la modernisation, avant de définir l’hôpital moderne, ses missions, son architecture et ce qu’il appelle son “carcan”, c’est-à-dire les contraintes qui pèsent sur lui. Il y présente également les fonctions, les organes et les acteurs, en distinguant l’art de diriger, l’art de gérer, l’art de guérir et l’art de soigner. La deuxième partie, consacrée à “l’Exploitation”, aborde le fonctionnement concret de l’institution, la production des soins envisagée comme un processus systémique, et le mouvement des patients à travers l’accueil, les admissions, l’accompagnement et les sorties. La troisième partie, consacrée aux “Séjours”, distingue le mode ambulatoire, qui concerne les consultations externes, la pharmacie, l’imagerie et la biologie, du mode stationnaire, qui est celui de l’hébergement, des soins, des visites, et même de la
morgue.
Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est son exceptionnelle densité informative doublée d’une fluidité d’écriture remarquable. L’auteur a le souci constant de se faire comprendre, d’expliquer les rudiments, d’expliciter les éruditions. Il ne s’agit pas d’un manuel austère mais d’un véritable guide de découverte, conçu pour différents types de lecteurs. Le citoyen y trouvera les clés pour comprendre les défis de l’hôpital et se mêler en toute sérénité des délibérations qui le concernent. L’usager y puisera des informations pour s’approprier ce qui se passe effectivement dans les centres d’activités, comprendre le caractère pluriel et singulier des professions, et démystifier certains métiers. Les professionnels de santé y trouveront des méthodes pour faire progresser l’institution, tandis que les chercheurs et les candidats aux concours y découvriront une synthèse claire de ce qu’est l’hôpital moderne.
L’auteur ne se contente pas de décrire, il prend position. Sa plume est celle d’un homme convaincu, qui porte un regard lucide sur son objet d’étude. Il dénonce les comportements anormaux, les déviances, ce qu’il appelle les “ignominies” qui peuvent être perpétrées à l’hôpital. Mais il salue aussi les exploits, les actes spectaculaires des professionnels qui font la Une de la presse, tout en rappelant que les besognes obscures et ingrates sont tout aussi indispensables. Il montre que les hospitaliers ne sont pas une masse indifférenciée, qu’ils se scindent en catégories spécifiques, chacune arborant fièrement ses signes distinctifs. Mais par-delà ces différences, la maladie demeure l’ennemi commun, contre lequel ils luttent résolument, individuellement et collectivement, dans des équipes protéiformes totalement mobilisées.
L’ouvrage aborde également des questions sensibles et souvent éludées. Pourquoi l’hôpital moderne est-il tant contraint ? Est-il structurellement voué au déficit ? Quel est le rôle du Gestionnaire, ce manager qui se double nécessairement des qualités d’un leader ? L’auteur répond avec une franchise qui fait la force de son propos. Il montre que le pilotage du système d’exploitation est une tâche d’une intensité extrême, que le Gestionnaire est le garant du fonctionnement normal de l’hôpital moderne, que sa centration porte sur la recherche de synergie et la perpétuation de positions d’équilibre.
Sur la forme, l’ouvrage mérite d’être salué. Le style est simple, direct, fluide, ce qui n’est pas une mince performance pour un sujet aussi technique. L’auteur évite le jargon inutile, multiplie les exemples concrets, s’adresse directement à son lecteur avec une convivialité qui désarme. La table des matières, détaillée, permet de se
repérer facilement dans une matière foisonnante. Les principales références bibliographiques témoignent de l’érudition de l’auteur et de son souci de s’appuyer sur les travaux les plus solides dans le domaine.
En définitive, cet ouvrage arrive à point nommé parce qu’il répond à une demande sociale pressante. Dans un contexte où l’hôpital camerounais est au cœur de l’actualité, où les critiques fusent de toutes parts, souvent sans fondement solide, NWATCHOK à NDJANG’HA nous offre les outils pour comprendre, analyser et agir. Son livre est une belle attaque contre l’obscurantisme, une parfaite illustration de ce que devrait être une réflexion rigoureuse sur l’institution hospitalière. Il nous rappelle que l’hôpital n’est pas une machine à produire des soins ni une simple entreprise, mais une institution unique en son genre, avec son histoire, ses contraintes, ses acteurs et ses défis.









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