Luc Messi Atangana, maire de la ville de Yaoundé, plaide pour une taxe payée par les producteurs de déchets. Une solution durable, inspirée des modèles internationaux, qui reste lettre morte.
Sous le ciel matinal de Yaoundé, l’odeur précède les images. À Nsimeyong, non loin du collège Victor Hugo, des montagnes d’immondices coupent la chaussée en deux : les véhicules slaloment entre les tas, les piétons se bouchent les narines, les commerçants ont sorti les cache-nez. À Biyem-Assi, Montée Maison Blanche, devant le collège Fleming, un bac à ordures jouxte la barrière de l’établissement. Les eaux noires qui ruissellent de ces déchets circulent sur le goudron. « La poubelle nous pose un véritable problème. Nous avons construit la barrière parce que les eaux proviennent de ces ordures et entrent dans nos maisons. Nous avons pris peur que les enfants s’infectent », confie Paul, un chef de famille. À la Montée Saint-Marc, à la lisière de la rivière Biyem-Me qui sépare les arrondissements de Yaoundé 3 et 6, un autre dépotoir a envahi la chaussée en une semaine. « Ici, au restaurant, nous n’avons pratiquement plus de clients. Parce que vous ne pouvez pas venir manger dans la poubelle », témoigne un restaurateur. Un gérant de laverie voisin renchérit : « Un client ne peut pas venir avec sa voiture, car quand il s’assoit et qu’il hume ces odeurs, il ne revient plus. Vraiment, nous sommes dépassés. »
Le constat est sans appel. Yaoundé produit environ 2 000 tonnes d’ordures ménagères par jour. La société Hysacam, opérateur historique, n’en collecte que 1 300 tonnes, conformément à son contrat. Un gap de 700 tonnes quotidiennes qui s’accumule depuis des années. « Hysacam, qui est un partenaire traditionnel que j’ai trouvé, et qui n’intervient pas qu’à Yaoundé, se trouve aujourd’hui débordée par le volume des ordures. Le contrat prévoit qu’il doit collecter 1 300 tonnes par jour contre 2 000 tonnes produites. Vous voyez qu’il y a un gap. Avec l’amortissement des enjeux et le croisement de la population, Hysacam est débordée et eux-mêmes en sont conscients », reconnaît Luc Messi Atangana, maire de la ville de Yaoundé.
Une crise aux racines multiples. L’insalubrité qui ronge les villes camerounaises n’est pas une fatalité climatique ni une malédiction urbaine. Elle est le produit d’un enchevêtrement de responsabilités : contrats mal calibrés, financements en berne, incivisme des producteurs de déchets, et surtout, absence d’une véritable politique de valorisation. « La ville est sale parce que ceux qui produisent les ordures ne font pas preuve de responsabilité dans la gestion de ces déchets. Le ramassage est une tâche permanente, quotidienne, répétitive. Dans les villes ou les pays qu’on cite souvent en exemple, les producteurs, ce sont les ménages, qui gardent ces ordures dans leur concession jusqu’au moment où ceux qui sont supposés les collecter passent », fustige Luc Messi Atangana, qui pointe également l’insuffisance des ressources financières. « Les ressources de la mairie de la ville sont très insuffisantes par rapport à cette charge. C’est pour cela que l’État intervient en partie et que la mairie finance aussi une autre partie. »
Le mécanisme de financement est pourtant clair : 85 % des prestations sont payées par l’État, 15 % par la Communauté urbaine de Yaoundé. Mais aucune des deux entités ne respecte pleinement ses engagements. « La situation est telle que nous n’arrivons pas à faire face à nos engagements. Aucune facture n’est payée depuis trois ans et même le nouveau contrat souffre déjà de ce problème. L’entreprise croupit sous le poids de centaines de millions de dettes et la seule volonté ne suffit plus pour enlever les ordures à Yaoundé 6 et 3. Faute de salaire, les employés sont plus que démotivés », témoigne un responsable de l’entreprise en charge de la collecte dans ces zones. Le monopole, dénoncé par tous les observateurs, a longtemps tué toute incitation à l’innovation. L’entreprise contractualisée accuse la mairie de la ville de non-paiement de son dû, tandis que la mairie pointe les lenteurs des circuits de paiement au niveau du ministère des Finances. Un jeu de ping-pong qui dure pendant que les ordures s’accumulen
