La Professeure Agnès ÉSIÉNÉ, anesthésiste-réanimateur et figure de proue de l’Association des Femmes Médecins du Cameroun, insiste sur le rôle “fondamental” de sa spécialité, qu’elle qualifie de « véritable révolution médicale ».
L’image de l’anesthésiste-réanimateur se résume souvent, pour le grand public, au seul moment où le patient s’endort avant l’opération. La Professeure Agnès ÉSIÉNÉ déconstruit cette perception simpliste en soulignant l’approche collégiale et complète de sa mission. Selon elle, le rôle de l’anesthésiste s’étend bien au-delà du bloc opératoire. « Notre mission s’inscrit dans une approche collégiale avec l’ensemble des spécialistes », explique-t-elle, insistant sur une prise en charge complète : « avant, pendant et après l’intervention chirurgicale ». Il s’agit de « garantir le confort et la sécurité du patient tout au long du processus, depuis le diagnostic jusqu’aux soins postopératoires ».
Cette sécurité commence par une consultation approfondie et l’obtention du “consentement éclairé du patient” pour choisir la technique la plus adaptée (générale ou locorégionale), en fonction de l’état du patient et de la nature de l’acte.
Une révolution médicale incontournable
L’impact de l’anesthésie sur la pratique chirurgicale est, pour la Professeure Agnès ÉSIÉNÉ, monumental. Elle rappelle la date symbolique du 16 octobre 1846, lorsque le chirurgien William Morton réalisa la première anesthésie réussie à l’éther, une découverte qui “a transformé la pratique chirurgicale.”
Avant cette avancée, la chirurgie était “une véritable gageure, marquée par l’inconfort du patient, le stress du chirurgien et la limitation du temps opératoire.” L’anesthésie est vitale car, comme elle le précise : « la chirurgie constitue une agression pour l’organisme, déclenchant des mécanismes de défense complexes… qui peuvent compromettre le succès de l’intervention ». Abordant les spécificités de l’anesthésie générale, la Présidente de l’AFMC récuse l’idée d’un acte mineur. « Il n’existe pas de ‘petite anesthésie’, comme il n’existe pas de ‘petite chirurgie ».
L’anesthésie générale est dépeinte comme un état contrôlé où le praticien prend le relais des fonctions autonomes du corps. « Pendant cet état, nous assumons pleinement la suppléance des fonctions vitales : assistance respiratoire, monitorage hémodynamique et protection des organes vitaux », affirme-t-elle. Le patient est ainsi placé dans un “sommeil profond et insensible à la douleur,” tandis que l’équipe s’assure que la “récupération progressive de la sensibilité et des fonctions autonomes marque la fin de l’intervention.”
L’urgence de l’accès aux soins au Cameroun
Malgré ces avancées, la situation de l’accès aux soins anesthésiques sécurisés est jugée “préoccupante” au Cameroun. « Près de 5 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès aux soins anesthésiques sécurisés, le Cameroun fait face à des défis majeurs », alerte la Professeure Agnès ÉSIÉNÉ. Son message est un plaidoyer pour l’équité et la sécurité : “aucun patient ne devrait subir de douleur évitable, et aucun patient ne devrait être conduit au bloc opératoire sans consultation pré-anesthésique, quelle que soit l’urgence.” Elle appelle, en conclusion, à une priorité nationale sur la préparation aux urgences sanitaires (éboulements, inondations, etc.) afin de garantir à chaque citoyen le “droit à des soins anesthésiques sécurisés et de qualité.”
Elvis Serge NSAA
Interview
« Le parcours sécurisé du patient au bloc opératoire expliqué par le Pr Essiené »
Du premier rendez-vous pré-opératoire au réveil post-chirurgical, le Pr Essiené Agnès, anesthésiste- animateur et Présidente de l’Association des Femmes Médecins du Cameroun, détaille les étapes cruciales qui garantissent la sécurité des patients. Dans cet entretien exclusif, elle explique les classifications de risque, le choix des techniques d’anesthésie et les protocoles stricts qui entourent cet acte médical essentiel, tout en démystifiant certaines croyances autour de cette spécialité médicale.

