Neuf pays africains ont déjà introduit le lénacapavir, l’injectable anti-VIH efficace à près de 100 %. L’Afrique du Sud vient de lancer son déploiement national le 5 juin 2026. Pendant ce temps, l’Afrique centrale dont le Cameroun, reste à l’écart d’une révolution thérapeutique qu’elle n’a pourtant pas les moyens d’ignorer.
Il y a une image qui restera. Celle du président Cyril Ramaphosa tenant fièrement une boîte de lénacapavir devant des milliers de personnes massées au stade Lilian Ngoyi de Secunda, dans la province du Mpumalanga, le 5 juin 2026. Derrière lui, des banderoles. Devant lui, l’histoire.
Ce jour-là, l’Afrique du Sud a officiellement lancé le déploiement national du lénacapavir, un injectable administré deux fois par an pour prévenir l’infection au VIH. Une avancée que Ramaphosa a qualifiée de « tournant dans le combat de notre nation contre le VIH ». Mais l’Afrique du Sud n’est pas la pionnière. Elle est la neuvième.
Eswatini, le pays qui a tiré le premier
Le 1er décembre 2025, Journée mondiale contre le sida, c’est dans la petite clinique Hhukwini, dans la région Hhohho près de Mbabane, qu’a été administrée la toute première injection de lénacapavir en Afrique hors essais cliniques. La patiente : une jeune femme. Ce jour-là, 23 personnes ont reçu l’injection dans cette seule clinique, pendant que quatre autres établissements à travers le pays faisaient de même.
Eswatini devient ainsi l’un des deux premiers pays africains, avec la Zambie, à adopter le lénacapavir pour la prévention du VIH. Chacun reçoit 500 doses initiales, achetées par le Children’s Investment Fund Foundation via le Fonds mondial.
Le choix d’Eswatini n’est pas anodin. Le petit royaume d’Afrique australe, peuplé d’environ 1,2 million d’habitants, compte plus de 200 000 personnes vivant avec le VIH, soit le taux de prévalence le plus élevé au monde.
Après Eswatini et la Zambie, la vague gagne d’autres pays : le Zimbabwe, le Kenya où les premières injections sont administrées fin janvier 2026, puis le Nigeria, l’Ouganda, le Mozambique et le Lesotho. Le lénacapavir se déploie ainsi à travers l’Afrique plus rapidement que n’importe quelle autre option de prévention du VIH à ce jour.
L’Afrique du Sud : neuvième, mais à grande échelle
Si l’Afrique du Sud n’est pas la première, elle est celle qui frappe le plus fort. La South African Health Products Regulatory Authority (SAHPRA) est devenue la première autorité réglementaire africaine à approuver le lénacapavir, le 27 octobre 2025. Un signal fort qui ouvre la voie aux autres.
Le poids du défi est à la hauteur du pays. Selon les données de Statistics South Africa 2025, environ 8,15 millions de personnes vivent avec le VIH dans le pays, avec des millions sous traitement. Entre 140 000 et 170 000 nouvelles infections sont enregistrées chaque année.
Face à cette réalité, les résultats cliniques du lénacapavir sont saisissants. Les essais
PURPOSE 1 et PURPOSE 2 ont établi une efficacité de 100 % chez les femmes cisgenres, et de 96 % chez les hommes, les personnes transgenres et non-binaires.
Le gouvernement sud-africain a acquis des doses suffisantes pour couvrir 456 000 personnes pendant un an, grâce à une subvention de 29 millions de dollars du Fonds mondial. Ramaphosa a promis d’atteindre 3 millions de Sud-Africains en trois ans. Mais des organisations de la société civile estiment que ce chiffre est insuffisant et réclament au moins 2 millions de doses par an pour infléchir réellement les courbes d’infection.
Le déploiement initial cible 23 districts à haute incidence répartis dans six provinces, avec environ 360 cliniques publiques sélectionnées. Les populations prioritaires sont les femmes enceintes et allaitantes, les adolescentes, les travailleuses du sexe et les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes.
Le scandale du prix, et l’accord qui change la donne
Derrière l’enthousiasme se cache une réalité économique brutale. Le lénacapavir est fabriqué par la firme américaine Gilead Sciences. Son coût actuel s’élève à environ 28 000 dollars par personne et par an aux États-Unis. Un prix qui aurait rendu tout déploiement africain illusoire sans intervention extérieure.
Grâce à des accords de licence volontaire conclus avec plusieurs fabricants de génériques, le prix a été ramené à 40 dollars par personne et par an pour 120 pays à revenus faibles et intermédiaires, une réduction de 700 fois.
L’Afrique du Sud va plus loin. Elle poursuit sa propre licence de fabrication locale, en ligne avec ses objectifs d’industrialisation et de souveraineté sanitaire. Le ministre de la Santé Aaron Motsoaledi a confirmé que le lénacapavir sera intégré à la liste des médicaments essentiels du pays.
L’Afrique a fourni les corps. Gilead détient les clés
La fierté du lancement cache une tension profonde. L’Afrique du Sud a joué un rôle central dans les essais cliniques qui ont permis au lénacapavir d’obtenir ses résultats spectaculaires. Ses communautés, ses cliniques, ses scientifiques ont contribué à produire les données. Pourtant, c’est Gilead qui continue de décider du rythme et du volume des livraisons.
Tian Johnson, stratège en santé pour l’organisation African Alliance basée à Johannesburg, résume l’amertume de nombreux acteurs de la société civile : « Nos communautés ont participé à la recherche, nos cliniques ont accueilli les essais et nos scientifiques ont contribué à produire les données. Et pourtant, nous attendons encore que Gilead détermine
combien de produit nous recevons, quand il arrive et à quelle vitesse l’accès peut s’élargir. »
Une critique d’autant plus vive que l’Afrique du Sud cherche également à développer une capacité de fabrication locale pour améliorer l’accès régional et réduire sa dépendance aux approvisionnements extérieurs. Et le Cameroun dans tout ça ?
Le Cameroun est absent du tableau. Le pays ne figure pas parmi les neuf pays africains early adopters, ni parmi ceux qui ont engagé un processus d’approbation réglementaire du lénacapavir. Aucun déploiement n’est annoncé à ce jour.
La situation n’est pas propre au Cameroun. L’ensemble de l’Afrique centrale est à l’écart de cette première vague. Les pays concernés par les accords de licence à 40 dollars devront attendre l’arrivée des génériques en 2027 à condition que les procédures réglementaires nationales soient engagées en amont.
Or le Cameroun n’est pas épargné par le VIH. Avec un taux de prévalence estimé à 2,7 % dans la population générale, et des taux bien plus élevés chez les populations clés, hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, travailleuses du sexe, personnes usagères de drogues injectables, le pays dispose d’une justification épidémiologique solide pour accélérer l’introduction du lénacapavir.
La question qui se pose désormais n’est pas de savoir si le lénacapavir doit arriver au Cameroun. C’est de savoir qui va en décider, quand, et avec quels moyens.















