Face à un besoin national estimé à 400 000 poches de sang par an, le Centre National de Transfusion Sanguine (CNTS) du Cameroun est au cœur d’une transformation. Le Professeur TETANYE EKOE, Président de son Comité de Gestion, nous livre un entretien exclusif sur les avancées significatives en matière de collecte, les défis persistants liés au coût et à la valorisation du don, et les perspectives d’avenir pour un approvisionnement sanguin optimisé et accessible à tous.
Professeur TETANYE EKOE, en tant que Président du Comité de Gestion du Centre National de Transfusion Sanguine, qu’est-ce qui a changé depuis votre arrivée ?
Il serait présomptueux de ma part de penser que ma seule et modeste personne puisse changer énormément de choses. Cependant, ce qui est certain, c’est que nous avons un besoin criant de sang, estimé à 400 000 poches par an. Je peux affirmer que nous avons réalisé de grands progrès. L’année dernière, la Direction Générale a signalé une nette amélioration des dons de sang, avec 146 000 poches collectées. Bien que cela reste en deçà de nos objectifs, nous revenons de loin et nous augmentons considérablement nos perspectives de collecte. La Direction Générale m’a assuré que les conditions actuelles sont propices à une augmentation significative de ce volume de collecte. Nous constatons en effet que la population est de plus en plus réceptive aux messages que nous diffusons pour les inciter au don.
Nous sollicitons la population pour qu’elle nous offre ce don précieux que nous célébrons aujourd’hui : celui des donneurs volontaires et gratuits. L’objectif est de garantir que nos banques de sang disposent d’un nombre suffisant de poches. C’est une avancée majeure, et nous observons que de plus en plus d’administrations sont sensibles à notre cause et nous invitent à organiser des collectes dans leurs locaux. Nous sommes donc véritablement optimistes quant à la compréhension par la population de la nécessité du don de sang.
Le coût de la poche de sang est un sujet récurrent. Combien coûte-t-elle exactement aujourd’hui ?
C’est une problématique extrêmement délicate. Officiellement, le coût de la poche de sang au Cameroun est de 18 000 francs CFA. Je sais que vous pourriez me faire remarquer qu’elle coûte 2 000 francs CFA dans d’autres pays. Mais il faut comprendre que l’un des plus grands défis du Centre National de Transfusion Sanguine est de parvenir à avoir suffisamment de donneurs de sang pour ne plus être contraint d’imposer aux populations la “tracasserie” de présenter des donneurs remplaçants lorsqu’ils viennent chercher une poche, en plus des 18 000 francs CFA exigés par les banques de sang.
Je n’énumérerai pas toutes les conditions qui justifient ce coût de 18 000 francs CFA. Cela s’explique en partie par le fait que, ne bénéficiant pas de subventions suffisamment importantes, le Centre National de Transfusion Sanguine est obligé d’acheter des tests de qualification du sang, lesquels sont extrêmement coûteux. De plus, nos campagnes de sensibilisation et de collecte dans les quartiers et les régions impliquent des coûts importants en termes de logistique, de mobilisation du personnel et de communication médiatique.
Nous avons lancé un véritable cri d’alerte à nos deux tutelles, technique et financière, pour souligner le rôle crucial qu’elles ont à jouer. Il est impératif que les subventions de l’État pour le Centre National de Transfusion Sanguine permettent de baisser le coût de la poche de sang. Nous n’y sommes pas encore parvenus, mais des indicateurs suggèrent que nos tutelles sont de plus en plus sensibles à la nécessité pour l’État de subventionner de manière très significative le don du sang.
Professeur, on observe que le Centre, malgré son emplacement à Bastos, “respire” et dispose d’équipements qui vous permettent de travailler dans de bonnes conditions. Est-ce que les moyens mis à votre disposition vous permettent vraiment de conjuguer l’utile à l’agréable ou à l’essentiel ?
Vous touchez là à un problème extrêmement sensible, Liliane. Le Centre National de Transfusion Sanguine devrait se trouver dans des locaux beaucoup plus spacieux et adaptés. Cependant, les problèmes administratifs liés au prêt que l’État a obtenu de la Banque Islamique de Développement, finançant à hauteur de près de 8 ou 9 milliards de francs CFA le projet d’extension et de construction d’infrastructures du CNTS à Yaoundé, Garoua et potentiellement dans d’autres régions du Cameroun, avancent un peu trop lentement.
Nous étudions actuellement comment, malgré l’exiguïté de nos locaux actuels, nous pourrons très prochainement commencer la pré-qualification du sang. L’objectif est de disposer d’une infrastructure moderne et typique de la pré-qualification qui nous permettra de créer un véritable label pour le sang dans toutes les banques, afin que le sang donné soit véritablement labellisé grâce au Centre National de Transfusion Sanguine.
Quelle est la situation du donneur de sang aujourd’hui au Cameroun ?
Elle est, disons-le, un peu difficile. Le donneur de sang ne se sent pas suffisamment valorisé ni désintéressé, ce qui est un message difficile à faire passer dans notre contexte socio-économique. Partout dans le monde, le don du sang est un acte médical gratuit. Lorsque vous donnez votre sang, vous posez un acte citoyen. Vous devez avoir à l’esprit que vous n’attendez rien en retour.
