Le Cameroun compte environ 501 000 adultes vivant avec le VIH, avec une prévalence globale de 3,0 % chez les 15 ans et plus et 21 000 nouvelles infections enregistrées par an. Le système de soins surclasse les objectifs mondiaux avec 96,4 % de malades sous traitement et 95,0 % en suppression de la charge virale, mais trébuche sur le premier pilier de la riposte : 22,9 % des personnes infectées ignorent encore leur séropositivité.
Pour briser la dynamique du virus, l’action publique doit impérativement corriger une asymétrie des genres alarmante — près de trois nouvelles infections sur quatre touchant les femmes — et
régionaliser la prévention dans les territoires les plus meurtris, à l’instar du Nord-Ouest où la prévalence culmine à 5,6 %.
Sous la présidence effective du Ministre de la Santé Publique, le Dr Manaouda Malachie, s’est tenue la cérémonie officielle de restitution des résultats de la deuxième Enquête nationale sur l’évaluation de l’impact du VIH au Cameroun (CAMPHIA 2024-2025), ce 7 juillet 2026, à Yaoundé.
Vingt et un mille. C’est le verdict implacable qui tombe chaque année sur le Cameroun comme un couperet silencieux. Vingt et un mille adultes qui basculent anonymement dans le cercle des personnes vivant avec le virus de l’immunodéficience humaine, le VIH. Si le pays a réussi à briser les reins de la transmission fulgurante des décennies noires, la réalité du terrain, mise à nu par l’évaluation nationale de l’impact du VIH sur la population camerounaise (CAMPHIA 2024-2025), demeure un immense défi de santé publique. Menée au cœur des foyers entre septembre 2024 et janvier 2025, cette radiographie nationale sans concession révèle un paradoxe saisissant : le traitement fonctionne à merveille pour ceux qui y ont accès, mais le dépistage piétine cruellement, maintenant une
large frange de la population dans une ignorance hautement contagieuse. L’épidémie n’est pas vaincue, elle s’est enlisée dans les angles morts des communautés, et le visage de ses nouvelles victimes est massivement, dramatiquement, celui des femmes.
Derrière cette fresque épidémiologique majeure se dresse une alliance de fer. Portée au plus haut niveau par le gouvernement de la République du Cameroun sous l’égide du Ministère de la Santé Publique (MINSANTE) et de l’Institut National de la Statistique (INS), l’enquête CAMPHIA 2024-2025 a été rendue possible grâce au financement stratégique du Plan d’urgence du Président des États-Unis pour la lutte contre le SIDA (PEPFAR). L’expertise technique s’est construite en partenariat avec les Centres de Contrôle de Maladies et de Prévention des États-Unis (CDC), tandis que l’exécution opérationnelle a mobilisé le Cameroon Baptist Convention Health Board (CBCHB), l’INS et ICAP de l’Université Columbia. Toute l’intelligence sanitaire du pays s’est mobilisée à travers le Comité National de lutte contre le Sida, le Laboratoire National de Santé Publique ou encore le Centre International de Référence Chantal Biya, transformant ce projet en une cause nationale absolue. Sur le plan technique, l’enquête a déployé un dispositif d’envergure : sur 13 555 ménages éligibles, 88,2 % ont ouvert leurs portes aux enquêteurs. Plus impressionnant encore, sur 29 029 adultes éligibles recensés, 25 083 personnes, dont 13 498 femmes et 11 585 hommes, ont accepté de jouer le jeu des entretiens et du dépistage immédiat, soit un taux de réponse global de 76,2 %.
L’implacable asymétrie des genres et des territoires
Les données brutes révèlent des failles structurelles profondes. Au Cameroun, l’incidence annuelle du VIH chez les adultes de 15 ans et plus s’établit à 0,13 %. Mais dès que l’on braque les projecteurs sur la tranche la plus active de la population, celle des 15 à 49 ans, l’incidence grimpe à 0,15 % et dévoile une injustice biologique et sociale criante : le taux d’incidence atteint 0,24 % chez les femmes contre à peine 0,06 % chez les hommes. Près de trois nouvelles infections sur quatre concernent le genre féminin. Le constat est identique pour la prévalence globale, qui culmine à 3,0 % pour les 15 ans et plus, représentant une masse critique d’environ 501 000 adultes vivant avec le VIH dans le pays. Chez les 15 à 49 ans, cette prévalence est de 2,6 %, mais elle explose à 3,6 % chez les femmes alors qu’elle stagne à 1,6 % chez les hommes. La géographie du virus dessine elle aussi une cartographie des inégalités territoriales. La prévalence globale chez les 15 ans et plus varie de manière spectaculaire, allant d’un faible 1,5 % dans la région de l’Extrême-Nord jusqu’à un pic alarmant de 5,6 % dans la région du Nord-Ouest. Sept régions sur les douze zones étudiées dépassent largement le seuil national de 3,0 %. Il s’agit de l’Adamaoua, du Centre (hors Yaoundé), de l’Est, du Littoral (hors Douala), du Nord-Ouest, du Sud et du Sud-Ouest. Ces chiffres démontrent que
l’action publique doit impérativement se régionaliser pour frapper là où le virus s’enracine le plus farouchement.
