Nommé en avril 2025, le Dr Jean‑Marie Ndjip a engagé une bataille contre la vétusté.
Hôpital Régional de Bafoussam, érigé en 1953
Il est des lieux qui portent en eux l’histoire d’une ville, d’une région tout entière. L’Hôpital Régional de Bafoussam est de ceux-là. Érigé en 1953, il a vu naître des générations d’enfants, accompagné des milliers de familles dans l’épreuve et formé des élites qui ont essaimé dans tout le pays. Pendant plus de six décennies, ses murs ont résonné des cris de joie des nouveau-nés et des murmures apaisés des guérisons. Mais le temps, cet ouvrier infatigable, a laissé ses marques. Aujourd’hui, cette infrastructure hospitalière, fleuron d’une époque révolue, accuse le poids des ans. Comme beaucoup d’établissements publics de santé au Cameroun, elle réclame une réhabilitation en profondeur et un équipement à la hauteur des ambitions d’un hôpital régional de référence. Le 9 avril 2025, un vent de renouveau a pourtant traversé ce patrimoine hospitalier. Ce jour-là, le Dr Jean‑Marie Ndjip, médecin de carrière fort d’une expérience de vingt ans et de douze affectations dans six régions du pays, a pris ses fonctions de directeur. Un an plus tard, l’hôpital affiche un visage qui, sans gommer les stigmates du passé, laisse entrevoir des promesses tenues et des chantiers ouverts.
Dès le franchissement du portail, le changement saute aux yeux. Là où régnait une certaine austérité, la verdure luxuriante s’est imposée. Sous l’ombre bienveillante de sapins majestueux, des parterres de fleurs éclatantes et des bancs publics invitent désormais à la pause. Ce concept d’agro-santé, qui marie nature et soin, offre aux gardes-malades épuisés une bouffée d’oxygène et aux patients un cadre apaisant. « L’hôpital doit être un lieu de vie, pas seulement un lieu de souffrance », aime à rappeler le docteur Ndjip, qui a fait de l’humanisation des soins un axe prioritaire de son mandat.
Cette philosophie se lit dans chaque recoin de l’établissement. Un adressage clair et précis oriente désormais les usagers sans la moindre ambiguïté, des urgences, animées par l’attente souvent anxieuse des familles, jusqu’aux pavillons d’hospitalisation. Les allées, parfumées par les fleurs, respirent le dévouement d’équipes prêtes à servir. Mais derrière cette vitrine florale, la machinerie médicale tourne à plein régime pour absorber un flux impressionnant de cinq mille malades par mois. Un chiffre qui témoigne de la confiance retrouvée des populations, mais aussi de l’immense défi logistique et humain que représente la gestion quotidienne d’une telle structure.
Le plateau technique, pierre angulaire de toute formation sanitaire, a bénéficié d’une attention particulière. Le bloc opératoire, qui avait souffert de l’obsolescence de ses équipements, a été modernisé. « Cet appareil est mécanique, il s’adapte à toutes les positions, notamment pour l’épaule », explique un responsable en présentant une table d’opération flambant neuve. À ses côtés, le cyanique, le baladé utilisé pendant les interventions, la colonne anesthésique, le fistulaire, l’aspirateur et l’amplificateur de brillance composent un arsenal technique qui redonne aux chirurgiens les moyens de leur art. Deux blocs, A et B, permettent désormais d’enchaîner les interventions dans de meilleures conditions.
La maternité, elle aussi, a été réhabilitée. Ses murs fraîchement repeints et ses équipements rénovés offrent un cadre plus digne aux futures mères. Dans le service de néonatalogie, Madame Tsapi Angeline, la major, veille sur les nouveau-nés avec une attention de chaque instant. « Actuellement, nous avons une capacité de quarante lits pour les bébés et sept couveuses fonctionnelles. Par jour, nous recevons environ dix à douze bébés, et en fin de mois, nous atteignons environ cent cinquante bébés », confie-t-elle. L’entretien des nourrissons est assuré par le personnel, mais avec le concours précieux des mamans. « Nous leur montrons comment s’occuper des bébés. Nous avons quatre personnels par équipe, ce qui est insuffisant, mais nous nous battons », ajoute-t-elle avec une sincérité qui force le respect. Dans cette salle, chaque geste compte. « Je fais le pansement du cathéter, je protège le site d’insertion. À la fin de chaque séance, on aspire et on passe un produit dans les deux voies du cathéter pour éviter qu’il ne se bouche. Si le flux ne passe pas bien, la dialyse ne peut pas se faire. C’est une étape indispensable », explique-t-elle en manipulant avec une dextérité consommée un minuscule cathéter.
