Dans un entretien accordé à notre rédaction, Dre Anne Sango, oncologue médicale fait le point sur l’activité menée au sein de HGOPED.
Du 13 au 15 octobre, l’Hôpital Gynéco-Obstétrique et Pédiatrique de Douala (HGOPED) organise à Yassa des consultations de sénologie gratuites et des causeries éducatives. Dans cet entretien, la Dre Anne Sango, oncologue médicale, présente les signes d’alerte, les examens de dépistage, les facteurs de risque et les obstacles à la consultation.
Dre Anne Sango, l’HGOPED organise trois jours de sensibilisation et de consultations gratuites sur le cancer du sein, sous le thème « Le cancer du sein ne doit plus être une fatalité ». Pourquoi est-il vital d’insister sur ce message aujourd’hui à Douala ?
C’est très important, parce que lorsqu’on entend parler de cancer, les gens y voient un synonyme de mort. Dès que vous dites « cancer », le patient ou sa famille pense : « Je vais mourir, dans combien de temps ? Que vais-je devenir ? Que vont devenir mes enfants, mon époux, mes projets ? » Une succession de questions existentielles se pose dans l’esprit du patient, qui a peur, qui est stressé, avec des préjugés et des informations reçues dans la vie courante. On parle de la chimiothérapie et de ses effets indésirables, qu’on ne connaît pas, mais qu’on croit avoir entendus chez quelqu’un. On parle aussi de la mort, parce que dès qu’on dit « cancer », on pense : « Je vais mourir. » Pourtant, mon frère ou ma sœur qui traverse la route et se fait renverser par une voiture ou un camion peut mourir sur le coup.
Pourquoi faire tout un plat du cancer ? C’est pour cela que nous insistons : le cancer ne doit plus être une fatalité. Le cancer du sein peut être dépisté tôt et, lorsqu’il est dépisté tôt, il peut être guéri. Des personnes vivent aujourd’hui après avoir eu un cancer il y a des années. Le plus important est de se rendre dans la formation sanitaire la plus proche devant un signe d’alerte ou un symptôme préoccupant, et de se faire examiner par un professionnel de santé.
Attendez-vous une affluence particulière pendant ces trois jours ?
L’affluence dépendra du message qui sera passé, de la manière dont les femmes l’auront compris et de la façon dont elles auront été interpellées par ce que nous disons dans les médias. Qu’elles soient nombreuses ou non, le plus important est qu’elles retiennent le message transmis pendant les causeries éducatives et qu’elles deviennent des relais, pour que nous luttions ensemble contre l’ignorance. Le plus grand problème du cancer dans notre société, c’est l’ignorance, le manque d’informations et surtout de bonnes informations.
Quels dispositifs ont été mis en place ?
Pendant ces trois jours, nous offrons au public des consultations de sénologie gratuites. La sénologie s’intéresse particulièrement au sein. Nous enseignons aussi l’auto-examen, ou autopalpation du sein, qui est l’un des moyens de dépistage du cancer du sein. Chaque femme qui passe à l’Hôpital Gynéco-Obstétrique et Pédiatrique pendant ces trois jours doit savoir comment le faire et pouvoir l’enseigner à sa fille, à sa sœur, à une amie, pour avancer vers un dépistage de communauté, si on peut le dire ainsi. Enfin, si nous retrouvons des anomalies ou des signes d’alerte, nous orientons les femmes vers des examens plus poussés pour savoir de quoi il s’agit réellement. Toute boule trouvée dans un sein n’est pas systématiquement un cancer.
Sur votre affiche, vous mentionnez plusieurs signes d’alerte, comme une boule dans le sein ou les aisselles, l’aspect « peau d’orange » ou un écoulement de sang. Quel est le signe le plus fréquemment négligé par les patientes ?
Le signe le plus fréquent est une boule dans le sein. Elle peut se situer dans n’importe quelle partie du sein, qui est comme une orange divisée en quatre parties : cadran inférieur, supérieur, interne ou externe. Ce signe est méconnu. Parfois, la boule est là, mais la femme ne s’en préoccupe que lorsqu’elle augmente de taille. Dans la majorité des cas, ces boules ne font pas mal, et je pense que c’est ce caractère indolore qui fait consulter les femmes tardivement.
En dehors de la boule, il arrive que le sein augmente de taille de manière homogène et devienne anormalement gros par rapport à l’autre sein. Ce signe n’attire pas vite l’attention. La femme se dit que ce sont les règles, que cela peut arriver. Non, madame, cela ne peut pas arriver. Rendez-vous dans la formation sanitaire la plus proche et faites-vous examiner par un professionnel de santé, qui vous dira de quoi il s’agit. Si c’est anormal, il vous le dira. Si ce n’est pas le cas, il vous expliquera encore comment et quand faire votre auto-examen du sein.
Quels examens fait-on pour détecter le cancer du sein ?