Le grand paradoxe des cibles mondiales 95-95-95
C’est l’un des enseignements majeurs de l’enquête : le Cameroun brille dans la prise en charge thérapeutique mais trébuche à l’entrée du parcours de soins. Le concept mondial « 95-95-95 » impose que 95 % des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut, que 95 % des personnes diagnostiquées reçoivent des antirétroviraux et que 95 % des patients sous traitement atteignent une suppression de la charge virale (SCV), rendant le virus indétectable et intransmissible. Au Cameroun, le premier « 95 » affiche un retard coupable : seuls 77,1 % des adultes vivant avec le VIH connaissent effectivement leur statut sérologique. En revanche, dès que le diagnostic est posé, la machine sanitaire camerounaise s’avère d’une efficacité redoutable. Parmi les adultes qui connaissent leur séropositivité, 96,4 % sont sous traitement antirétroviral continu, dépassant ainsi la cible internationale. Enfin, la consécration médicale est au rendez-vous pour le troisième pilier : 95,0 % des patients sous traitement présentent une charge virale totalement supprimée, soit 94,6 % des femmes et 96,1 % des hommes.
La parole aux acteurs de la riposte
Pour comprendre l’ampleur de ces résultats et les réorientations stratégiques qu’ils imposent, les principaux maîtres d’œuvre de cette enquête livrent leur analyse de la situation épidémiologique. Le représentant du Ministère de la Santé Publique a tenu à saluer la performance du système de traitement tout en tirant la sonnette d’alarme sur le maillon faible du dépistage : « Le fait que notre pays ait dépassé les deux derniers objectifs des cibles mondiales, avec plus de 96 % des personnes diagnostiquées sous traitement et 95 % d’entre elles en suppression de la charge virale, est une victoire éclatante pour notre système de soins. Cela prouve que nos protocoles cliniques sont solides et que les patients sont assidus. Cependant, nous ne pouvons pas crier victoire tant que près de 23 % des Camerounais vivant avec le VIH ignorent leur propre statut. La connaissance de la séropositivité reste notre véritable goulot d’étranglement. Nous devons intensifier de toute urgence les efforts de dépistage des cas au sein même des communautés, briser les tabous et aller chercher les malades là où ils se cachent, pour les ramener vers le circuit salvateur du traitement. »
De son côté, la direction de l’Institut National de la Statistique a mis l’accent sur la rigueur méthodologique innovante de cette édition, qui permet d’avoir une vision d’une précision chirurgicale : « CAMPHIA 2024-2025 marque une rupture scientifique majeure. Contrairement aux enquêtes précédentes qui reposaient essentiellement sur les déclarations verbales des participants concernant leur statut ou leur traitement, cette édition a introduit un ajustement systématique par la charge virale en laboratoire pour valider les données.
En combinant les déclarations à une mesure biologique stricte d’un taux d’ARN viral inférieur à 200 copies par millilitre, nous avons obtenu des indicateurs d’une fiabilité incontestable. Les chiffres de l’asymétrie géographique, comme cette prévalence qui culmine à 5,6 % dans le Nord-Ouest face aux 1,5 % de l’Extrême-Nord, ne sont pas de simples statistiques. Ce sont des réalités biologiques mesurées qui doivent guider l’allocation des ressources financières et logistiques du pays. » La coordination technique assurée par les instances scientifiques locales et internationales insiste sur l’urgence d’une approche ciblée, notamment envers les populations les plus vulnérables et les disparités générationnelles : « L’enquête montre des variations de la suppression de la charge virale extrêmement préoccupantes au niveau de la population globale, où le taux moyen s’établit à 72,0 % sans distinction de traitement. Quand on zoome sur les âges, on s’aperçoit que la suppression de la charge virale tombe à seulement 53,7 % chez les adolescentes de 15 à 24 ans et que les hommes de 25 à 34 ans affichent un faible 50,4 %. C’est la preuve évidente que nos messages et nos modes de prise en charge ne résonnent pas de la même manière chez les jeunes. De plus, voir que près de trois nouvelles infections sur quatre frappent les femmes nous oblige à repenser la protection du genre. Le VIH reste un défi de santé publique colossal au Cameroun, et la clé réside désormais dans une action précoce, inclusive et profondément humaine. »
L’heure n’est donc plus à la complaisance face aux succès thérapeutiques. Si le Cameroun sait parfaitement soigner ses malades, il doit réapprendre l’art de les dépister à grande échelle. Le rapport CAMPHIA 2024-2025 pose les jalons d’une nouvelle ère de responsabilité collective où l’éradication du virus dépendra de la capacité du pays à traquer l’infection originelle, à protéger les femmes et à uniformiser la riposte sur l’ensemble de ses régions.









