De la myopie de son enfance à la direction du prestigieux MICEI, le Dr Henry Ebong Nkumbe a su voir loin.
Il est des destins qui se dessinent dans le flou pour mieux se révéler dans la netteté. Pour le jeune Henry, âgé de treize ans dans la petite localité de Kumba, au cœur de la région du Sud-Ouest du Cameroun, le monde était une image diffuse, une toile impressionniste dont les contours échappaient à sa perception. Ce jour de 1984, lorsque sa mère franchit les portes de l’hôpital presbytérien de Ndounge, dans le Littoral, pour lui offrir sa première paire de lunettes, une métamorphose s’opère. Ce n’est pas seulement la correction visuelle qui frappe l’adolescent, c’est le choc de la précision retrouvée et, surtout, le spectacle, presque insoutenable, de la file d’attente infinie : des centaines de patients, venus de loin, espérant désespérément une poignée de secondes avec le seul ophtalmologiste disponible. Ce contraste entre sa propre délivrance et la détresse collective a agi comme une épiphanie, une signature indélébile posée sur sa trajectoire future. Henry Ebong Nkumbe ne se contenterait pas de voir ; il consacrerait sa vie à ce que les autres puissent, à leur tour, voir le monde dans toute sa clarté.
Aujourd’hui, le parcours du Dr Henry Ebong Nkumbe se lit comme une odyssée médicale exemplaire. Ce chirurgien vitréo-rétinien éminent, devenu le visage et la force motrice du Magrabi ICO Cameroon Eye Institute (MICEI) à Obak, incarne cette nouvelle génération de leaders africains qui refusent la fatalité. Son itinéraire académique et professionnel est un pont jeté entre les continents. Formé à Göttingen en Allemagne, à Lausanne en Suisse, puis à Nairobi au Kenya, il a très tôt compris que l’excellence ne devait pas être une enclave occidentale, mais un
standard exportable et adaptable. Son passage par l’Aravind Eye Hospital en Inde, véritable modèle mondial d’ophtalmologie accessible aux populations à revenus modestes, a été déterminant dans sa philosophie de gestion. C’est là qu’il a puisé les outils pour concevoir ce système de subvention croisée qui permet aujourd’hui à l’institut d’Obak de proposer des soins de pointe à ceux qui, autrefois, auraient été condamnés à l’obscurité par manque de moyens.
La carrière du Dr Nkumbe est jalonnée d’engagements internationaux qui témoignent d’une envergure dépassant largement les frontières camerounaises. De son travail au sein du programme spécial de l’Organisation mondiale de la Santé à Genève, aux missions sur le terrain avec l’organisation CBM en Tanzanie, jusqu’à ses fonctions de conseiller médical à Madagascar, où il a été décoré Chevalier de l’Ordre du Mérite, il a parcouru onze pays africains pour bâtir des programmes de lutte contre la cécité. Cette expérience de terrain, couplée à une rigueur scientifique qu’il déploie aussi bien dans ses publications spécialisées que dans ses responsabilités au sein du West African College of Surgeons ou de l’Ophthalmology Foundation à San Francisco, fait de lui un diplomate de la santé publique. En 2026, cette ascension est saluée par sa nomination parmi les Visionary CEOs to Watch, une distinction qui souligne non seulement sa maîtrise technique en tant que chirurgien de la rétine, mais surtout son génie organisationnel.
À la tête du MICEI depuis 2013, le Dr Nkumbe a transformé une ambition audacieuse en un pôle d’excellence reconnu. Sous sa direction, l’institut est devenu le foyer de plus de 35 000 chirurgies complexes et d’un demi-million de consultations. Mais le chiffre qui lui tient le plus à cœur est celui de la transmission. Pour lui, la durabilité du système de santé en Afrique ne dépend pas uniquement de l’importation de technologies de pointe, mais de la formation d’une nouvelle garde de spécialistes locaux. Il a ainsi supervisé la formation du premier chirurgien rétinien de la région CEMAC. C’est cette obsession de l’autonomie qui guide sa gestion quotidienne. Il ne se voit pas comme le dirigeant d’une simple clinique, mais comme le bâtisseur d’une institution durable, capable de résister aux aléas économiques et de s’intégrer, à terme, à la Couverture Santé Universelle. Pour lui, l’accès aux soins de haute qualité ne doit plus être une faveur ponctuelle ou un luxe pour les élites, mais un droit inaliénable pour chaque enfant camerounais.
L’approche du Dr Nkumbe est profondément humaniste. Lorsqu’il parle de la santé oculaire, il ne cite pas seulement des statistiques sur la myopie ou le glaucome ; il évoque le lien viscéral entre la vision et l’apprentissage, rappelant que 70 % des facultés d’apprentissage d’un enfant transitent par l’œil. Cette conviction l’a poussé, lors de la récente 36e édition de la Journée de l’enfant africain, à faire de la lutte contre le strabisme et les erreurs de réfraction un fer de lance, exhortant les parents à briser les barrières mystiques qui entourent souvent ces pathologies chez les plus
jeunes. Sa passion, il la définit dans l’instant précis où, au sortir d’une salle d’opération, un patient ouvre les yeux et redécouvre, après des années de brouillard, le visage de son enfant. Ce moment de grâce, il l’a vécu des milliers de fois, mais il ne s’y est jamais habitué.
Homme de réseaux et de consensus, le Dr Nkumbe est aussi le président fondateur de CAMFOMEDICS, le forum germano-camerounais pour les sciences médicales, une plateforme qui permet un échange fructueux de connaissances entre les deux pays. Son influence est telle qu’elle a attiré l’attention des plus hautes sphères de l’État, avec notamment la visite historique du couple présidentiel Paul et Chantal Biya au sein de son institut en mars 2024. Ce soutien politique, il le perçoit comme un encouragement à poursuivre sa mission : transformer l’Afrique en un terrain où la perte de vision est, sinon évitée, du moins traitée avec la dignité et la compétence qu’exige la science moderne. À cinquante-cinq ans, il ne ralentit pas la cadence ; il diversifie ses compétences, intégrant des programmes de leadership à Yale et à la London School of Economics pour mieux naviguer dans les eaux complexes de la politique de santé mondiale.
Henry Ebong Nkumbe est un homme en mouvement perpétuel, un chirurgien qui regarde vers l’avenir avec la même acuité qu’il porte sur ses patients. Son portrait n’est pas celui d’un homme solitaire, mais celui d’un chef d’orchestre entouré d’équipes dévouées, convaincu que la lumière n’est pas une ressource rare à conserver, mais une force à partager. En s’engageant pour une vision sans barrières, il ne fait pas seulement de l’ophtalmologie ; il participe à l’écriture d’un nouveau chapitre de l’histoire médicale africaine. Dans le silence feutré de son cabinet d’Obak, où les technologies les plus sophistiquées croisent la réalité des familles camerounaises, il reste fidèle à l’enfant de Kumba qui, un jour de 1984, avait enfin vu le monde tel qu’il était : vaste, précis, et plein de promesses. Pour cet architecte de la vision, chaque consultation, chaque intervention, chaque étudiant formé est une pierre ajoutée à l’édifice d’une Afrique qui voit clair, et qui, enfin, se regarde avec confiance.