La seule satisfaction que vous devriez en retirer est celle d’avoir sauvé des vies, d’avoir aidé un compatriote que vous ne connaissez même pas. Savoir que vous avez sauvé la vie d’une femme en couches, d’un enfant anémié à cause du paludisme, ou d’une victime d’accident de la route, devrait réconforter chaque citoyen qui donne son sang. Nous nous efforçons donc de convaincre davantage de Camerounais de poser cet acte citoyen noble et, à mon avis, presque divin, de donner leur sang pour sauver des vies.
Disposez-vous de moyens suffisants pour attirer davantage de donneurs ?
Ce sont justement ces subventions que nous espérons obtenir. Je tiens à préciser que, normalement, après un don de sang, nous offrons au donneur de quoi restaurer ses forces. Il bénéficie également d’un bilan de santé gratuit. Nous prenons leur tension, leur poids, et mesurons leur taux d’hémoglobine. Ce sont des actes médicaux non négligeables qui peuvent les rassurer sur leur état de santé.
Le donneur de sang actuel vous satisfait-il ?
Absolument. Ceux qui donnent leur sang nous donnent entière satisfaction. Les donneurs actuellement enregistrés et identifiés dans nos registres sont exemplaires. C’est d’ailleurs pourquoi le Ministre de la Santé estime que l’État, qu’il représente, doit valoriser ces donneurs de sang.
Quel est le message fort de cette année concernant le don du sang ?
Le message est clair : Donnez du sang. Donnez chaque fois que vous le pouvez, donnez du sang. Nous nous adressons particulièrement aux jeunes, car ils constituent le vivier essentiel du don de sang. Nous encourageons ces jeunes à se constituer en associations de donneurs de sang, afin que, tous les trois mois, ils puissent donner leur sang spontanément, gratuitement et bénévolement.
Il y a certainement encore beaucoup à faire en matière de sensibilisation. Quel est votre plan d’action ?
Notre plan d’action est simple. La Direction Générale vous le confirmera : le maître mot est de sensibiliser les populations et de lutter contre les tabous persistants concernant le don du sang. Nous nous rendons dans les églises, nous rencontrons les autorités traditionnelles pour qu’elles nous aident à faire comprendre que le don du sang ne peut donner lieu à aucune pratique mystique ou magico-religieuse.
C’est un acte essentiellement noble, sain et citoyen. C’est un message que nous nous efforçons de faire passer, et qui rencontre encore des difficultés dans les conditions actuelles. Cependant, je vous assure que nous sentons qu’un nombre ne croissant de personnes, ainsi que d’autorités religieuses et administratives, se prêtent au don du sang et encouragent les jeunes et les personnes en âge de donner à le faire spontanément et bénévolement.
Comment le Centre collabore-t-il avec le reste du territoire, étant donné qu’il n’existe, pour l’instant, qu’à Yaoundé ?
Non, ce n’est pas tout à fait exact. En dehors des régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, nous avons dix représentations. Les huit autres régions sont pourvues d’antennes du CNTS.
Comment cela se déroule-t-il concrètement sur le terrain ?
Nous avons des représentants, des délégués, qui animent le don et la collecte du sang. Ils disposent de matériel roulant, et bientôt, ils auront même des unités de pré-qualification dans leurs centres. Ces antennes supervisent les banques de sang de leur localité. Nous allons être de plus en plus en mesure de labelliser le sang dans toutes les régions, à l’exception, pour l’instant et provisoirement, de celles du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Ainsi, le Centre National de Transfusion Sanguine dispose actuellement d’un réseau assez étendu qui nous permet de dynamiser la pratique du don du sang.
Professeur, sans vouloir vous jeter des fleurs, on constate tout de même qu’il n’y a plus ces “cris d’alarme”, ces situations où l’on cherchait désespérément une poche de sang comme auparavant. Cela signifie-t-il qu’en quatre ans, un bilan positif peut être dressé ?
Oui, absolument ! Merci beaucoup de me donner l’occasion de “jeter ces fleurs” à ma Directrice Générale, qui est, je dirais, le moteur de toute cette activité. Il est vrai que ces cris d’alarme se font de moins en moins entendre. Cependant, nous pensons qu’il reste encore beaucoup à faire, et nous continuerons nos efforts. Nous insistons auprès de nos autorités, nos tutelles financières et techniques – le Ministère de la Santé et le Ministère des Finances – pour leur dire que la qualité et la quantité du sang nécessitent des subventions absolument plus importantes. Il est impératif que notre pays puisse, je dirais, entrer en compétition avec les pays de la sous-région où le coût de la poche de sang avoisine les 2000 francs CFA. C’est le rêve du Centre. C’est un rêve, mais il est réalisable. J’ai d’ailleurs rencontré récemment le Ministre des Finances qui m’a indiqué que la situation actuelle est un peu difficile, mais il a posé des actes qui nous permettent de penser que le message commence à passer. Nous avons bon espoir que les choses vont s’améliorer de manière très significative.
Propos retranscrits par Elvis Serge NSAA (source poste national de la CRTV)












Comments are closed