Le Cameroun est confronté à une recrudescence de la violence urbaine, qui prend différentes formes et affecte tous les aspects de la vie sociale. Dans cet entretien, le sociologue Dr KEPTCHUIME Lionel analyse les causes profondes de ce phénomène, ses conséquences sur la société camerounaise et propose des pistes de solution pour y remédier. Il insiste sur la nécessité de promouvoir l’intégration culturelle, l’éducation à la citoyenneté et la rencontre entre les communautés pour prévenir la violence et favoriser la paix sociale.
Est-ce que, d’entrée de jeu, vous pouvez, vous présenter ?
Je suis KEPTCHUIME Lionel, titulaire d’un doctorat PhD en sociologie urbaine, enseignant de sociologie à l’université de Yaoundé 1.
Quelles sont les causes de la violence ?
Les causes de ce phénomène sont multisectorielles, c’est-à-dire qu’elles sont multiples. On peut citer, dans ce cas, les facteurs socio-économiques, tels que la condition socio-économique dans laquelle se trouve le pays tout entier, notamment à travers la délinquance observée chez les jeunes, le chômage, qui peut créer des frustrations, le laxisme parental, le manque d’éducation citoyenne. Sur un autre plan, on parle des causes politiques, comme les violences qui surviennent à la suite des élections, les violences verbales. Nous sommes en 2025 et allons connaître une élection majeure cette année. Déjà, les hostilités sont lancées sur les réseaux, c’est-à-dire que l’Internet est devenu un véritable ring de boxe.
On assiste à tout type de scénario de violences entre les divers acteurs. C’est livré à des joutes verbales qui durent toute la journée, même très tard dans la nuit. La violence est aussi, en partie, congénitale, c’est vrai, on peut remettre en question la ville elle-même, car la ville forge la violence. Dans les divers rapports, c’est-à-dire que la ville, en tant que cadre de rencontre des individus qui, pour la plupart, ne se connaissent pas, peut créer des tensions. Du coup, pour se mettre d’accord, ce n’est pas toujours évident, il y a toujours de petites tensions qui peuvent naître et qui peuvent inéluctablement dégénérer en pratiques de violences. Donc, voilà quelques causes que nous pouvons énumérer, qui peuvent produire des scènes de violences comme on constate dans nos milieux.
Quel est le contenu que vous mettez dans les violences humaines ? Comment est-ce que vous appréhendez cette violence en tant que sociologue ?
D’entrée de jeu, je crois avoir défini ce que j’entends par “violences humaines” de manière scientifique, et non pas uniquement sociologique. La violence est déjà un fait social, c’est-à-dire qu’il faut revenir à la définition du fait social selon Émile Durkheim, qui considère que les faits sociaux sont l’ensemble des manières de penser, d’agir et de sentir qui sont extérieures à nous et qui ont un pouvoir de coercition sur nous, en tant qu’individus.
Donc, la violence est déjà un fait social, n’est-ce pas ? C’est un fait social qui est culturellement ancré dans les pratiques des acteurs, et non pas quelque chose que nous avons créé. La violence est née avant nous et se comprend comme un fait social, c’est-à-dire qu’elle est, en quelque sorte, “naturelle”. C’est un phénomène qui n’est pas essentiellement pathologique, mais qui a des racines profondes dans nos cultures. Comme le disait Karl Marx, l’histoire de l’humanité est écrite par la violence.
Est-ce que les réseaux sociaux viennent davantage accentuer ou stigmatiser cette violence dans notre esprit, au point que nous ne voulons pas qu’il y ait un mode de fonctionnement de notre société qui l’accepte ?
Déjà, les réseaux sociaux fonctionnent sous l’égide d’une certaine démocratisation, c’est-à-dire la démocratisation de la parole. Tout le monde peut y avoir accès, avoir un téléphone et une connexion. Les réseaux sociaux ne constituent pas un monde à part ; ce sont les individus physiques qui s’y retrouvent, mais de façon virtuelle. On ne peut pas dire que cela a exacerbé la violence, car elle existait déjà avant les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux sont devenus des plateformes numériques, virtuelles, comme on l’indique, où les gens ont davantage la parole facile, ou la facilité de se lancer dans des pratiques de violence.
Quelque part, cela est venu engendrer une nouvelle forme de violence qui, cette fois-ci, quitte le physique pour se matérialiser dans le virtuel. C’est-à-dire que c’est une nouvelle forme de violence qui se manifeste désormais. Les réseaux sociaux ne peuvent pas prétendre que cela n’a pas exacerbé la violence. D’ailleurs, la violence existe déjà dans nos sociétés, et toutes les sociétés ont des indicateurs de violence. Les réseaux sociaux ont participé à la démocratisation de la violence, mais cette fois-ci de manière virtuelle.
En tant que sociologue, comment analysez-vous personnellement le phénomène de violence dans la rue, qui est largement médiatisé sur les réseaux sociaux ? Quel est votre regard sur cette question ? Si vous estimez qu’il y a des mesures à prendre pour lutter contre ce phénomène, quels seraient vos recommandations ?
