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Mora : Les blouses blanches de la ligne de front

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Au pied des monts Mandara, l’hôpital de district de cette ville frontalière de l’Extrême-Nord du Cameroun panse les plaies de la guerre et de la précarité. Entre éclampsies graves, blessures par balle et un flot ininterrompu de réfugiés, les soignants y tiennent une ligne de front sanitaire devenue indissociable de l’aide humanitaire.

Le sable de la cour garde la chaleur lourde de la mi-journée. Sous les arbres de l’hôpital de district de Mora, le silence est trompeur. C’est celui d’un carrefour de l’Extrême-Nord où les détresses du bassin du lac Tchad viennent atterrir chaque matin. Dans les couloirs, des mères bercent des nourrissons brûlants de fièvre.

À côté, les portes battantes du bloc opératoire s’ouvrent dans un bruit sec. La géographie commande tout ici. Chef-lieu du Mayo-Sava, Mora est une enclave médicale à portée de tir des incursions de Boko Haram. Pensé et construit dans les années 1970-1980 pour offrir des soins de routine à une population rurale en temps de paix, cet ancien dispensaire de brousse s’est transformé, par la force des armes, en un centre de médecine de guerre.Un dimanche d’août 2016, un homme débarqué d’une moto s’est frayé un chemin jusqu’aux comptoirs des bouchers du marché avant de déclencher la charge explosive qu’il portait.

Quatre morts, des dizaines de blessés. Ce jour-là, l’horreur a convergé vers un seul bâtiment : l’Hôpital de district de Mora. Dix ans après le début du conflit, nous nous y sommes rendu le 16 septembre 2026 pour mesurer les cicatrices. « La guerre m’a trouvé sur place », raconte Sadou Raymond. Major de la maternité depuis 2012, il a vu le quotidien basculer. Son service fonctionne comme une unité de déchocage permanent. Les patientes arrivent épuisées du Nigeria voisin, après des accouchements tentés à la maison qui ont viré au désastre.

Il faut parer au plus pressé : éclampsies, hémorragies de la délivrance, ruptures utérines. Dès que le cœur flanche, le major alerte le bloc. C’est une course contre la montre qui dépend parfois de détails dérisoires. Ce matin encore, Sadou Raymond a sorti son unique billet de 1 000 francs CFA pour payer le carburant de sa moto, juste pour être à l’heure et sauver une femme.

Au bout du couloir, Liman Adam Dibrilla gère le bloc opératoire. Les tabliers racontent l’histoire de la frontière : impacts de balles, morceaux de mines, accidents de la route. Le flot est continu, infernal quand une attaque sature les urgences. Le Dr Abali Maloum, qui dirige l’hôpital depuis six ans, compte deux à trois blessés par balle par jour. Les besoins en sang sont énormes. Une seule victime de la nébuleuse peut consommer dix poches de sang.

Une prise en charge lourde qui grimperait à trois millions de francs CFA si tout n’était pas gratuit.Cette gratuité tient grâce au partenariat noué depuis dix ans avec Médecins Sans Frontières. À Mora, les médecins du ministère et les humanitaires partagent les mêmes blouses et les mêmes gardes. Ensemble, ils ont géré plus de 2 600 urgences et 550 opérations depuis janvier.

L’ONG finance tout ce qui flanche : le gazole du groupe électrogène, les forages pour l’eau et le nouveau bâtiment post-opératoire. Les techniques ont aussi évolué. Désormais, on pose des fixateurs externes pour réparer les os brisés par les munitions, une chirurgie impensable ici il y a quelques années.Mais l’équilibre reste sur le fil.

Le choléra rôde dans la région, le paludisme explose avec les pluies, et les déplacés continuent d’arriver par vagues. À Mora, personne ne veut penser à l’après-MSF. Un départ de l’organisation paralyserait les soins dans tout le Mayo-Sava, prévient le directeur.

L’hôpital continue pourtant sa route, à flux tendu. Dans les mains des soignants, chaque vie arrachée à la frontière est une petite victoire contre la fatalité.

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MIREILLE SIAPJE

Rédacteur en Chef

Journaliste multimédia, rédactrice en chef du groupe de presse Échos Santé. Spécialisée en santé publique, droits humains et environnement. S’exprime en français et en anglais. Lauréate du Prix Médiation Press Trophies 2014 et du Prix Michel Sidibé 2024.

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