Sa thèse, soutenue en juillet 2025 à l’Université de Yaoundé I avec les félicitations du jury, a démontré que les moustiques résistants aux insecticides modifient la composition de leur salive, sans pour autant perdre leur capacité à transmettre le paludisme. Une découverte majeure, financée par la prestigieuse bourse Wellcome, qui éclaire d’un jour nouveau les stratégies de lutte antivectorielle.
Le bourdonnement. Ce simple bruit, anodin pour le commun des mortels, fait encore frémir Achille Jérôme Binyang. Non pas par peur, mais par mémoire. Enfant, dans sa maison familiale de Dschang, il passait ses nuits sous une moustiquaire trouée, à écouter ce vrombissement annonciateur de nuits blanches et de fièvres. À l’époque, il ne savait pas encore que des années plus tard, il consacrerait sa vie à percer les secrets de cet insecte si petit mais si meurtrier. Aujourd’hui, à trente-huit ans, le Dr Binyang est l’un des entomologistes médicaux les plus prometteurs du Cameroun. Et son arme n’est pas un spray, mais la science.
Tout a commencé sur les bancs de l’Université de Dschang. En 2011, le jeune Achille décroche une licence en zoologie. Quatre ans plus tard, il complète par un master en zoologie appliquée à l’Université de Douala. Pourtant, c’est lors de ses stages à l’OCEAC, l’Organisation de Coordination pour la lutte contre les Endémies en Afrique Centrale, entre 2013 et 2016, que sa vocation se précise. Il manipule pour la première fois des moustiquaires imprégnées d’insecticide à longue durée d’action, évalue des répulsifs spatiaux, teste la sensibilité des anophèles aux insecticides. Il comprend alors l’ampleur du défi.
Le paludisme tue encore chaque année des centaines de milliers de personnes en Afrique. Et au Cameroun, les moustiques, ces vecteurs de la maladie, deviennent de plus en plus résistants aux insecticides. Comme des mutants de film de science-fiction, ils s’adaptent, survivent, prolifèrent. Achille Binyang décide de passer à l’offensive. En 2016, il rejoint le Centre de Recherche sur les Maladies Infectieuses, le CRID, à Yaoundé. D’abord comme stagiaire doctorant, puis comme chercheur associé à partir d’avril 2022. Sa mission : comprendre comment la résistance aux insecticides transforme la biologie du moustique, et notamment sa salive.
Car c’est là que se joue l’essentiel. Le moustique ne tue pas par sa piqûre, mais par ce qu’il injecte en piquant. Sa salive, riche en protéines, facilite le repas sanguin, mais c’est aussi par elle que le parasite Plasmodium, responsable du paludisme, se glisse dans le corps humain. Achille Binyang a émis une hypothèse audacieuse : si le moustique devient résistant aux insecticides, sa salive change-t-elle de composition ? Et ce changement, le rend-il plus ou moins dangereux pour l’homme ?
Pour répondre à cette question, il a obtenu une prestigieuse bourse de formation de la fondation Wellcome, une reconnaissance internationale pour un jeune chercheur africain. Pendant plusieurs années, il a parcouru le Cameroun, de Manoka, cette île perdue dans l’estuaire du Wouri, jusqu’aux plaines du Nord, là où les moustiquaires peinent à endiguer les vagues de paludisme. Il a collecté des milliers de moustiques, analysé leur ADN, séquencé leurs gènes de résistance, comparé les protéines salivaires des individus résistants à celles des individus sensibles.
Ses résultats, publiés dans des revues scientifiques de renom comme Parasites &
Vectors ou Malaria Journal, sont édifiants. D’abord, il a découvert que la mutation génétique Ace 1 G119S, responsable de la résistance aux carbamates, est bien présente chez Anopheles gambiae dans la zone équatoriale du Cameroun. Ensuite, il a montré que les moustiques résistants expriment différemment 238 gènes, dont certains codent pour des protéines salivaires clés comme celles de la famille D7. Ces protéines, normalement impliquées dans le succès du repas sanguin, voient leur niveau modifié chez les insectes mutants.
Mais la vraie surprise est ailleurs. En laboratoire, le Dr Binyang a observé que les moustiques dépourvus de la mutation kdr, une autre forme de résistance, étaient paradoxalement plus susceptibles d’être infectés par les parasites du paludisme. Autrement dit, la résistance aux insecticides ne rend pas forcément le moustique moins dangereux. Bien au contraire, elle pourrait réorganiser sa biologie de façon imprévisible. Conclusion majeure de sa thèse, soutenue avec succès le 3 juillet 2025 à l’Université de Yaoundé I : même résistants, les moustiques restent capables de transmettre le paludisme. Le combat est loin d’être gagné.
Le jury, présidé par le Professeur Mimpfoundi Remy, a salué une contribution exceptionnelle et décerné les félicitations au nouveau docteur. Un honneur rare. Pourtant, Achille Binyang ne s’arrête pas là. Aujourd’hui, en postdoctorat au CRID, il poursuit ses travaux sur l’évaluation des nouveaux outils de lutte antivectorielle. Il teste notamment la durabilité et la bioefficacité des moustiquaires de nouvelle génération, celles associant pyréthroïdes et butoxyde de pipéronyle, un synergiste qui contrecarre certains mécanismes de résistance. Ses recherches fournissent des données essentielles au Programme National de Lutte contre le Paludisme pour choisir les stratégies les plus efficaces.
Membre actif de l’Association panafricaine de lutte contre les moustiques, il est également relecteur pour des revues comme Parasites & Vectors, contribuant ainsi à la qualité de la science africaine. Il encadre de jeunes étudiants, transmet sa passion pour l’entomologie de terrain, cette discipline qui consiste à passer des nuits à capturer des moustiques pour mieux comprendre leurs habitudes. Car comme il aime à le rappeler : on ne vainc pas un ennemi que l’on connaît mal. Alors que l’Afrique centrale reste l’une des régions les plus touchées, des scientifiques comme Achille Binyang incarnent l’espoir d’un avenir sans paludisme. Un avenir où le bourdonnement ne sera plus synonyme de danger, mais un simple bruit de la nature. En attendant, chaque jour, il retourne à son laboratoire du CRID, à Nkoulou carrière. Il endosse sa blouse, ajuste ses lunettes de protection, et plonge ses yeux dans le microscope. Devant lui, des moustiques mutants, résistants, défiant la chimie. Et lui, serein, note, calcule, analyse. Parce que la science, quand elle est bien maniée, finit toujours par gagner. Le Dr Achille Jérôme Binyang en est la preuve vivante. Il n’a pas choisi la lutte la plus médiatique. Il a choisi la plus discrète, la plus technique, la plus essentielle. Et c’est peut-être là que se cache le vrai courage.













