Le Dr Jeannette Afoundé a présenté, le 15 septembre 2026 à Yaoundé, « Le silence des violences », un livre qui brise le silence sur ces violences invisibles que l’on banalise et que l’on finit parfois par accepter.
Il y a des livres qui dérangent. Il y a des livres qui réveillent. Et il y a des livres qui, comme un miroir tendu à une société trop habituée à détourner le regard, nous obligent à voir ce que nous refusons de voir. Ce mardi 15 septembre 2026, à Yaoundé, le Dr Jeannette Afoundé a présenté son ouvrage Le silence des violences, sous-titré Quand les âmes meurent avant que les corps ne tombent. Devant un public venu nombreux, l’auteure, médecin spécialiste en santé publique, a livré une analyse sans concession d’un phénomène qui traverse la société camerounaise, souvent dans le silence. À ses côtés, le procureur Ulrich Ovono, préfacier de l’ouvrage, a apporté un éclairage juridique et humain sur ces violences invisibles qui, lorsqu’elles s’installent et s’aggravent, peuvent conduire à l’irréparable.
À La Cave Le Fun, l’écrivain Mathieu Eya a introduit le Dr Jeannette Afoundé, présentant une femme de terrain et une voix engagée. Avec sobriété, l’auteure et médecin a partagé la genèse de son ouvrage Le silence des violences. Mère de deux adolescentes, elle a expliqué son inquiétude face à la persistance et à la banalisation de certaines formes de violence dans la société. Loin d’un traité théorique, le livre se veut une invitation à reconnaître ces souffrances parfois invisibles qui fragilisent progressivement les personnes qui les subissent.
Le Dr Jeannette Afoundé définit son ouvrage comme un objet hybride, à la croisée de l’essai, du récit et de l’analyse sociale. S’appuyant sur le parcours de Marianne, personnage qui permet d’incarner différentes réalités, elle décrypte l’engrenage des violences invisibles : celles qui prennent parfois racine dans la famille, se développent dans les relations interpersonnelles, se nourrissent du silence et finissent par s’installer à travers leur banalisation. Elle interroge également certains usages de la notion de résilience lorsque celle-ci finit par être assimilée à l’acceptation ou à l’endurance de situations qui ne devraient pas l’être.
De son côté, le préfacier Ulrich Ovono, magistrat engagé de longue date dans la lutte contre les violences faites aux femmes, a expliqué la nécessité, pour un préfacier, d’être en accord avec les principales thèses de l’ouvrage qu’il accepte de présenter. Tout en saluant un texte qui met en lumière des violences devenues parfois ordinaires aux yeux de la société, il a formulé une réserve sur la pudeur stylistique de l’auteure, indiquant qu’il aurait, pour sa part, privilégié une approche plus directe et plus crue.
Le procureur a également attiré l’attention sur un phénomène préoccupant : la banalisation médiatique de la violence. « Quand vous regardez la télévision, on vous dit que c’est dans la rubrique des faits divers. On en est arrivé à une telle banalisation que la mort d’une femme est inscrite dans les faits divers. En termes de signal, cela devrait montrer à quel point le phénomène est devenu un rituel. » Une déclaration qui a particulièrement marqué l’assistance. Elle pose une question centrale : que devient une société lorsqu’elle s’habitue progressivement à des violences au point de ne plus les considérer comme un problème collectif majeur ?
Le Dr Afoundé a structuré son ouvrage en cinq parties. La première nomme les violences et en décrit les différentes formes. La deuxième explore les mécanismes qui les produisent et les entretiennent, notamment au sein de la famille, du couple, de la religion et de l’espace numérique. La troisième s’intéresse aux acteurs et aux mécanismes qui contribuent au maintien du silence et, parfois, à la reproduction des violences. « Les premières complices, malheureusement, ce sont les femmes. Ce sont elles qui perpétuent, de façon volontaire ou involontaire, le cycle de violence. » L’auteure consacre également un chapitre au « privilège discret » des hommes, pour analyser la manière dont certains peuvent grandir dans des environnements où des comportements violents ou inégalitaires sont tellement normalisés qu’ils deviennent difficiles à identifier. « Pas parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils ne perçoivent pas les choses de la même manière que nous. »
La cérémonie s’est achevée par une séance de dédicaces, dans une atmosphère à la fois grave et porteuse d’espoir. L’ouvrage du Dr Jeannette Afoundé n’est pas présenté comme un livre de désespoir, mais comme un appel à la lucidité et à l’action. Il propose des pistes pour reconnaître les violences, comprendre les mécanismes qui les entretiennent et, surtout, rompre le silence qui les protège. La violence ne devrait plus être reléguée au rang de simple fait divers : elle interpelle
la famille, les communautés, les institutions et, plus largement, l’ensemble de la société. C’est l’un des messages majeurs délivrés par l’auteure et le procureur Ulrich Ovono au cours de cette rencontre : face aux violences, le silence ne peut plus constituer une réponse.

« Ce livre est un remède contre le silence des violences »
Les violences que nous observons aujourd’hui, notamment celles faites aux femmes, sont bien réelles. Elles traversent notre société et donnent malheureusement à ce livre une actualité particulière. C’est aussi ce qui m’a motivée à écrire cet ouvrage : essayer de mettre des mots sur le poids des violences, en particulier celles que l’on voit peu, que l’on nomme rarement ou que l’on a fini par banaliser.
Je considère ce livre comme une contribution à la compréhension de ces violences. Avant de pouvoir agir efficacement, il faut comprendre pourquoi elles existent, comment elles s’installent et surtout pourquoi elles persistent. Je ne pense pas que les personnes qui les perpétuent ou les tolèrent soient nécessairement toutes animées d’une volonté consciente de faire du mal. Certaines violences sont aussi entretenues par des normes sociales, des habitudes, des rapports de pouvoir et des comportements tellement intégrés à notre quotidien que nous ne les identifions plus comme violents.
Le propos du livre est donc assez simple. Il parle des violences de manière générale, mais s’intéresse particulièrement à celles qui restent silencieuses ou invisibles. Elles sont silencieuses parce qu’elles ont parfois été normalisées au point que certaines personnes les subissent sans immédiatement les identifier comme des violences. De la même manière, certaines personnes peuvent exercer une forme de violence sans avoir pleinement conscience de ce qu’elles reproduisent.
L’ouvrage cherche ensuite à comprendre les mécanismes qui permettent à ce système de
perdurer : le silence, la banalisation, les normes sociales, certaines dynamiques familiales et relationnelles, mais aussi les réactions de l’entourage et de la société. Il ne s’agit donc pas seulement de décrire la violence, mais de comprendre l’environnement qui lui permet de s’installer, de se répéter et parfois de s’aggraver.
Une question essentielle traverse le livre : pourquoi une personne reste-t-elle parfois longtemps dans une situation de violence et pourquoi ne parle-t-elle pas ? La réponse est rarement simple. Parler peut avoir un coût. Lorsqu’une femme dénonce ce qu’elle vit, elle peut être jugée, culpabilisée, isolée ou présentée elle-même comme étant à l’origine du problème. Le regard se déplace alors de la violence vers celle qui ose la dénoncer.
C’est précisément ce mécanisme qu’il faut parvenir à déconstruire. Briser le silence ne consiste pas uniquement à demander aux victimes de parler. Il faut aussi construire une société capable d’écouter, de croire, de protéger et d’agir lorsqu’une personne trouve le courage de parler. C’est dans ce sens que Le silence des violences voudrait contribuer à ouvrir la discussion et à rendre visibles des réalités que nous avons trop longtemps appris à ne pas voir.











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