Docteure en maladies infectieuses, fondatrice de startup, ancienne consultante de l’OMS et de la Commission Européenne, Forbes Afrique l’a baptisée « la Sciencepreneuse ». À 30 ans, la Camerounaise Elsa Zekeng s’est imposée au carrefour de la science, de l’entrepreneuriat et du plaidoyer pour l’équité en santé. Avec une seule obsession : faire de l’Afrique un continent capable de gérer ses propres crises sanitaires.
Elle cumule un doctorat en maladies infectieuses, une startup dans les essais cliniques, une médaille décernée par la Reine Élisabeth II et un baptême signé Forbes Afrique. Elsa Zekeng, Camerounaise de naissance, Manchestérienne d’adoption, incarne une nouvelle génération de scientifiques africaines qui refusent de choisir entre le laboratoire, les affaires et le plaidoyer.
Des parents pharmaciens, un destin tracé
Elsa Zekeng a grandi au Cameroun dans ce qu’elle appelle elle-même un « cocon » : sa mère, pharmacienne, tient une officine florissante à Yaoundé ; son père, également pharmacien et scientifique, a dirigé le Programme national de lutte contre le VIH/Sida au Cameroun avant de rejoindre l’ONUSIDA.
La science n’est pas un choix, c’est une atmosphère.
Elle fait ses classes à l’Our Lady of Lourdes College de Bamenda, prestigieux établissement secondaire réservé aux filles, avant de s’envoler vers l’Angleterre pour poursuivre ses études supérieures.
Dès l’âge de 16 ans, elle multiplie les engagements sur le terrain en Afrique de l’Ouest auprès de l’UNICEF, de l’OIM, de l’Institut Pasteur de Dakar, organisant des campagnes de sensibilisation sur la prévention des maladies dans des zones socio-économiquement défavorisées.
Le fil rouge est déjà là : la science au service des communautés les plus exposées.
Guinée, 2015 : le baptême du feu
En 2015, alors qu’elle n’a pas encore achevé son doctorat, l’opportunité de rejoindre l’OMS et Public Health England en Guinée lors de la plus grande épidémie d’Ebola jamais enregistrée en Afrique de l’Ouest se présente. Elle accepte sans hésiter.
Pendant six semaines, dans le laboratoire mobile européen de Coyah, elle travaille douze à quatorze heures par jour, sept jours sur sept, testant des centaines d’échantillons pour le virus Ebola et le paludisme, dont les résultats alimentent directement les équipes d’épidémiologie chargées du traçage des contacts. Pour ce travail, elle reçoit la médaille Ebola, décernée par la Reine Élisabeth II.
Une distinction rare, qui scelle sa conviction : le rôle crucial du scientifique en période de crise sanitaire, une réalité que le monde entier redécouvrira quelques années plus tard avec le Covid-19.
De l’académie à l’entrepreneuriat
Neuf mois après le début de son doctorat, Elsa Zekeng prend une décision qui surprend son entourage : l’université ne sera pas sa destination finale. Elle décide de « créer » sa propre trajectoire plutôt que de la « trouver ».
Première initiative : la Northwest Biotech Initiative (NBI), organisation qu’elle cofonde pour connecter les étudiants en sciences avec des débouchés professionnels hors du milieu académique. Dix ans plus tard, la structure a organisé plus de 50 événements et accompagné plus de 100 étudiants vers l’emploi.
Sa deuxième création est plus ambitieuse encore
Elle fonde SökerData, une startup dédiée à l’équité dans les essais cliniques, qui travaille avec les entreprises pharmaceutiques et biotechnologiques pour diversifier leurs processus de développement de médicaments en intégrant les femmes et les minorités ethniques, trop souvent absentes des cohortes de recherche.
Un angle militant autant que scientifique : les médicaments mis sur le marché mondial sont majoritairement testés sur des populations qui ne ressemblent pas aux patients africains. Elsa Zekeng entend changer cela.
Une voix dans les sphères de pouvoir
En 2016, elle est sélectionnée comme Jeune Leader de la Commission Européenne, prenant la parole dans des panels de haut niveau sur la couverture santé universelle.
Elle débat aux côtés de Mark Dybul, ancien directeur exécutif du Fonds Mondial, sur l’importance de l’équité en santé et des nouvelles dynamiques de pouvoir entre le Nord et le Sud.
Elle siège aujourd’hui dans plusieurs conseils d’administration, dont l’Université de Salford-Manchester, le Science and Industry Museum de Manchester et la fondation SmartWorks, qui accompagne les femmes vers l’emploi.
C’est Forbes Afrique qui lui forge son surnom, en la classant parmi les 30 Africains de moins de 30 ans à suivre en 2022 : la « Sciencepreneuse », contraction de scientist et entrepreneur. Un mot-valise qui résume une philosophie : la science sans application est stérile, l’entrepreneuriat sans rigueur scientifique est creux.
L’Afrique sans béquilles
Derrière les prix et les tribunes : top 50 des voix noires les plus influentes dans la tech britannique selon TechNation, “One to Watch” selon le Northern Power Women Award, il y a une conviction qui structure tout le reste.
Elsa Zekeng aspire à contribuer à bâtir un continent capable de répondre à ses propres crises sanitaires sans recourir à l’aide étrangère. En matière de souveraineté sanitaire africaine, elle ne théorise pas : elle construit, brique par brique, les outils qui pourraient un jour rendre cette ambition réelle.
Au Cameroun, seuls 22 % des chercheurs sont des femmes universitaires, et 7 % des femmes universitaires seulement sont professeurs titulaires. Elsa Zekeng est, pour beaucoup de jeunes Camerounaises, la preuve que ces chiffres peuvent changer.














