Parmi les sciences humaines dont la présence en médecine s’affirme aujourd’hui, la bioéthique a une place particulière. Celle-ci tient d’abord à sa visibilité sociale : la demande d’éthique de notre société supposée privée de repères normatifs est impérieuse, avide de dogmes, de certitudes et de réassurance.
La bioéthique s’est souvent laissée entraîner sur ce terrain sans suffisamment de distance critique et n’a pas toujours évité de se constituer en magistère séculier, moins différent des magistères moraux traditionnels que ne voudraient le croire les bioéthiciens. Car elle existe bel et bien, la tentation d’avoir l’oreille des pouvoirs et la stature d’un sage, au prix d’une certaine complaisance. Si c’est pour cette raison que la bioéthique n’a pas toujours bonne presse chez les universitaires spécialistes des sciences humaines, on peut les comprendre. Mais peut-être voit-on poindre aussi dans cette attitude la condescendance proverbiale de l’Académie pour les sciences appliquées. Or cette attitude n’a pas lieu d’être s’agissant de médecine et de biotechnologies, arts appliqués par excellence, et le respect de la praxis au même niveau que la theoria est une condition essentielle pour que les sciences humaines se mettent à dialoguer de façon constructive avec la médecine et les technologies du vivant.
Ce dialogue pose d’emblée un problème épistémologique que les diverses disciplines des sciences humaines concernées par la médecine abordent de façon quelque peu différente. Pour des sciences qui ont un corpus méthodologique précis et une tradition plus ou moins longue d’élaboration théorique de leur objet (histoire, anthropologie, sociologie, psychologie) le modèle de la « science appliquée » apparaît assez plausible. Dans cette perspective ; faire de l’anthropologie ou de la sociologie médicale, par exemple ; c’est simplement appliquer à la réalité médicale les concepts et outils de ces sciences.
Ce modèle a l’avantage de préserver l’identité intellectuelle du chercheur en sciences humaines et d’affirmer la valeur spécifique de ces disciplines, dans un contexte où celles-ci souffrent d’un certain complexe d’infériorité face aux sciences « dures ». Mais si elles s’engagent dans une vraie confrontation avec la biomédecine, ses savoirs et ses pratiques scientifiques, thérapeutiques et sociales, les sciences humaines et leurs chercheurs peuvent-ils rester vierges, indemnes de toute influence en retour ? Cela paraît improbable.
Le modèle de la « science appliquée » est particulièrement inadéquat pour la bioéthique. En effet, s’il existait bien, avant l’apparition de la bioéthique moderne, des traditions de réflexion morale sur la médecine (comme par exemple « la morale médicale » enseignée jadis dans les facultés de médecine catholiques), la bioéthique n’a jamais été une simple application de l’éthique philosophique ou théologique à la biomedécine. Très tôt, la bioéthique est apparue comme une discipline autonome par rapport à l’éthique philosophique et théologique, car elle a été formatée de façon décisive par certains dilemmes éthiques canoniques qui ont présidé à sa naissance. Le modèle de la science appliquée est renversé en son contraire : praxis d’abord, theoria après ; et de façon dérivée.
Ainsi donc, la bioéthique n’est pas née principalement de l’ouverture d’un champ intellectuel nouveau, ni de la volonté des moralistes d’appliquer leur savoir-faire à un objet à la mode ; mais plutôt de problèmes pratiques et terre-à-terre. Le premier fut de répondre aux dérives de l’expérimentation médicale sur l’être humain et de fonder la sauvegarde des droits de la personne humaine dans ce contexte. La révélation des crimes des médecins nazis dans l’immédiat après-guerre, mais plus encore la prise de conscience à la fin des années 60 que des pratiques choquantes d’expérimentation sur l’être humain se poursuivaient dans les pays démocratiques ont donné naissance à une tradition intellectuelle, des textes fondateurs ; et des universitaires spécialisés porteurs d’’une identité nouvelle. A la même époque ; des changements majeurs intervenaient dans la relation patients-médecins sous l’effet du progrès technologique en médecine ainsi que de la prospérité des « trente glorieuses », changements marqués par une revendication croissante d’autonomie du patient. C’est cette évolution conjointe du contexte éthique de la recherche clinique et de la pratique médicale qui a été le terrain constitutif de la bioéthique, comme le montre clairement l’œuvre des fondateurs comme Tom Beauchamp, Daniel Callahan ; James Childress Tristram Engelhardt, Ruth Faden, Warren Reich, Edmund Pellegrino ; Robert Vaeatch. Contrairement à un mythe tenace, ce n’est que dans un second temps que la bioéthique s’est intéressée aux aspects du progrès biomédical, génie génétique, procréation médicalement assistée, cellules souches ; clonage…
Certes, ces enjeux liés à la recherche à la recherche de pointe sont désormais bien établis au sein de la bioéthique. Il n’en reste pas moins que la bioéthique reste le cadre théorique et pédagogique essentiel pour penser l’éthique médicale contemporaine, y compris l’éthique du quotidien médical.
La présence de la bioéthique est désormais incontestable dans l’enseignement de la médecine, des sciences para-médicales et dans les technologies du vivant. Au Cameroun, quelques initiatives privées sont engagées pour promouvoir la recherche, la formation et l’enseignement de la bioéthique. Le Café éthique de l’hôpital central de Yaoundé se positionne comme un lieu de réflexion de premier rang sur les questions liées à l’humanisation des soins. Ces initiatives privées et personnelles doivent faire leurs preuves face aux défis nouveaux que pose la crise du système de santé dans notre pays comme dans le monde en général. La médecine comme espace de liberté et d’intimité défini par des valeurs éthiques est de plus en plus menacée par la trajectoire technocratique et une mentalité néolibérale. La médecine comme revendication de justice court le risque de passer à la trappe, car la tolérance à l’injustice des élites sociales ne cesse de s’épaissir, avec comme corollaire l’édification sociale d’une médecine à deux vitesses comme inévitable. La bioéthique a su défendre la dignité de la personne humaine dans un contexte de paternalisme et de triomphalisme technologique a priori peu favorables. Il faut espérer qu’elle saura aussi faire prévaloir – en faveur de la personne malade, du soignant, de la médecine et du soin – des valeurs d’équité, de solidarité et de justice dans le désert moral inégalitaire qui est en voie de planter sa tente en terre d’Afrique. Une bioéthique fondée dans la philosophie de l’Ubuntu est une urgence en 2025. La philosophie de l’Ubuntu renvoie à la solidarité, l’empathie, au respect pour les aînés et respect des traditions africaines reconnue comme positives par rapport à leur capacité de consolider la place de l’Afrique dans la bioéthique globale.
Dr Basile NGONO, Philosophe, Ethicien et Bioéthicien









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