Alors que le soulagement sur la voie publique est banalisé pour les hommes dans la capitale, il demeure lourdement sanctionné et stigmatisé pour les femmes.
C’est une scène devenue tristement banale dans les rues de Yaoundé : au détour d’un carrefour, à la sortie d’un débit de boissons ou le long d’une palissade, un passant s’arrête, tourne le dos à la circulation et se soulage en toute impunité. Derrière ce geste d’apparence anodine se cache pourtant une profonde injustice urbaine et un double standard genré implacable. Alors que le “pipi sauvage” est toléré, voire banalisé lorsqu’il est le fait des hommes, il demeure lourdement stigmatisé et interdit de fait aux femmes.
Circuler dans la capitale politique confronte quotidiennement à ce paradoxe. Les usagers masculins bénéficient d’une sorte de droit coutumier informel sur l’espace public, s’adossant sans craintes aux broussailles ou aux murs. En revanche, lorsque le même besoin pressant s’impose à une femme, la transgression se solde par un véritable scandale public, nourri d’insultes et de railleries orchestrées par les hommes comme par les femmes elles-mêmes.
Cette asymétrie met en lumière la façon dont l’espace urbain applique un régime de pudeur genré. Le corps féminin, érigé en objet de sacralité et de dissimulation, est sommé de s’effacer. La rue, perçue comme un territoire essentiellement masculin, consacre ainsi une rupture d’égalité fondamentale face aux nécessités physiologiques les plus élémentaires.
À l’origine de cet incivisme persistant se trouve une carence logistique majeure : l’insuffisance chronique d’infrastructures sanitaires publiques. La grande majorité des débits de boissons et des commerces ne disposent pas de toilettes fonctionnelles ou accessibles aux clients. Quant aux rares structures d’aisance aménagées par la Communauté Urbaine, les barrières financières — exigeant entre 50 et 100 FCFA par passage — ou le manque criant d’entretien dissuadent les usagers d’y recourir.
Sur le plan réglementaire, la répression existe pourtant sur le papier. Les mairies s’appuient sur des arrêtés municipaux, à l’instar du cadre textuel régissant le département du Mfoundi depuis 2008, pour sanctionner les infractions liées aux nuisances olfactives et au défaut d’hygiène. Les amendes prévues vont de 25 000 FCFA pour les débits de boissons non équipés à des montants moindres pour l’habitat privé.
Cependant, l’application de ces textes reste fragmentaire et menée au coup par coup. Pire encore, de grands établissements publics à forte affluence — à l’instar des campus universitaires ou des lycées accueillant des dizaines de milliers d’usagers quotidiens — échappent de fait aux contrôles rigoureux des communes, aggravant la saturation des espaces de transit.
Entre absence de commodités publiques accessibles, laxisme des contrôles et discrimination genrée persistante, la gestion des besoins naturels à Yaoundé reste un défi d’aménagement urbain majeur. Remédier à cette “normalisation” de l’indécence exigera bien plus que de simples descentes répressives : une véritable transformation de la ville passe par la construction et la démocratisation de l’accès aux commodités publiques de base.