Il y a les examens de dépistage, puis les examens que l’on réalise devant un diagnostic concret de cancer du sein. Pour le dépistage, nous commençons par l’auto-examen du sein. Les femmes qui ont des menstruations le font sept jours après leurs règles, car à ce moment les seins sont souples, ne font pas mal et se palpent facilement. Les femmes ménopausées choisissent une date, par exemple le 14 du mois, et font l’auto-examen tous les 14. Le deuxième moyen de dépistage est la mammographie. C’est un examen d’imagerie. La femme entre dans un box où deux plaques, une inférieure sur laquelle repose le sein et une supérieure qui exerce une légère pression, permettent d’obtenir une image. Le radiologue analyse cette image et envoie une classification au médecin oncologue ou au gynécologue qui reçoit la patiente.
Lorsqu’une patiente vient avec une boule ou d’autres symptômes, et que l’interrogatoire révèle des facteurs de risque, on peut penser être devant un cancer. Il faut alors confirmer sa présence ou son absence par une biopsie. C’est un prélèvement sur la boule palpée, envoyé au laboratoire chez le médecin anatomopathologiste. Celui-ci détermine s’il s’agit d’un cancer ou d’une tumeur bénigne et, s’il s’agit d’un cancer du sein, de quel type. Il peut aussi indiquer les traitements adaptés à ce type de cancer.
Une fois le cancer confirmé, il faut aller plus loin. Le cancer est une prolifération anarchique de cellules anormales qui forment une tumeur. Ces cellules peuvent se disséminer dans d’autres organes : ce sont les métastases. La tumeur initiale donne de petits « bébés » dans d’autres organes, comme le foie (métastases hépatiques), le poumon (métastases pulmonaires), les os (métastases osseuses) et parfois le cerveau (métastases cérébrales). D’où l’intérêt du bilan d’extension, qui est un scanner thoraco-abdomino-pelvien avec injection de produit de contraste, pour déterminer le stade de la maladie. À chaque stade correspond une stratégie thérapeutique.
L’autopalpation reste le premier réflexe à adopter. Elle ne coûte rien, elle est gratuite et facile à faire sept jours après les règles, devant son miroir, sans vêtement ni soutien-gorge. Mesdames, il suffit de la faire une fois par mois.
Vous affirmez que le cancer du sein n’est plus une fatalité. Quel est le taux de guérison lorsque la maladie est détectée à un stade précoce ?
Lorsque la maladie est détectée assez tôt, nous avons 90 % de guérison. Malheureusement, plus de 80 % des femmes arrivent encore à des stades avancés, des stades 3 et 4, et les traitements sont onéreux à ces stades.
Quels sont les principaux obstacles auxquels vous faites face lors de la consultation ?
Il y a des obstacles liés aux patients et des obstacles qui dépendent de nous, en tant que système de santé. Le premier obstacle, du côté du système de santé, est la perception de la population, qui pense que nous ne sensibilisons pas assez et que nous n’en parlons qu’au mois d’octobre. Ce message est inexact, mesdames, ne le retenez pas. Tous les mois de l’année, les formations sanitaires du Cameroun sont ouvertes pour vous recevoir. Dès que vous suspectez un signe d’alerte, quel qu’il soit, ne venez pas seulement voir l’oncologue. Le gynécologue vous attend, et le médecin généraliste a aussi son rôle à jouer. Tout le monde est important, quel que soit le mois.
Le deuxième obstacle est le coût. La population trouve les bilans de dépistage onéreux. Cela se discute, mais nous savons gérer notre ration alimentaire à la maison, nous savons aussi faire des économies. Nous pouvons constituer une tontine uniquement pour les examens de santé. Autant nous prenons du temps pour nos enfants et pour notre époux, autant nous devons en prendre un peu pour nous. La tontine que nous gardons pour le salon, nous pouvons en faire une pour les soins de santé. Cela reviendra moins cher qu’une cotisation pour le salon. On pourra faire son frottis cervico-utérin de dépistage pour le cancer du col de l’utérus, sa mammographie de dépistage à partir de 40 ans pour le cancer du sein, la recherche de sang occulte pour le cancer du côlon, le PSA pour le cancer de la prostate, pour ne citer que ceux-là.
Pour les personnes qui souhaitent participer aux causeries éducatives ou bénéficier des consultations gratuites à Yassa, quelles démarches suivre ?
Pendant ces trois jours uniquement, elles n’auront rien à payer. Il suffit de venir à partir de 8 h. Nous faisons des consultations gratuites de 8 h à 16 h et nous commençons toujours par des causeries. Nous y expliquons ce qu’est le cancer, nous démystifions les nombreux mythes autour du cancer du sein et nous présentons les facteurs de risque, c’est-à-dire les causes. Certains sont modifiables, ce qui veut dire que nous pouvons agir pour diminuer le risque de cancer. D’autres ne le sont pas. Nous présentons aussi les modalités de traitement qui existent au Cameroun et nous indiquons que notre hôpital est en mesure de prendre en charge ces patientes. La prise en charge ne se résume pas à l’oncologue que je suis. Le gynécologue, le chirurgien, le psychologue, les affaires sociales et la famille ont leur place, pour améliorer la qualité de vie du patient. C’est ce que recouvrent les soins palliatifs.
Quel est votre message à l’attention des femmes, mais aussi des hommes et des familles, à l’occasion de cette campagne ?