Le centre d’hémodialyse, lui, est devenu l’un des fleurons de l’établissement. Ouvert en avril 2023, il a connu une croissance fulgurante. « Nous avons débuté avec dix machines, se souvient le médecin responsable. À l’époque, il n’y avait pas de centre à Bafoussam, les patients devaient se déplacer ailleurs. Dès l’ouverture, beaucoup sont revenus, et nous avons commencé à recruter nos propres patients sur place. » Aujourd’hui, la file active
dépasse cent cinquante patients. Pour répondre à la demande, l’État a octroyé cinq machines supplémentaires, portant le parc à quinze générateurs. « Cela a considérablement allégé la tâche : il n’y a plus de bousculade, plus d’inquiétude. Tous les patients peuvent finaliser leurs séances à des heures raisonnables », se réjouit le médecin. Une séance dure quatre heures. Normalement, trois séances par semaine sont recommandées, mais dans le contexte local, l’hôpital en pratique deux. « Une machine est prévue pour trois patients par jour, mais face à la forte demande, nous les faisons tourner autant que nécessaire. Normalement, après chaque séance, la machine devrait reposer six heures. Mais nous ne pouvons pas respecter cette règle compte tenu des besoins. Par semaine, nous réalisons au moins trois cents séances de dialyse », précise-t-il.
Au service d’imagerie médicale, le docteur Yannick Tamjou, technicien en imagerie, dresse un tableau contrasté. « Pour le moment, nous avons trois sondes. Celle qui nous manque, c’est la sonde endo-vaginale. En moyenne, nous réalisons vingt échographies par jour, plus les clichés radiologiques. » L’équipe est composée de trois radiologues, dont le chef de service actuellement en congé, et de onze techniciens, renforcés par huit personnels en PCS. Mais une ombre au tableau : le scanner est en panne, suscitant l’incompréhension et l’inquiétude des usagers. « C’est ici qu’on détecte les maladies », rappelle le Dr Tamjou, qui espère une réparation rapide de cet équipement indispensable.
Les réalisations de cette première année ne s’arrêtent pas là. L’instauration du jeudi propre a redonné aux services un niveau d’hygiène qui faisait défaut. Des centres d’oxygène fonctionnels ont été installés, répondant à une urgence vitale. La morgue, qui abritait encore quarante-sept corps abandonnés depuis huit ans, a été remise aux normes grâce à l’intervention du gouverneur de la région de l’Ouest. Autant d’avancées qui montrent que la volonté peut encore vaincre l’abandon.
Pourtant, le chemin reste long. La vétusté des bâtiments, l’insuffisance des équipements dans plusieurs unités et le besoin urgent d’un accompagnement structurel de l’État appellent une mobilisation collective. Les défis sont nombreux. L’adressage des services, bien que clarifié, ne masque pas les délabrements de certaines ailes. Le service de néonatalogie, malgré ses efforts, manque de couveuses et de personnel. La pharmacie, bien que dotée de quatre guichets, peine parfois à s’approvisionner en médicaments essentiels. Et la panne du scanner symbolise à elle seule la fragilité d’un système qui tient grâce à l’abnégation de ses personnels.
Le Dr Ndjip le sait mieux que quiconque : « La grandeur de l’homme est dans sa décision d’être plus fort que sa condition. » Il plaide pour une réhabilitation en profondeur, seule à même de transformer cet hôpital régional en véritable référence sanitaire pour
l’Ouest. Son combat, solitaire mais résolu, mérite d’être soutenu. Car sauver l’Hôpital Régional de Bafoussam, c’est sauver la santé de toute une population. Entre la douceur thérapeutique de ses jardins et la rudesse du quotidien clinique, cette institution centenaire conjugue désormais humanisation des soins et exigence de résultats. Le vent du renouveau a soufflé, mais il ne faudrait pas qu’il retombe avant d’avoir accompli sa pleine œuvre.
