De Maroua à Douala, en passant par Yaoundé et Ngaoundéré, six structures sanitaires publiques viennent de franchir le cap des certifications et accréditations internationales.
La santé publique au Cameroun change de visage et s’affranchit peu à peu des vieux démons de l’approximation. Dans les couloirs aseptisés de l’Hôpital Régional et du Centre Hospitalier Régional de Maroua, un vent inédit souffle sur la prise en charge des patients : celui de l’excellence normée. Au terme de près de deux années de réorganisation méthodique et d’amélioration continue des services, ces structures publiques viennent de décrocher le sésame de la certification ISO 9001:2015. Une consécration pour le personnel soignant, mais surtout un soulagement immense pour des populations longtemps résignées à des parcours de soins chaotiques.
Ce sacre septentrional n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une dynamique nationale plus vaste, un mouvement de fond qui secoue l’architecture hospitalière de Douala à Yaoundé. L’Hôpital Laquintinie de Douala a ainsi ouvert la voie en obtenant officiellement la certification ISO 15189:2022, délivrée par l’organisme kényan KENAS pour ses laboratoires de virologie, de bactériologie ainsi que pour son Centre de Traitement Agréé du VIH. Cette reconnaissance, fruit d’une évaluation rigoureuse menée sur place, garantit un suivi irréprochable et des diagnostics de haute précision pour les personnes vivant avec le VIH et les pathologies infectieuses.
Dans le même élan, le Centre Pasteur du Cameroun a consolidé ses acquis historiques en voyant l’accréditation de son laboratoire de mycobactériologie renouvelée par le SOAC, tout en capitalisant sur son Laboratoire d’Analyses Médicales accrédité ISO 15189 et son Laboratoire d’Hygiène et Environnement normé ISO 17025. La carte sanitaire se redessine également à l’Adamaoua et dans la capitale, avec le laboratoire de l’Hôpital Régional de Ngaoundéré et celui du Centre de Recherche Militaire (CRESAR) à Yaoundé, qui ont tous deux décroché l’ISO 15189:2022 via le KENAS. De son côté, l’Hôpital Gynéco-Pédiatrique de Douala a validé une démarche qualité rigoureuse pour son pôle de biologie moléculaire, dont la validation définitive et l’officialisation publique sont imminentes, tandis que d’autres structures poursuivent activement leur mue.
Derrière ces acronymes et ces normes internationales se cache une réalité hautement humaine. Obtenir une certification ISO 9001 pour la gestion globale ou viser l’ISO 15189 pour un laboratoire signifie en finir définitivement avec l’aléa thérapeutique lié à des équipements défaillants ou à des procédures empiriques. Qu’il s’agisse de tests PCR, d’analyses génétiques complexes ou de dépistages ciblés, la fiabilité des résultats devient la boussole incontestée des professionnels de santé. C’est la certitude absolue qu’un prélèvement analysé à Maroua, Douala, Ngaoundéré ou Yaoundé répond aux mêmes exigences de sécurité, d’exactitude et de précision qu’à Paris, Genève ou Montréal. Pour le médecin, c’est l’outil indispensable pour fonder ses prescriptions sur des bases scientifiques indiscutables ; pour le patient, c’est l’assurance d’un diagnostic sûr.
Pourtant, le plus dur commence. La certification n’est pas un viatique figé dans le marbre, c’est une conquête sous conditions permanentes. Le véritable défi pour les directions d’hôpitaux et les pouvoirs publics réside désormais dans la pérennisation de ces acquis au quotidien. Il s’agit de maintenir la pression positive sur les équipes pluridisciplinaires, de renouveler sans cesse les programmes de formation continue, d’entretenir rigoureusement les plateaux techniques et de cultiver une véritable culture de l’écoute du patient. Dans des structures non réformées, l’accueil et le parcours du malade relèvent trop souvent du parcours du combattant ; l’exigence de qualité doit s’étendre à l’ensemble de la chaîne relationnelle et hôtelière de l’hôpital.
