Alors que le Cameroun renforce sa préparation aux crises sanitaires, Bolivar Dekou Fobasso, Secrétaire exécutif d’AfriYAN, alerte : sans une implication réelle et structurelle des communautés locales, toute stratégie de prévention restera fragile. Malgré des avancées réglementaires et opérationnelles, le pays peine à traduire sur le terrain l’ambition d’une santé décentralisée et inclusive. Interview et analyse des défis à relever pour bâtir une résilience collective face aux prochaines pandémies.
Le renforcement et l’engagement communautaire dans la préparation et la prévention des pandémies au Cameroun : que faut-il faire ?
Il est impératif de placer les communautés au cœur du système de préparation et de réponse sanitaire. Pour cela, le Cameroun doit aller au-delà des approches descendantes et adopter une stratégie durable d’engagement communautaire structurée autour de trois piliers : la participation active, la communication des risques et le renforcement des capacités locales. Concrètement, cela suppose : d’impliquer les communautés dès la planification des stratégies sanitaires, et non uniquement en période de crise ; de former et équiper les agents de santé communautaires, les leaders locaux, les jeunes et les femmes à jouer un rôle dans la prévention, l’alerte et la réponse ; de renforcer la communication de proximité, en langues locales, pour contrer les fausses informations et encourager l’adoption des bonnes pratiques ; et surtout, de garantir la réintégration et le soutien psychosocial aux personnes guéries ou affectées, afin d’éviter la stigmatisation.
Pourquoi l’engagement communautaire est-il essentiel dans la préparation et la réponse aux pandémies ?
Parce qu’une riposte sans les communautés est une riposte vouée à l’échec. L’engagement communautaire : Facilite l’adhésion aux mesures de santé publique, même en contexte de peur ou de méfiance ; permet de détecter plus rapidement les signaux d’alerte, grâce aux réseaux locaux de vigilance ; et surtout, renforce la résilience collective, en faisant des populations des acteurs à part entière de la prévention. Une communauté bien informée, formée, et impliquée est non seulement un relais efficace pour l’État, mais aussi un rempart contre la propagation des rumeurs, de la stigmatisation et de la désinformation.
Quels sont les principaux succès du Cameroun en matière de PPR depuis 2014 ?
Depuis la crise Ebola en Afrique de l’Ouest, puis la pandémie de COVID-19, le Cameroun a enregistré plusieurs avancées notables : La mise en place du Centre des opérations d’urgence de santé publique (COUSP), qui a permis une meilleure coordination des réponses multisectorielles ; l’élaboration de plans nationaux de riposte intégrant des volets communautaires et de communication des risques ; le renforcement de la surveillance épidémiologique, avec l’appui de partenaires techniques et financiers ; l’expérimentation de comités de vigilance communautaire dans certaines régions, notamment pendant la COVID-19 ; et l’intégration progressive de l’approche One Health, reconnaissant le lien entre santé humaine, animale et environnementale. Ces efforts montrent que le Cameroun a compris l’importance de la préparation, mais beaucoup reste encore à pérenniser et à institutionnaliser, notamment en dehors des périodes de crise.
Pourquoi la participation communautaire reste-t-elle limitée malgré un cadre réglementaire favorable ?
C’est effectivement un paradoxe : le Cameroun dispose de plusieurs textes et politiques favorables à l’engagement communautaire, parmi lesquels : la Stratégie nationale de santé communautaire adoptée en 2020 ; le Plan national de sécurité sanitaire qui reconnaît le rôle des communautés ; et la politique de décentralisation, qui ouvre la voie à une gouvernance locale de la santé.
Mais sur le terrain, la mise en œuvre reste faible. Pourquoi ?
Le manque de financement public dédié à la santé communautaire : la plupart des initiatives dépendent encore de financements extérieurs ; l’absence de mécanismes de redevabilité locale : les communautés ne sont pas toujours consultées ou associées aux décisions ; une faible structuration des acteurs communautaires, qui ne sont pas toujours formés ou reconnus comme partenaires officiels ; et surtout, une vision trop centralisée et verticale de la riposte sanitaire, qui réduit la communauté à un rôle d’exécutant et non de co-acteur.
Il est donc urgent d’institutionnaliser l’engagement communautaire à travers des investissements, de la formation, du suivi-évaluation, et une volonté politique claire. L’engagement communautaire ne doit pas être perçu comme un “supplément de riposte”, mais comme un socle stratégique de prévention et de résilience. Tant que les communautés ne seront pas réellement au centre des politiques de santé, notre capacité à prévenir et à répondre aux pandémies restera limitée.
Propos recueillis par Elvis Serge NSAA









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