Interview : Dr Jean-Marie Ndjip, Directeur de l’hôpital régional de Bafoussam
« Sauver l’Hôpital Régional de Bafoussam, c’est sauver la santé de toute une région »

Cinq mille patients par mois, quinze générateurs d’hémodialyse, un scanner en panne et des bâtiments qui accusent le poids des ans. L’Hôpital Régional de Bafoussam est un concentré de contrastes. Son directeur, le Dr Jean‑Marie Ndjip, nommé il y a un an, dresse un bilan sans concession de son mandat. Il évoque les progrès accomplis, les difficultés rencontrées et les projets qui, s’ils se concrétisent, pourraient transformer cette structure centenaire en modèle d’excellence sanitaire pour toute la région de l’Ouest.
Monsieur le directeur, bonjour. Pour ceux qui ne connaissent pas encore l’Hôpital Régional de Bafoussam, pouvez-vous nous en faire une brève présentation ?
L’Hôpital Régional de Bafoussam est un établissement vieux de plus de 60 ans, puisqu’il a été créé en 1953. Il a connu une évolution progressive. D’abord appelé hôpital provincial, il est devenu régional à la suite du décret transformant les provinces en régions. Cette évolution a touché aussi bien les infrastructures, le
plateau technique, que les ressources humaines, afin de s’adapter à la croissance démographique de la région de l’Ouest.
Aujourd’hui, l’hôpital est situé en plein centre-ville, sur un terrain de près de 4 hectares entièrement clôturé. Le taux d’occupation du bâti avoisine les 80%, ne laissant guère d’espace libre, à l’exception de notre jardin de sapins, qui offre un havre d’ombre et d’oxygénation.
Nous disposons de 520 personnels, dont 200 agents d’État et 320 recrutés localement par le comité de gestion. Sur cet effectif, nous comptons 27 médecins spécialistes, dont 16 fonctionnaires et 11 recrutés localement.
Notre plateau technique est conséquent. Nous avons 290 lits, avec un taux d’occupation qui oscille entre 90 et 100%, et qui peut même parfois dépasser ce seuil. En néonatalogie, par exemple, nous avons 20 lits, couveuses comprises, mais nous avons déjà dû accueillir jusqu’à 35 enfants. Dans ce cas, nous les installons ensemble, en les identifiant clairement, pour assurer la continuité des soins.
Pouvez-vous nous décrire plus en détail ce plateau technique et les services disponibles ?
Nous avons presque tous les services. Les portes d’entrée sont les consultations externes, les services d’accueil et de soutien, et les soins de santé primaires. Les patients sont ensuite orientés vers les services spécialisés. Parmi eux, les services de diagnostic sont complets : imagerie médicale (radiologie standard, scanner, échographie, mammographie, explorations fonctionnelles) et laboratoire d’analyses, qui va du basique à la biologie moléculaire.
Les services d’hospitalisation sont très variés : diabétologie, néphrologie, santé mentale, médecine interne, chirurgie générale, chirurgies spécialisées (ORL, stomatologie), oncologie, prise en charge de la tuberculose, du VIH (avec des unités pédiatriques et adultes). La pédiatrie est elle-même subdivisée en urgences pédiatriques, pédiatrie générale et néonatalogie. Nous avons aussi un bloc opératoire, une maternité (dont la salle d’accouchement a été rénovée et inaugurée hier), une morgue également rénovée, et une pharmacie avec quatre guichets.
Vous avez mentionné 27 spécialistes. Quelles sont les spécialités représentées ?
Il est plus facile de vous citer celles que nous n’avons pas. Nous manquons de rhumatologue et de gastro-entérologue, bien que l’État ait doté l’hôpital de ces postes. En dehors de ces deux absences, nous avons des néphrologues, ophtalmologues, chirurgiens-dentistes, ORL, chirurgiens généraux, chirurgiens pédiatriques, gynécologues (3), radiologues (2), internistes (2), un oncologue, des
pneumologues, des pédiatres et des diabétologues. La liste est longue, comme vous pouvez le constater.
L’Hôpital Régional est une référence dans la région pour la Couverture Santé Universelle (CSU), notamment pour la prise en charge des patients souffrant d’insuffisance rénale. Où en êtes-vous actuellement, après la récente livraison de nouveaux générateurs ?
J’ai d’ailleurs reçu, dans ce bureau, une lettre de remerciement du président de l’association des patients hémodialysés, adressée au ministre de la Santé. Elle témoignait de leur gratitude pour les efforts du gouvernement. Nous sommes passés de 10 à 15 générateurs, ce qui nous permet de prendre en charge 15 patients simultanément.