INTERVIEW : « Certifier ne suffit pas, accréditer crédibilise »

Certification et accréditation sont souvent confondues, pourtant elles ne jouent pas dans la même cour. La première atteste une conformité, la seconde reconnaît une compétence. Dans cet entretien, la Professeure Vicky Jocelyne Ama Moor, spécialiste en biologie clinique, explique pourquoi l’accréditation ISO 15189 est un gage de fiabilité pour les laboratoires, un levier de sécurité pour les patients et un outil de crédibilité pour tout le système de santé camerounais.
Pour commencer, pourriez-vous nous éclairer sur ce qu’est exactement l’accréditation, d’autant que vous l’avez bien précisé, selon le référentiel normatif qu’est la norme ISO 15189 ?
Pour bien cerner le sujet, il est essentiel de définir ce qu’est l’accréditation, car c’est un terme souvent galvaudé. Selon le référentiel normatif, en l’occurrence la norme ISO 15189, l’accréditation est une reconnaissance formelle. Elle atteste que le service que vous rendez est de qualité, que les actes que vous posez sont valables et peuvent être utilisés aussi bien au niveau local qu’international. En somme, c’est la reconnaissance de la qualité et de la fiabilité de vos prestations. S’agissant des laboratoires d’analyses médicales, l’accréditation se fait conformément à la norme ISO 15189, dont la dernière version date de 2022. Cette norme est spécifique aux laboratoires de biologie médicale. Elle ne se limite pas à un simple label ; elle atteste à la fois de la compétence technique du laboratoire et de la qualité de son système de management. C’est un gage de rigueur et de performance.
Le processus d’accréditation est-il initié par l’établissement de santé lui-
même ou découle-t-il de ses performances ?
L’accréditation est un processus volontaire et progressif. Il commence par un engagement institutionnel fort, nécessitant des investissements conséquents et une dynamique d’amélioration continue. C’est pourquoi tous les laboratoires n’avancent pas au même rythme, même si de nombreux établissements camerounais sont déjà engagés dans cette démarche de renforcement de la qualité. L’engagement de la direction est primordial : c’est elle qui impulse la politique qualité, comme le stipulent les outils d’accompagnement, à l’instar de la revue de direction préconisée par l’OMS.
Quelles sont les obligations à remplir et qu’évalue-t-on concrètement ? Existe-t-il des conditions spécifiques en fonction de la pyramide sanitaire camerounaise ?
La norme ISO 15189 est universelle. Qu’il s’agisse d’un hôpital de référence, d’un CMA ou d’une clinique privée, les exigences sont les mêmes. Ce référentiel est le garant de la fiabilité et de la précision des résultats, d’autant que près de 70 % des décisions médicales reposent sur des examens de biologie. Un résultat erroné pourrait conduire à une prise en charge inadaptée. La norme permet de réduire ce risque en structurant chaque étape du processus analytique, tout en renforçant la sécurité du patient. Elle impose une traçabilité stricte, de la phase pré-analytique à la phase post-analytique, ce qui est valable pour toute analyse. Ainsi, qu’un patient vienne d’un centre de santé privé ou d’un hôpital public, les résultats doivent être interprétables et acceptés partout. La norme favorise également une culture d’amélioration continue et contribue à structurer la gouvernance hospitalière. Tous les laboratoires, quel que soit leur niveau dans la pyramide, peuvent s’engager dans cette voie. L’important est de commencer, même par l’accréditation partielle de certaines analyses, là où l’on se sent le plus à l’aise, et de pérenniser cette dynamique.
À cet égard, l’accréditation n’est nullement réservée aux grands hôpitaux. Le périmètre, les moyens et le rythme de progression doivent simplement être adaptés au niveau de chaque structure. Même un laboratoire de taille modeste peut commencer par sécuriser ses processus essentiels et progresser par étapes.
Pour une direction qui s’engage dans ce processus, quelle est la durée approximative pour obtenir l’accréditation ?