Professeur Essiené Agnès, vous êtes présidente de l’association des femmes médecins du Cameroun, anesthésiste et animateur. Est-ce qu’il y a quelque chose à ajouter sur votre parcours ?
Si vous voulez que je dise que je suis mariée, mère d’enfant, je peux aussi le dire. Si vous voulez que je vous dise que j’ai été capitaine de l’équipe nationale de volleyball, je peux aussi vous le dire. J’ai été présidente de la société camerounaise d’anesthésie et de réanimation après avoir été secrétaire générale. J’ai également été présidente de la fédération féminine de volleyball. Et je peux vous dire que je suis maintenant à la retraite.
Pouvez-vous nous décrire le parcours typique d’un patient depuis la décision de l’opération jusqu’à son réveil ?
Tout malade devant être opéré doit passer par une consultation d’anesthésie. Cela permet d’évaluer le patient : pourquoi il va être opéré. Est-ce une intervention palliative ou un geste thérapeutique ? Est-ce pour améliorer la qualité de vie ?
On prend d’abord l’histoire complète du malade : quand la maladie a commencé, si c’est brutal, s’il a d’autres problèmes de santé, ses antécédents chirurgicaux et anesthésiques, les complications éventuelles. On vérifie ses traitements en cours et leur compatibilité avec l’anesthésie. On s’informe aussi sur son groupe sanguin, et pour les femmes, leurs antécédents obstétricaux.
Comment se déroule l’examen clinique ?
On examine l’état général : a-t-il maigri ? Est-il fatigué ? De la fièvre ? On mesure le poids, la taille, la pression artérielle, la température. On évalue son anxiété, car l’annonce d’une opération génère souvent du stress. Ensuite, on examine spécifiquement les systèmes impliqués dans l’anesthésie. Sur le plan respiratoire : respire-t-il bien ? Tousse-t-il ? Est-il bien oxygéné ? On vérifie les conditions d’intubation : l’état des dents, l’accès au voile du palais. Pour le système cardiovasculaire, on recherche des signes de problèmes cardiaques, la qualité des veines pour la perfusion. Si le malade n’est pas conscient, on interroge l’accompagnant.
Quels examens complémentaires sont nécessaires ?
On demande généralement un hémogramme pour vérifier l’anémie, les globules blancs, la coagulation. On contrôle la fonction rénale (urée, créatinine), et selon le cas la fonction hépatique. Un électrocardiogramme est systématique après 40 ans. On peut aussi prescrire une radiographie thoracique ou un scanner. Tous ces éléments nous aident, avec l’échange avec le chirurgien, à conclure la consultation d’anesthésie.
Comment classez-vous les risques ?
Nous utilisons plusieurs classifications. Pour le risque infectieux : chirurgie propre (risque <15%), propre contaminée, contaminée, ou sale. Pour la capacité à supporter la chirurgie, la classification ASA va de 1 (patient sain) à 6 (mort cérébrale). ASA 2 inclut les femmes enceintes, sujets âgés ou consommateurs d’alcool. ASA 3 : pathologie sans incapacité. ASA 4 : maladie avec incapacité. ASA 5 : pronostic vital engagé.
Comment choisissez-vous la technique d’anesthésie ?
On analyse trois aspects : les problèmes posés par le malade (âge, grossesse, diabète…), par la chirurgie (durée, saignement, douleur), et par l’anesthésie elle-même.
On peut opter pour une anesthésie générale avec hypnotiques pour l’inconscience, analgésiques contre la douleur, parfois curarisants pour l’intubation. Pour les interventions longues, on assiste la ventilation avec une sonde endotrachéale.
L’anesthésie locorégionale bloque les nerfs avec des anesthésiques locaux comme la bupivacaïne. L’anesthésie locale se limite au site d’intervention.
Comment s’organise la période pré-opératoire ?
