Une journée pour briser le silence sur la précarité menstruelle au Cameroun. Organisée par l’association KmerPAD, la 2e conférence multi-acteurs sur la santé et la précarité menstruelles, a rassemblé des institutions publiques, des organisations internationales et des voix de la société civile. Sous la houlette du Ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille.
« Goutte, goutte, coule, goutte, goutte, mouille… »
Le rythme est saccadé. Les mots sont forts. Sur scène, une voix féminine, celle d’une slameuse en transe poétique, cisaille le silence avec ses vers : « À 14 ans, on m’apprend que le confort atteint le prix. Malheureusement, je ne suis pas prête à payer le prix fort… 500 ou 650 représentent un prix trop fort pour moi. »
Dans une salle pleine à l’Hôtel La Falaise de Yaoundé, l’émotion est palpable. Ce 28 mai 2025, à l’occasion de la Journée mondiale de l’hygiène menstruelle, les mots de cette jeune artiste résonnent comme des gouttes de vérité. Car au-delà de l’esthétique poétique, ce slam est un cri. Le cri de millions de filles au Cameroun et ailleurs, contraintes de choisir entre un repas et une serviette hygiénique.
Le témoignage de Gladys, une voix autochtone trop souvent oubliée
Dans le silence revenu après la performance, une autre voix s’élève. Celle de Gladys, jeune femme pygmée venue de l’Est du Cameroun. Membre de l’association « Miss Pygmée », elle prend la parole d’une voix douce mais ferme :
« Dans mon village, il n’y a ni serviettes, ni toilettes modernes. Quand les règles arrivent, on se cache. On utilise des feuilles, des bouts de tissu, et parfois même du sable… On ne parle pas de ça. On a honte. On a peur. »
Gladys incarne une réalité crue : celle des filles autochtones, invisibles dans les politiques publiques, oubliées dans les campagnes de sensibilisation. Son témoignage est un coup de poing. Il rappelle que la précarité menstruelle n’est pas une affaire urbaine, mais une injustice systémique qui traverse les frontières géographiques, sociales et culturelles.
Un plaidoyer multi-acteurs pour un changement structurel
Placée sous le haut patronage de la Ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille, la 2e conférence multi-acteurs sur la santé et la précarité menstruelles, organisée par l’association KmerPAD, a rassemblé des institutions publiques, des organisations internationales et des voix de la société civile.
Olivia Mvondo, co-fondatrice de KmerPAD, a souligné l’urgence d’un engagement gouvernemental : « Une serviette coûte aujourd’hui 700 francs CFA. Comment peut-on exiger qu’une fille aille à l’école si elle ne peut même pas se protéger dignement pendant ses règles ? »
Elle appelle à des mesures concrètes : retrait des taxes sur les produits menstruels, distribution gratuite dans les écoles, accès à des toilettes dignes dans les lieux publics.
L’UNFPA, un allié stratégique pour la dignité des filles
Le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), représenté au Cameroun, a rappelé les trois objectifs majeurs de son mandat : zéro décès maternel évitable, zéro besoin non satisfait en matière de planification familiale, zéro violence basée sur le genre.« Comment atteindre l’égalité des sexes si les femmes ne peuvent pas gérer leurs menstruations en toute sécurité et dignité ? », interroge la représentante du docteur Justin Koffi.
L’UNFPA s’engage notamment sur quatre piliers : Accès aux produits d’hygiène menstruelle de qualité. Appui à l’innovation locale. Éducation complète à la sexualité, pour filles et garçons. Renforcement des partenariats entre États, ONG et institutions internationales.
Le ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille monte au front
Dans une allocution attendue, la représentante du Ministère a rappelé les efforts déjà engagés à travers les centres de promotion de la femme : « Nous avons intégré un module sur l’hygiène menstruelle dans nos formations. Mais il reste encore tant à faire. »
Le ministère promet de renforcer la sensibilisation, de multiplier les formations et de plaider pour l’intégration de la gestion de l’hygiène menstruelle dans les politiques publiques et éducatives.
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Depuis la première édition de cette conférence en 2024, les choses bougent. De nouvelles associations émergent, des ateliers de fabrication de serviettes réutilisables voient le jour, des voix s’élèvent.
Mais comme le souligne encore Olivia Mvondo : « Le rejet est tenace. Parler de règles, c’est encore tabou. Certaines filles ont été frappées, d’autres abusées, simplement parce qu’elles ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. »
Il est donc urgent de continuer à libérer la parole, de former, d’éduquer, et de faire pression pour que les menstruations cessent d’être un facteur d’exclusion, d’abandon scolaire ou de honte.
De la honte à la dignité : un changement de paradigme est possible
La slameuse l’avait dit : « Je ne veux pas vivre comme ça. Alors, pour une fois, j’aimerais qu’on écoute ma voix. »
Ce 28 mai 2025, à Yaoundé, cette voix – et tant d’autres – ont été écoutées. Mais l’écoute ne suffit plus. Il faut maintenant agir. Car chaque goutte rouge qui tombe est un rappel que l’égalité ne peut s’écrire sans la dignité.
Briser le silence, déconstruire les tabous et intégrer l’hygiène menstruelle dans les politiques publiques ne sont plus des options. C’est une nécessité. Et comme le dit si bien la slameuse : « Chaque goutte est un diamant. »
Mireille Siapje













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