La durée varie selon plusieurs paramètres, car tous les centres ne disposent pas du même accompagnement en termes de personnel, de matériel, de management ou d’environnement. En gestion de la qualité, on évoque les 8M (matière, matériel, milieu, management, main-d’œuvre, etc.), autant de facteurs à prendre en compte. Le processus débute par un engagement stratégique, suivi d’un diagnostic initial pour mesurer l’écart entre les pratiques actuelles et les exigences de la norme. Vient
ensuite la mise à niveau documentaire et opérationnelle : rédaction des procédures opératoires standard, étalonnages, qualification des équipements (métrologie), mise en place des contrôles de qualité interne et externe, etc. Le cheminement vers les audits d’évaluation dépend donc de la structure. Certaines iront plus vite que d’autres. Chaque laboratoire peut d’abord réaliser un audit interne pour s’auto-évaluer, selon le principe de la roue de Deming : planifier, réaliser, vérifier, ajuster. Lorsqu’il s’estime prêt, il fait appel à un organisme externe et indépendant pour l’audit d’accréditation proprement dit. C’est à cette étape que surviennent souvent les principales difficultés.
Quels sont les établissements camerounais déjà engagés ou accrédités dans cette démarche ?
Plusieurs structures ont franchi le pas. L’hôpital régional de Maroua a, je crois, fait accréditer une partie de ses services, notamment la chirurgie et les urgences. L’hôpital Laquintinie, à Douala, a obtenu l’accréditation de son laboratoire de virologie et de bactériologie pour le suivi des personnes vivant avec le VIH. L’hôpital gynéco-pédiatrique de Douala a, pour sa part, fait accréditer une partie de son laboratoire de biologie moléculaire, bien que les résultats définitifs ne soient pas encore officiellement publiés. Le Centre Pasteur du Cameroun a renouvelé l’accréditation de son laboratoire de mycobactériologie. D’autres hôpitaux sont en cours de processus. C’est un mouvement lent mais continu, et nous espérons que de plus en plus d’établissements s’y mettront.
En quoi la norme ISO 15189 constitue-t-elle un gage fondamental de qualité et de sécurité pour les patients camerounais ?
La norme ISO 15189 est un référentiel établi par l’ISO, basé en Suisse, qui a évolué au fil des années, la dernière version datant de 2022. Elle atteste à la fois de la compétence technique et de la qualité du système de management. D’abord, elle garantit la fiabilité et la précision des résultats, ce qui est un gage de sécurité pour le patient en réduisant les risques d’erreurs, grâce à une traçabilité rigoureuse depuis la prescription médicale jusqu’à la restitution du résultat.
À ce propos, il convient de noter qu’aucun système humain ne peut promettre zéro erreur. L’accréditation garantit plutôt que les risques sont identifiés, que des contrôles existent et que les erreurs sont analysées et corrigées de manière structurée.
Ensuite, elle assure une reconnaissance internationale : un laboratoire accrédité délivre des résultats valables et reconnus mondialement. Cela facilite la recherche clinique et les collaborations avec des laboratoires étrangers. Un patient camerounais muni d’un résultat d’un laboratoire accrédité verra sa fiabilité reconnue à l’étranger, évitant ainsi des examens redondants. Enfin, cette norme renforce la culture d’amélioration continue en obligeant les établissements à analyser leurs non-
conformités et à ajuster leurs procédures. Elle participe également à la structuration de la gouvernance hospitalière, car la démarche qualité déborde du laboratoire pour imprégner l’ensemble de l’établissement.
Malgré les progrès accomplis, quels sont les principaux freins, financiers et techniques, au développement de l’accréditation dans les établissements publics camerounais ?