On programme les malades selon le risque infectieux, l’importance de la chirurgie et l’âge. Les cas prioritaires (diabétiques, enfants, femmes enceintes) passent en début de journée. La veille de l’opération, on revoit le patient pour la visite pré-anesthésique, on adapte le protocole si nécessaire, et on prescrit le jeûne : 6 heures pour les solides chez l’adulte, 2 heures pour les liquides clairs chez l’enfant. Ce jeûne est crucial pour éviter les vomissements et l’inhalation pulmonaire pendant l’anesthésie.
Pouvez-vous nous décrire les préparatifs au bloc opératoire ?
La veille de l’opération, nous vérifions que tout est prêt. L’entrée au bloc suit un rituel précis : vérification de l’éclairage, de l’eau, de la température, de l’aspiration et de l’arrivée des gaz, notamment l’oxygène indispensable. Le monitoring est crucial : électrocardiogramme, pression artérielle avec brassard adapté, saturomètre, thermomètre. Pour les cas complexes, nous ajoutons la surveillance de la pression intracrânienne ou du débit cardiaque.
Comment se déroule l’accueil du patient ?
Nous vérifions le respect du jeûne préopératoire (6 heures pour les solides, 2 heures pour les liquides clairs). Nous évaluons son état anxieux et décidons d’une prémédication si nécessaire. Après avoir pris les paramètres vitaux initiaux, nous posons les voies veineuses pour les perfusions et l’administration des médicaments.
Quelles précautions prenez-vous avant l’anesthésie ?
Nous utilisons une checklist inspirée de l’aéronautique, comme le recommande l’OMS. Nous préparons le matériel pour une anesthésie générale potentielle : laryngoscope ou vidéoscope, sondes d’intubation, médicaments d’anesthésie et d’urgence, y compris un défibrillateur. Le bloc opératoire est l’endroit le plus sûr pour gérer les complications, avec du personnel compétent et du matériel adapté.
Comment se passe le réveil après l’opération ?
Trois destinations sont possibles : réveil immédiat en salle pour la chirurgie ambulatoire, salle de réveil pour une surveillance courte et la réanimation pour les cas graves.
Pour la chirurgie ambulatoire, le patient doit être bien réveillé, sans vomissements ni saignements, accompagné et habitant à proximité.
Quels sont les moments critiques d’une anesthésie ?
L’induction (endormissement) et le réveil sont les phases les plus délicates. Pendant l’induction, le patient doit atteindre le stade 3 de l’anesthésie pour éviter des réactions exacerbées au geste chirurgical. Nous devons anticiper les complications comme les chocs anaphylactiques en ayant toujours les médicaments d’urgence à portée.
Comment gérez-vous les patients à risque ?
Chaque patient est unique. Pour un diabétique, nous adaptons son traitement et surveillons sa glycémie. Pour les enfants, nous gérons leur peur – dans certains pays, la mère peut accompagner son enfant jusqu’en salle de pré-anesthésie. Les patients à risque hémorragique nécessitent une préparation sanguine.
L’anesthésie comporte-t-elle des aspects mystiques ?
Absolument pas. L’anesthésie est une science reproductible, basée sur des protocoles validés. La différence de perception entre cultures vient parfois d’une méconnaissance des principes scientifiques. En anesthésie, nous étudions et nous appliquons des techniques éprouvées.
Que faut-il améliorer dans la pratique ?
Le respect strict des checklists et la formation continue sont essentiels. Même avec les appareils modernes, la vigilance humaine reste irremplaçable. La consultation d’anesthésie est un acte médico-légal – tout doit être consigné pour assurer la traçabilité et la sécurité des soins.
Quel message aux jeunes médecins ?
L’anesthésie-réanimation est une spécialité exigeante mais passionnante, qui allie technicité et relation humaine. Elle offre de belles perspectives professionnelles, mais demande une grande disponibilité et une résistance au stress. La rémunération est à la hauteur des responsabilités.
Propos recueillis par Elvis Serge NSAA









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