Pas quelque chose à faire. En tant que sociologue, parce que vous m’avez interpellé en tant que sociologue, je ne suis pas là pour donner des conseils. Nous, sociologues, nous nous limitons à donner un diagnostic du social. Nous rendons compte des réalités telles qu’elles sont construites, n’est-ce pas ? Sur la base de ce diagnostic, les décideurs peuvent prendre des mesures pour catalyser des changements. Pour revenir au sujet, nous, sociologues, comprenons ce phénomène de violence urbaine comme étant une forme d’ensauvagement social. C’est-à-dire que l’on croyait que l’homme moderne était débarrassé de toute forme d’impunité.
La violence est une forme d’impunité, n’est-ce pas ? Mais on voit plutôt que l’homme moderne est davantage poussé par une envie de commettre des actes de barbarie. C’est-à-dire qu’à tout moment, on est prêt à se lancer dans des scènes de violence. Cela peut être lié à des formes de frustration, n’est-ce pas ? On vit dans une société qui est extrêmement frustrante, avec une multitude de crises sociales que l’on traverse au quotidien : crise du chômage, crise d’insertion, consommation de drogue, hyper-politisation de la scène publique. C’est-à-dire que ce sont tous ces éléments, n’est-ce pas, qui peuvent permettre de rendre compte de ces phénomènes. On assiste progressivement à l’effritement d’une société où s’effritent les valeurs.
Les valeurs qui jadis étaient conservées dans nos sociétés traditionnelles, où l’on prouvait une certaine solidarité, sont en train d’être mises en abandon au profit d’une montée de l’individualisme. C’est-à-dire que lorsque les individus se voient désormais comme étant des individus, plus que des membres d’une communauté, ils peuvent considérer les autres comme étant différents d’eux. Du coup, ils peuvent les considérer comme étant moins humains qu’eux, et se livrer à des actes de violence à leur égard.
Quelle est la thérapie que le slogan vous propose ?
Non, le slogan ne propose pas de thérapie, n’est-ce pas ? Mais s’il est vrai que le sociologue est également un être humain, on peut dire que, dans ce cas, il est bon de réfléchir à une approche individuelle. C’est-à-dire que, peut-être, il faut envisager une thérapie, et pour moi, en tant qu’individu vivant dans une société, les thérapies peuvent être multisectorielles.
C’est-à-dire que, déjà au niveau de l’individu, il est important de comprendre que l’autre, c’est nous. L’autre est un autre ego, similaire au nôtre, donc c’est nous. On ne doit pas se laisser emporter par des courants de frustration au point de violenter son semblable, qui est également un autre nous qui peut vivre la même frustration que nous.
Maintenant, d’une manière peut-être plus globale, il est important d’investir dans ce que l’on appelle les armes de l’éducation de masse, notamment la citoyenneté. Il faut inculquer aux Camerounais l’esprit de citoyenneté. Le citoyen est celui qui respecte les institutions, la République, la nation et les autres.
Si on ne respecte pas les autres, on risque de dériver vers des scènes de violence. Il faut également investir dans les politiques d’amitié, c’est-à-dire la rencontre des peuples. Il est important que l’on se rencontre et que l’on se côtoie. C’est toujours bénéfique de rencontrer les autres, car on s’enrichit à travers le contact avec les autres. Il est important d’investir dans les politiques de ce type.
Vous nous expliquer pourquoi vous pensez que les Camerounais doivent se rencontrer et discuter ?
Oui, je pense que les Camerounais doivent se rencontrer et discuter pour briser les barrières qui les séparent. Nous nous sommes laissés emporter par l’hyper-politisation de la scène publique, et les élites politiques ont semé une sorte de cancer social en faisant croire aux Camerounais qu’ils étaient fondamentalement différents les uns des autres.
Comment pensez-vous que l’on peut créer des ponts d’intégration culturelle pour favoriser la rencontre entre les Camerounais ?
Il faut encourager les Camerounais à se rencontrer et à discuter, en créant des espaces publics où ils peuvent échanger et partager leurs expériences. L’intégration culturelle, c’est-à-dire accepter les autres avec leurs différences et former un tout cohérent, est essentielle pour créer un esprit de communauté.
Quels sont les principaux facteurs qui contribuent à la violence psychologique et au tribalisme au Cameroun ?
La violence psychologique et le tribalisme sont des conséquences de la manière dont nous nous traitons les uns les autres. Dès que vous tenez un discours, on regarde votre origine ethnique, on se demande d’où vous venez, pourquoi vous dites cela. Cela peut conduire à des coups, des blessures et même à une guerre civile si on n’y prend pas garde.
C’est très inquiétant. Pensez-vous que la situation au Cameroun peut dégénérer à ce point?
Oui, c’est possible si on ne prend pas des mesures pour canaliser les esprits violents et les transformer en esprits patriotes. La montée de la xénophobie, le rejet de l’altérité, la haine entre les communautés, etc. sont des conséquences de la violence urbaine qui peuvent avoir des effets dévastateurs.
Quel message d’amour et de solidarité aimeriez-vous adresser aux Camerounais pour leur rappeler l’importance des valeurs humaines dans leur vie quotidienne ?
Je voudrais partager une petite citation : « Camerounais, aimez-vous les uns les autres ? ». C’est un message simple, mais qui peut avoir un impact profond si nous nous efforçons de le mettre en pratique.
Propos recueillis Elvis Serge NSAA










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