« Le handicap auditif silencieux touche lourdement l’avenir des jeunes »
Docteur, quelle est la situation actuelle de la surdité et des déficiences auditives au Cameroun ?
Merci de l’opportunité que vous nous donnez pour parler de la surdité. Il s’agit d’un handicap auditif qui correspond à une baisse de l’acuité auditive. C’est un problème de santé publique silencieux mais majeur, et le plus fréquent des handicaps sensoriels. On observe deux réalités : en zone rurale, les otites chroniques négligées, et en ville, l’explosion des surdités liées au bruit chez les jeunes. Le problème majeur réside dans la tardiveté du diagnostic.
Dispose-t-on de données épidémiologiques récentes permettant de mesurer l’ampleur de ce problème de santé publique ?
Nous n’avons pas de registre national, mais les données les plus récentes indiquent une prévalence de la surdité de 3,6 % chez l’enfant à Yaoundé, et de 8,4 % de surdité congénitale parmi les enfants dépistés dans les hôpitaux de Yaoundé et
Douala entre 2018 et 2023. L’âge moyen de diagnostic reste tardif, à 36 mois, alors qu’il devrait être à 1 mois, ce qui compromet l’acquisition du langage puisque l’enfant répète ce qu’il entend.
Parmi les patients que vous recevez en consultation, quelles sont les tranches d’âge les plus touchées et quelles sont les principales pathologies ou causes de surdité que vous diagnostiquez au quotidien ?
En consultation, je vois deux pics : Chez l’enfant de 0 à 5 ans, les surdités bilatérales sévères à profondes se manifestent par un manque de réaction au bruit et un retard de langage. Les causes principales sont la toxoplasmose pendant la grossesse, la consommation d’alcool, la prématurité, la réanimation à la naissance, l’ictère néonatal, les infections néonatales et les otites à répétition. Chez l’adulte, on diagnostique des bouchons de cérumen, des otites chroniques, des barotraumatismes et la presbyacousie après 60 ans.
Observe-t-on des disparités régionales ou des particularités épidémiologiques entre les zones urbaines et les zones rurales en matière de prévalence de ces troubles ?
Oui. En zone rurale, l’absence ou la quasi-inefficacité de l’offre de soins ORL pousse les populations à recourir à des produits traditionnels instillés dans l’oreille, entraînant des complications d’otites. En zone urbaine, l’accès aux soins est meilleur, mais l’exposition au bruit y est plus forte (motos, bars, chantiers, écouteurs). Dans les deux contextes, le coût élevé des équipements bloque l’appareillage.
Quelles sont les causes évitables de la surdité sur lesquelles les campagnes de prévention au Cameroun doivent particulièrement concentrer leurs efforts ?
Selon l’Organisation mondiale de la santé, 60 % des surdités de l’enfant sont évitables, un chiffre particulièrement interpellant au Cameroun où la prévention doit se concentrer sur des facteurs de risque précis. Il est primordial d’agir en premier lieu contre les otites mal soignées, qui peuvent causer des lésions irréversibles si elles ne sont pas prises en charge à temps, ainsi que contre les infections materno-fœtales telles que la rubéole, la toxoplasmose et le cytomégalovirus. La lutte doit également cibler l’usage anarchique de médicaments ototoxiques, à l’instar de la gentamycine, souvent administrée sans encadrement médical strict, et enfin proscrire les habitudes domestiques à risque comme le nettoyage agressif de l’oreille à l’aide de cotons-tiges, qui favorisent les traumatismes et les bouchons de cérumen.
Est-ce que le poids de l’âge peut être à l’origine de la diminution de
l’audition ?
Oui, il s’agit de la presbyacousie, qui correspond au vieillissement naturel de l’oreille interne. Après 60 ans, on perd la perception des sons aigus et la compréhension devient difficile en milieu bruyant. C’est un phénomène bilatéral et irréversible, que le diabète et l’hypertension artérielle aggravent. Nous avons recours à l’appareillage auditif pour lutter contre la désocialisation de l’individu, mais son coût reste élevé.
Quel est l’impact de l’exposition prolongée au bruit (milieu professionnel, transports, loisirs urbains) sur la santé auditive des jeunes populations urbaines ?
C’est une véritable épidémie. L’utilisation d’écouteurs à fond (dépassant 85 décibels), la fréquentation des boîtes de nuit et les nuisances sonores urbaines ont un impact lourd sur la santé auditive. Je vois des audiogrammes de jeunes de 22 ans qui s’apparentent à ceux d’ouvriers de 45 ans. Il faut rappeler qu’une fois détruites, les cellules de l’oreille interne ne repoussent jamais.
La prise en charge de la surdité chez l’enfant dispose-t-elle des infrastructures nécessaires pour garantir une insertion socio-scolaire optimale ?
Non, les infrastructures font cruellement défaut. Il n’existe pas de dépistage néonatal systématique à l’échelle nationale, mais seulement dans quelques maternités à Yaoundé et Douala. Un appareil auditif coûte entre 500 000 et 1,5 million de FCFA, sans remboursement possible, et nous comptons moins de 30 orthophonistes pour une population de 28 millions d’habitants, ce qui rend l’insertion socio-scolaire très difficile.
Quelles sont les avancées thérapeutiques récentes en matière de chirurgie de l’oreille ou d’appareillage auditif qui sont désormais accessibles sur place au Cameroun ?
Nous pratiquons en routine la chirurgie des otites chroniques (tympanoplastie) et la chirurgie de l’otospongiose. L’appareillage numérique est disponible dans les villes de Yaoundé et Douala. L’implant cochléaire existe, mais il reste exceptionnel en raison de son coût supérieur à 15 millions de FCFA et du très faible nombre de centres pratiquant cette intervention, ce qui replace la prévention et le dépistage précoce au cœur de l’efficacité en santé auditive.
Quelle est la place accordée aux troubles auditifs et à la santé de l’oreille dans les programmes nationaux de prévention et au sein de la Couverture Santé Universelle (CSU) ?
Cette place est très marginale. Il n’existe pas de programme national dédié à l’audition. Au sein de la Couverture Santé Universelle, seules les consultations ORL de base sont prises en charge, à l’exclusion de l’audiométrie, du dépistage néonatal, des prothèses et de l’orthophonie, ce qui empêche la CSU de corriger efficacement ce handicap.
Quelles recommandations principales formulez-vous à l’endroit des autorités sanitaires, des professionnels de la santé et des populations pour améliorer significativement la prévention et la prise en charge de la surdité au Cameroun dans les années à venir ?
Pour enrayer ce fléau, une mobilisation conjointe des autorités, des soignants et de la population est indispensable. D’une part, les pouvoirs publics doivent structurer un programme national dédié à l’audition, rendre obligatoire le dépistage néonatal par oto-émissions acoustiques, former des audioprothésistes qualifiés et intégrer l’audiologie ainsi que la prise en charge des prothèses dans la Couverture Santé Universelle (CSU). D’autre part, le personnel soignant doit adopter des réflexes rigoureux, à savoir prescrire systématiquement un bilan auditif face à tout retard de langage et bannir la prescription non justifiée de gentamycine. Enfin, les familles doivent être sensibilisées aux bons gestes : ne rien introduire dans les oreilles, faire vacciner les enfants, consulter sans attendre dès qu’un tout-petit ne réagit pas aux sons, et protéger l’audition des plus grands en appliquant la règle du 60/60 pour l’écoute au casque (un volume limité à 60 % du maximum pendant 60 minutes d’affilée au plus).










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