Face à cette situation, un ras-le-bol populaire s’est organisé. À Yaoundé 6, un challenge baptisé « 1 individu, une photo, une montagne d’ordures » a vu le jour. Des jeunes et des riverains se sont filmés et ont photographié les décharges publiques
installées en pleine route pour amener l’autorité municipale à prendre des mesures urgentes. Mais la grogne monte aussi contre les lenteurs institutionnelles. « L’état des ordures à Yaoundé mérite qu’on fasse quelque chose. C’est la capitale politique », s’indigne Naseri Paul Béa, gouverneur de la région du Centre, qui a fixé un cap strict : « À partir de la semaine prochaine, nous allons sortir pour essayer de voir l’état des propriétés. Nous allons le faire pendant un mois. Donc tous les contrevenants auront des difficultés. »
Derrière les désagréments visuels et olfactifs se cache une réalité bien plus sombre : la santé publique. Les dépôts d’ordures sauvages constituent des foyers infectieux majeurs. Les eaux stagnantes abritent les larves de moustiques, vecteurs du paludisme, de la dengue et du chikungunya. Les mouches qui pullulent sur les déchets organiques en décomposition transportent les agents pathogènes de la typhoïde, du choléra et de la dysenterie. Yvette Cécile Bih, environnementaliste et activiste climatique, alerte : « Il y a une contamination permanente et intense des sols qui est à l’origine de nombreuses maladies hydriques. » Les hydrocarbures imbrûlés, le monoxyde de carbone, le plomb et les poussières des ménages participent également à la destruction des cellules sanguines. Aux abords des établissements scolaires, comme à l’école publique d’Efoulan, la situation frôle le critique lorsque les bacs débordent jusque dans les salles de classe de CP.
L’État avait pourtant tenté d’ouvrir le marché de la collecte à la concurrence dès 2017. L’arrivée de la société Thychlof Sarl en janvier 2023 devait mettre fin au monopole d’Hysacam. À peine deux mois de service plus tard, l’espérance a volé en éclats face aux grèves à répétition des sous-traitants pour cause de non-paiement. Hysacam ironisait d’ailleurs sur la situation : « Si l’État n’arrive pas à payer un prestataire, comment arrivera-t-il à en payer plusieurs ? » Le cadre institutionnel reste inadapté, le code de l’hygiène attendant toujours ses textes d’application.
Pour Yvette Cécile Bih, la solution impose un changement de paradigme complet. « Le problème de fond, c’est que la population ne perçoit pas le déchet comme une matière première. Si c’était à moi de décider, je mettrais en place un projet en trois phases, en commençant impérativement par l’éducation environnementale. » Elle plaide pour le tri sélectif à la maison, la création de zones de collecte des déchets organiques dans chaque quartier et l’installation de sites de compostage municipaux pour alimenter l’agriculture locale. « Si nous voyions les déchets comme une ressource, l’État ou les communes ne devraient pas payer une entreprise pour les enlever ; au contraire, elles pourraient tirer un revenu de leur transformation », insiste-t-elle.
Malgré ce tableau sombre, des initiatives locales émergent. À Yaoundé 5, des anciens dépôts ont été transformés en jardins publics dotés de comités de surveillance. À Yaoundé 6, la caravane de ramassage lancée par le maire Jacques
Yoki Onana a mobilisé 24 quartiers grâce à une flotte toute neuve octroyée par dotation présidentielle. Du côté de la commune de la ville, Luc Messi Atangana plaide pour une solution durable en réactivant la piste de la taxe sur l’enlèvement des ordures ménagères, inspirée des modèles internationaux où les producteurs, en contribuant financièrement, s’impliquent davantage dans la discipline collective.
La solution ne viendra pas uniquement des pouvoirs publics. Elle exigera un changement de comportement à l’échelle individuelle et collective, en renouant avec les bonnes pratiques du tri et de la valorisation domestique que pratiquaient les générations précédentes. Yaoundé compte plus de trois millions d’habitants. La population croît, les déchets aussi. Si les citoyens et les pouvoirs publics ne parviennent pas à voir dans ces détritus le début d’un nouveau cycle, la situation sanitaire et environnementale deviendra catastrophique. La marche vers la propreté est amorcée, mais rien n’est encore joué.










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