Malgré la pluie diluvienne à Yaoundé, Aurélie et Jeanne, comme d’autres agents de santé, ont accompli la deuxième phase de la campagne de vaccination contre la poliomyélite et la vitamine A. Ces sentinelles dévouées ont surmonté la désinformation, des conditions de travail ardues et l’incertitude salariale, démontrant un engagement vital pour la protection des enfants vulnérables.
Le ciel de Yaoundé pleurait. Non pas une averse légère, mais une pluie drue, tenace, qui s’abattait sans pitié sur les toits de tôle et les rues de terre battue. Ce dimanche 1er juin 2025, alors que la plupart des habitants se terraient à l’abri, emmitouflés dans la chaleur de leurs foyers, deux silhouettes se détachaient, défiant les éléments. C’était Aurélie et Jeanne. Aurélie, vêtue d’une robe bleu nuit, dont le tissu fin commençait déjà à coller à sa peau sous l’humidité, serrait contre elle une glacière, précieusement protégée. Jeanne, à ses côtés, partageait le même fardeau et la même détermination. Ce n’était pas un simple contenant, mais le coffre d’un trésor : les vaccins contre la poliomyélite et la vitamine A, l’espoir d’une enfance protégée. Leurs visages, jeunes encore, portaient déjà les marques d’une détermination farouche, mêlée à une pointe de lassitude que seules des âmes dévouées peuvent dissimuler.
Le quartier de Nkolbisson, dans l’arrondissement de Yaoundé 7, était leur champ de bataille. Chaque pas était un combat. Les chemins, transformés en bourbiers glissants, menaçaient de les faire trébucher à chaque instant. L’eau s’infiltrait partout, mouillant leurs chaussures, engourdissant leurs pieds. Elles avançaient, inlassablement, de porte en porte, dans ces ruelles enclavées où le vent glacé s’engouffrait sans pitié. Pas de parapluie, pas de vêtement de pluie pour les protéger, pas même une gorgée d’eau fraîche pour apaiser leurs gorges sèches. Juste elles, leurs glacières, et leur mission.
Le silence des maisons qu’elles approchaient était parfois lourd, parfois rempli de la joie des enfants qui les accueillaient. Mais entre chaque sourire, entre chaque goutte de vaccin administrée, Aurélie et Jeanne sentaient le poids de ces insuffisances. La fatigue s’accumulait, lourde comme la pluie sur leurs épaules. Leurs visages, d’ordinaire si lumineux, s’assombrissaient, trahissant une tristesse profonde. L’amour de leur métier, cette flamme qui les poussait à se lever chaque matin, même par ce temps de chien, luttait contre la démotivation. Comment ne pas se sentir découragées quand le corps crie grâce, quand l’âme est épuisée, et que la reconnaissance, sous forme de rémunération, ne reflète en rien l’ampleur du sacrifice ?
Elles étaient des héroïnes silencieuses, des sentinelles de la santé publique, dont le courage s’écrivait à chaque pas dans la boue, à chaque sourire forcé pour rassurer un enfant. Aurélie et Jeanne, et tant d’autres comme elles, marchaient sous la pluie, le cœur lourd mais la mission chevillée au corps, des phares d’espoir dans l’obscurité des intempéries et des oublis. Leur dévouement, plus puissant que n’importe quelle averse, était la véritable force qui protégeait les plus vulnérables de Yaoundé. C’est dans ce contexte de dévouement inébranlable que s’est déroulée la deuxième phase de la campagne de vaccination contre la poliomyélite et de supplémentation en vitamine A. Lancée le 29 mai et s’achevant ce 1er juin, cette étape a été un véritable test pour les équipes de santé publique. Sur le terrain, supervisé par des professionnels dévoués, les vaccinateurs se sont heurtés à une réalité complexe : un mélange d’acceptation et de refus, souvent teinté de rumeurs et de désinformation. Notre entretien avec une superviseure d’équipe, qui préfère garder l’anonymat, lève le voile sur les défis quotidiens et les motivations qui animent ces acteurs essentiels de la santé publique.
« Mon travail en tant que superviseure d’équipe consiste à m’assurer que les équipes sont sur le terrain et travaillent efficacement », explique-t-elle. « Je reçois les itinéraires le matin, j’appelle les membres de l’équipe pour vérifier leur présence et j’observe leur approche ». Concrètement, lorsqu’une équipe arrive à un domicile, le protocole est clair : « Ils se présentent, saluent les parents et expliquent le but de leur visite. Ils précisent qu’il s’agit de la campagne de vaccination contre la poliomyélite et de supplémentation en vitamine A, et ils indiquent la tranche d’âge concernée ». Pour la poliomyélite, il s’agit de deux gouttes pour les enfants de 0 à 59 mois, tandis que la vitamine A, administrée sous forme d’une seule capsule rouge, cible les 12 à 59 mois.
Si de nombreux parents acceptent volontiers, certains refusent catégoriquement. La raison la plus fréquente ? « Ils nous disent : ‘Vous avez gâté les vaccins, vous les prenez et vous venez de l’étranger !’ » Une accusation difficile à contrer pour les vaccinateurs. « Parfois, les mots nous manquent et on ne sait pas quoi répondre, alors on s’en va », avoue la superviseure, révélant la frustration face à ces allégations infondées.
La désinformation est un obstacle majeur. « On a d’abord fait une grande mobilisation et sensibilisation dans les quartiers pour préparer la population », explique-t-elle. Des marques sur les portes indiquent les maisons où des enfants sont à vacciner ou non. Pourtant, certains parents effacent ces marques. « Si ce n’est pas la pluie, c’est que le parent a effacé lui-même,” déplore-t-elle. Elle se souvient d’un cas : « Ce matin, j’ai vu une voisine effacer devant son portail alors qu’elle avait fait vacciner ses propres enfants devant moi. C’est paradoxal. » Pour les maisons où les enfants sont absents, une marque “R” (revisité) est apposée, tandis qu’un “R-F” (refus) indique un refus formel.
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Malgré ces difficultés, la superviseure est optimiste quant aux chiffres. « Oui, on a atteint nos statistiques parce que beaucoup ont accepté », affirme-t-elle. Cependant, elle n’est pas en mesure de fournir des chiffres précis, car « ce n’est pas moi qui fais les statistiques. » Sur le terrain, les conditions de travail sont éprouvantes. « Nous sortons même en saison pluvieuse, il n’y a pas de boue qui nous arrête », dit-elle avec une pointe de fierté. Mais les défis majeurs sont ailleurs : la motivation et la rémunération.
« Si on nous donnait plus d’argent, on oublierait toutes les difficultés », lance-t-elle avec un sourire. « Il faut ajouter la motivation, un rafraîchissement. Nous travaillons depuis plusieurs jours sans avoir été payés ». La paye n’est pas automatique, et l’attente peut être longue. « On peut s’endetter en attendant la paye. On travaille, on s’endette en sachant que l’argent arrivera un mois, voire deux mois après », explique-t-elle, illustrant la précarité de leur situation.
L’échange se termine sur cette note, révélant la passion de ces agents de santé pour leur mission vitale, mais aussi la nécessité criante d’une meilleure prise en compte de leurs efforts et de leurs besoins.
Elvis Serge NSAA













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