La rareté des laboratoires accrédités ISO 15189 au Cameroun s’explique par des obstacles structurels et économiques majeurs. Le coût financier est très élevé : il faut acquérir des réactifs certifiés, assurer une maintenance régulière des automates de pointe, souscrire aux programmes d’essais d’aptitude internationaux, et payer les frais des organismes d’accréditation, sans oublier les audits de renouvellement. À cela s’ajoutent les contraintes d’infrastructure : instabilités de la chaîne de froid, coupures électriques fréquentes, locaux parfois inadaptés à la biosécurité. Les ressources humaines sont également un défi, avec un déficit de biologistes et techniciens formés au management de la qualité. La documentation, lourde et chronophage, alourdit la charge de travail. Le cadre réglementaire reste incitatif mais non contraignant, car l’accréditation n’est pas encore obligatoire au Cameroun, contrairement à d’autres pays. La dépendance aux financements des partenaires internationaux et la concurrence avec d’autres priorités de santé publique ralentissent aussi le mouvement.
À cette étape, une question légitime se pose souvent : pourquoi ne pas rendre l’accréditation obligatoire immédiatement ? La réponse est qu’une obligation sans financement, accompagnement ni infrastructures risquerait de rester théorique. Il faut fixer une direction nationale claire, établir des délais réalistes et organiser une montée en qualité progressive.
Quels sont les prérequis pour les hôpitaux de référence et comment pallier l’absence d’un organisme national d’accréditation ?
Certains pays disposent de leurs propres organismes d’accréditation, comme le SANAS en Afrique du Sud, le KENAS au Kenya ou le TUNAS en Tunisie. Le Cameroun ne dispose pas encore d’un tel organisme, mais il est membre du CREZAC (Centre Régional d’Évaluation en Éducation, Environnement, Santé et Accréditation en Afrique). Cette collaboration pourrait favoriser la création d’un organisme sous-régional adapté à nos réalités, ce qui permettrait de réduire les coûts, le premier frein identifié. Il est essentiel de choisir un organisme qui comprend notre contexte. Par ailleurs, l’accréditation exige des investissements lourds en amont : réorganisation des locaux, achat de matériel, formation du personnel, acquisition des normes (ISO 15189, ISO 17025, ISO 9001, etc.), ce qui représente plusieurs millions de francs CFA. Il faut prévoir ces budgets sur plusieurs années.
Quelles solutions proposez-vous pour faciliter l’accès à l’accréditation ?
Nous recommandons une approche graduelle avec un accompagnement institutionnel renforcé, comme cela se faisait avec le programme SLIPTA (Stepwise Laboratory Improvement Process Towards Accreditation). Un appui du ministère de la Santé publique, via des subventions ou la mutualisation des évaluations externes, serait bénéfique. La création d’une direction de la qualité au sein du ministère pourrait également structurer la démarche. Enfin, il est impératif d’intégrer des modules de management de la qualité dans les formations initiales des médecins-biologistes, pharmaciens-biologistes, et de renforcer les capacités par des symposiums, master-classes et journées scientifiques.
Pouvez-vous préciser la différence entre certification et accréditation, souvent confondues ?
Il ne faut pas confondre ces deux notions. La certification est une attestation délivrée par un tiers, confirmant qu’un produit, un service, un système ou une personne respecte des exigences spécifiques définies par un référentiel. Elle garantit la conformité et la fiabilité pour le client. L’accréditation, en revanche, est une reconnaissance formelle de la compétence d’un organisme d’évaluation de la conformité, délivrée par une autorité nationale ou internationale. Elle certifie que l’organisme possède les compétences techniques, l’impartialité et la traçabilité nécessaires. Par exemple, l’hôpital régional de Maroua a été certifié selon la norme ISO 9001 version 2015 par Bureau Veritas. Le Centre Pasteur a été accrédité par le SOAC (organisme ouest-africain), et l’HGOPED de Douala a fait appel au KENAS. La certification est souvent une étape préalable à l’accréditation.
Un dernier mot, Professeur ?
Je tiens à souligner que l’accréditation est un processus exigeant mais essentiel pour la qualité des soins. Il nécessite une volonté politique, des moyens financiers et humains, et une mobilisation de tous les acteurs. Le Cameroun est sur la bonne voie, mais il faut accélérer le mouvement pour que la confiance des patients et des praticiens soit totale.










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