Notre file active est d’environ 150 patients par mois, ce qui représente un nombre de séances bien plus élevé, car chaque patient vient trois fois par semaine. La prise en charge s’est fluidifiée. Nous connaissons parfois des retards d’approvisionnement, mais nous parvenons toujours à trouver des solutions. Le personnel est motivé et les patients, satisfaits, remercient le gouvernement.
La CSU a été une révolution. Avant, une séance coûtait des centaines de milliers de francs. Aujourd’hui, pour un forfait annuel de 15 000 FCFA, les patients peuvent venir trois fois par semaine, toute l’année. C’est une immense satisfaction. En cas de difficultés logistiques, l’administration locale, le gouverneur, le préfet, et notre président du comité de gestion, le conseiller régional, nous soutiennent tous pour trouver des solutions.
L’hôpital a connu des périodes difficiles, avec des appels à l’aide concernant une caution de 50 000 FCFA pour accéder aux soins. Est-ce toujours le cas, notamment pour les urgences et les indigents ?
C’est une histoire que j’ai entendue, mais qui ne reflète pas notre pratique actuelle. Le ministre de la Santé nous a instruit d’humaniser les soins, et nous savons que chacun peut devenir indigent à un moment de sa vie. L’urgence ne se paie pas. Nous prenons en charge tous les patients, en différant le paiement. Actuellement, nous avons une cinquantaine de dossiers de patients hospitalisés ou opérés sans avoir payé, y compris des interventions chirurgicales. Nous négocions le recouvrement après leur guérison, et il se fait à environ 75 %. La notion de caution n’existe donc pas dans cet hôpital, ni pour l’hospitalisation, ni pour les soins.
Comment parvenez-vous à financer ces soins et à lancer des projets de
rénovation avec des recettes que vous décrivez comme faibles ?
Nous avons des recettes modestes car la population qui vient à l’hôpital est souvent la plus démunie. Mais notre credo est clair : nous ne pouvons pas fonctionner dans l’insalubrité, avec des bâtiments délabrés ou des équipements obsolètes, et encore moins avec un personnel démotivé. Nous avons donc fait le choix d’investir dans le personnel (paiement des salaires, primes, motivations), dans les équipements et l’amélioration des infrastructures. Nous n’avançons pas à pas. Pour vous donner un exemple, le 10 avril dernier, lors de la célébration de mon premier anniversaire à la tête de l’hôpital, nous avons présenté un bilan de nos réalisations. Nous avions notamment assuré la continuité de l’alimentation électrique. Ce jour-là, une tornade a plongé la ville dans le noir, mais notre groupe électrogène a pris le relais en deux minutes. C’est pour vous dire que nous ne laissons aucun secteur de côté. Sans électricité, pas d’hémodialyse, pas de biologie moléculaire. Nous utilisons donc nos maigres ressources pour créer un meilleur environnement de travail et de soins.
Quels sont les projets à venir pour cet hôpital ?
Nous avons plusieurs projets. Un projet d’extension de la pédiatrie et de la néonatalogie pour lutter contre la promiscuité, car nous sommes victimes de notre succès. Un projet de construction d’un bâtiment de standing, car si les populations modestes affluent, nous accueillons aussi des personnalités qui nécessitent un cadre adapté.
Nous avons aussi un important projet pour l’eau. L’eau publique n’arrive pas à l’hôpital. Nous avons trois forages, mais nos besoins sont de 35 000 litres par jour, contre 20 000 actuellement. Nous allons donc creuser un nouveau forage. Enfin, en imagerie médicale, notre scanner est en panne, mais en cours de réparation. Nous souhaitons faire de ce service un pôle d’excellence, le “Centre Régional d’Imagerie Médicale” (CRIMO), un bâtiment unique dédié à toutes les formes de radiologie.
Pour conclure, quel message souhaitez-vous adresser à nos auditeurs et à la population ?
Je voudrais qu’on comprenne l’hôpital dans sa globalité et le chemin parcouru. Nous venons de très loin. Avec une bonne communication et des efforts continus, nous pouvons encore nous améliorer. Je remercie le ministre de la Santé pour la confiance qu’il m’a accordée en me confiant ce défi. Je pense qu’il a des échos positifs de nos actions. Les citoyens de Bafoussam, le personnel et les patients
voient les améliorations. Nous leur promettons d’aller de l’avant et de faire toujours mieux.
Pour terminer, une dernière information pratique : combien de patients recevez-vous en moyenne par mois ?
Nous avons une moyenne de 5 000 patients par mois.