Le mois d’octobre ne se résume pas à quelques jours : c’est tout le mois qui est consacré à la sensibilisation et au dépistage. Mais on peut aussi se faire dépister tous les mois de l’année. Le cancer du sein ne concerne pas uniquement les femmes : 1 à 3 % des hommes peuvent en développer un. Devant un nodule dans le sein ou dans le creux de l’aisselle, un écoulement par le mamelon, un aspect « peau d’orange » de la peau du sein, ou un sein entier qui devient plus gros que l’autre, consultez un professionnel de santé pour obtenir des explications. Ne restez pas à la maison avec vos inquiétudes.
Quels sont les facteurs de risque ?
En cancérologie, un facteur de risque est un attribut ou une caractéristique qui nous prédispose (facteur non modifiable) ou nous expose (facteur modifiable) à développer un cancer. Parmi les facteurs non modifiables, il y a l’âge. Plus nous prenons de l’âge, plus le risque de cancer augmente. Il y a le sexe : les femmes font plus de cancers du sein que les hommes, qui font plus de cancers de la prostate. Il y a la race : la race noire fait plus de cancers, et plus précocement, que la race blanche. Il y a aussi les antécédents familiaux de cancer du sein, de la prostate ou de l’ovaire. Ces cancers sont liés à une mutation du gène BRCA1 ou BRCA2. Quand cette mutation est présente dans une famille, on y trouve facilement des personnes touchées par le cancer du sein, de la prostate ou de l’ovaire, parfois le même cancer chez plusieurs membres. Au Cameroun, il y a des familles à cancer, et ce n’est pas exceptionnel. Il y a enfin les hormones. Plus les règles surviennent tôt et plus la ménopause survient tard, plus nous sommes exposées aux œstrogènes, qui régulent le cycle menstruel. Une jeune fille qui a ses premières règles avant 11 ans est à risque de cancer du sein. Une femme dont la ménopause survient après 50 ou 55 ans l’est aussi.
Parlons des facteurs de risque modifiables, ceux sur lesquels nous pouvons encore agir. L’obésité ?
L’obésité est l’un des facteurs sur lesquels il faut le plus travailler, car il est difficile de s’en débarrasser. Les femmes deviennent souvent obèses après leur première grossesse. Après l’accouchement, il faut s’occuper du nouveau-né, des autres enfants, de toute la maison, parfois reprendre le travail, et la femme oublie de retrouver une hygiène de vie. Il faut aussi penser à l’allaitement et bien s’alimenter pour allaiter le bébé. On mange alors beaucoup plus, parfois surtout le soir, puis on se couche sans aucune activité physique intense qui permettrait de transformer en énergie les calories emmagasinées. Elles se transforment en graisse, et comme cela se répète de manière continue, la graisse s’accumule et la patiente devient obèse. L’obésité se classe du stade 1 au stade 3. Dans tous les cas, il faut lutter contre elle.
Les autres facteurs modifiables sont la consommation de tabac et d’alcool, car il n’y a pas de risque zéro avec l’un ni avec l’autre, et l’alimentation riche en graisses. Il vaut mieux manger des fruits et des légumes que des aliments riches en graisses. Nous devons tenir compte de notre culture, avec la sauce d’arachide, le coq avec de l’huile rouge non frite, qui reste riche en vitamine A, mais c’est le nombre de plantains ou de bananes servis à côté qui pose problème, car ils apportent beaucoup de féculents. Il faut réduire les féculents et manger davantage de coq, riche en protéines. Mesdames, mangez plus copieusement le matin ou à midi et plus légèrement le soir. Il faut y ajouter une activité physique régulière, au moins 30 minutes, trois fois par semaine si possible, sinon une fois : commençons quelque part. Trente minutes d’activité physique régulière diminuent de 18 % le risque de cancer du sein.
Docteur, la palpation et la succion des seins sont-elles équivalentes ?
C’est la question qui revient toujours. Mesdames, messieurs, le dépistage du cancer se fait par l’autopalpation, pas par la succion des seins. Si la succion fait partie des jeux amoureux, c’est une façon de vivre dont nous ne discuterons pas aujourd’hui. Il est arrivé, lors d’une consultation, que des femmes viennent parce que leur partenaire avait palpé le sein, je dis bien palpé, pas sucé. Si le partenaire participe à la palpation, ce n’est pas une mauvaise chose, cela aide au dépistage. Pratiquons davantage la palpation que la succion. Venez consulter à l’hôpital. Je n’ai rien d’autre à ajouter.










































































































































































































































































