Au Cameroun, derrière les portes closes des foyers, une maladie insidieuse et souvent silencieuse s’installe, emportant avec elle des souvenirs, des identités et le bien-être de familles entières. L’Alzheimer, la principale cause de démence chez les personnes âgées, est une réalité qui se heurte à un mur de méconnaissance et de stigmatisation, ancré profondément dans les traditions et les perceptions culturelles.
Le combat contre l’Alzheimer au Cameroun s’inscrit dans un double front : celui de la médecine et celui, plus insidieux, de la culture et des croyances. C’est l’histoire que vivent des familles comme celle de Madeleine SIKE, dont la mère, KWIN Erna Victorine, surnommée « Nyango Emma », est devenue le triste symbole d’une maladie ignorée et stigmatisée. Le récit poignant de Madeleine dépeint un fardeau invisible, une souffrance qui résonne avec le silence de tout un pays face à la démence. L’histoire de la famille de Madeleine est d’abord celle de la résilience. Enfant, elle a vu sa mère endurer les coups d’un père gendarme que sa femme appelait ironiquement « le général ». Madeleine se souvient que les parents de sa mère conseillaient à « Nyango Emma » de « supporter, car aucun foyer n’était sans épreuves ». Cette capacité à endurer, si elle l’a aidée à survivre à la violence conjugale, a tragiquement préparé le terrain à la méconnaissance face à la maladie d’Alzheimer, qui s’est installée des décennies plus tard.
Aujourd’hui, « Nyango Emma » fait face à une nouvelle épreuve. Ses symptômes, qui sont pour la science les signes d’une affection neurodégénérative, sont trop souvent interprétés par la société comme de la « sorcellerie » ou de la « folie ». Cette stigmatisation, qui s’étend même aux professionnels de santé (une enquête récente révèle que deux tiers d’entre eux considèrent l’Alzheimer comme une simple étape du vieillissement), isole les malades et leurs familles. Le manque d’information et la honte empêchent les familles de chercher une prise en charge médicale, les laissant seules face à leur fardeau.
De la honte à l’action : l’éveil d’un pays
Pourtant, la maladie d’Alzheimer n’est pas une fatalité culturelle, mais une crise sanitaire mondiale qui ne cesse de s’accélérer. Selon le rapport 2019 d’Alzheimer’s Disease International, 58 millions de personnes vivaient avec la démence cette année-là, un chiffre qui devrait atteindre 139 millions d’ici 2050. La progression est vertigineuse : une personne développe une démence toutes les trois secondes. En 2019, cette maladie a été la 7e cause de mortalité dans le monde, causant 1,6 million de décès.
Face à ce constat alarmant, le Cameroun a décidé d’agir. L’Association Camerounaise pour la Maladie d’Alzheimer (ACMA), en partenariat avec Senior Care Cameroon, a lancé une campagne choc sous le slogan « Osez poser des questions » et l’hashtag #InformezVousSurAlzheimer. Cette initiative vise à briser le silence et à encourager les consultations précoces. Le Dr Youatou Tuayon Ginette, médecin gériatre, souligne qu’une prise en charge précoce est essentielle, expliquant que « la recherche montre que jusqu’à 45 % des cas pourraient être retardés ou évités en agissant sur des facteurs de risque modifiables tels que le tabagisme, l’hypertension ou l’isolement social. »
Un espoir holistique à Douala : le nouveau pôle de gériatrie
Pour accompagner cette campagne de sensibilisation, l’ACMA et Senior Care Cameroon ont annoncé l’ouverture imminente d’un pôle de gériatrie à Douala, au sein de la Polyclinique Global Medical à Bessengue. Ce centre, à l’approche « holistique », est un pas majeur vers une prise en charge globale. Il proposera des services allant de l’hospitalisation de courte ou longue durée à des services de rééducation et de réadaptation spécialisés.
Le centre se concentrera également sur les problématiques cognitives, avec des consultations mémoire spécialisées et une unité cognitivo-comportementale. Une attention particulière sera portée à la prévention avec la mise en place d’un service de dépistage de la fragilité. Surtout, pour la première fois, ce centre s’engage à soutenir les aidants familiaux, avec un service d’accueil et de soutien qui leur sera spécifiquement dédié. Selon le Dr Youatou, des mesures comme « la réadaptation, les activités sociales et le répit pour les aidants permettent aux personnes atteintes de préserver leur autonomie et leur qualité de vie ».
L’ouverture de ce pôle symbolise la reconnaissance de la maladie d’Alzheimer comme une priorité de santé publique au Cameroun. C’est une étape cruciale pour remplacer la honte par la compassion et construire une société qui prend en charge ses aînés avec dignité.
Elvis Serge NSAA
A lire aussi: École publique de Nganhi : Des enfants exposés aux maladies
INTERVIEW
« Osez poser des questions », le mot d’ordre pour briser le tabou sur Alzheimer au Cameroun »

À l’occasion du Mois Mondial Alzheimer, la Présidente de l’Association Comprendre la Maladie d’Alzheimer (ACMA), le Dr Youatou Tuayon Ginette, détaille les freins culturels qui entravent le diagnostic précoce et présente le nouveau pôle de gériatrie de Douala. Cette initiative, qui sera lancée par une campagne de sensibilisation du 25 septembre au 10 octobre 2025, incarne la vision de l’ACMA : une prise en charge globale et digne des seniors, incluant un soutien crucial pour les aidants familiaux.
Docteur Youatou, la campagne du Mois Mondial Alzheimer est lancée. Quel est le message principal que vous souhaitez faire passer au public camerounais cette année ?
Le message est simple et essentiel : « Osez poser les questions ». Il est crucial de briser le silence qui entoure cette maladie.
L’ACMA et l’ADI (Alzheimer’s Disease International) appellent à briser les mythes et la stigmatisation autour d’Alzheimer. En quoi ces idées reçues sont-elles un frein au Cameroun, notamment pour le diagnostic précoce ?
Ces idées reçues constituent un frein majeur. Au Cameroun, le patient est souvent mal perçu, stigmatisé et parfois abandonné à son sort. Plus il est isolé, plus son état se dégrade, car personne ne se sent investi de la responsabilité de l’amener dans une structure spécialisée pour un diagnostic et un suivi adapté. La stigmatisation retarde considérablement la prise en charge, aggravant le pronostic.
Parallèlement à cette campagne de sensibilisation, vous lancez un nouveau pôle de gériatrie à Douala en partenariat avec Senior Care Cameroon. Pourquoi ce choix de Douala et en quoi ce pôle répond-il à un besoin urgent dans la ville ?
Le choix de Douala s’est imposé après une analyse basée sur plusieurs critères : Densité démographique : Douala est l’une des villes les plus peuplées du Cameroun. Cette forte concentration humaine a un impact direct sur la prévalence estimée de la maladie d’Alzheimer et des démences apparentées. Diversité socioculturelle : La ville est un melting-pot de différentes ethnies. Cette diversité influence les croyances, les attitudes et les pratiques face à la maladie, ce qui nécessite une approche de sensibilisation et de prise en charge spécifique et nuancée.
Urbanisation et mode de vie : La rapide urbanisation et les changements de mode de vie à Douala peuvent avoir un impact significatif sur la santé mentale et physique des aînés, y compris ceux susceptibles de développer des troubles neurocognitifs. Ce pôle propose une large gamme de services, de l’hospitalisation aux consultations spécialisées en passant par la rééducation.
Pouvez-vous nous détailler en quoi ces services sont spécifiquement adaptés aux besoins des personnes âgées ?
Il faut d’abord rappeler que la personne âgée est une personne fragile, dont les capacités physiques et les fonctions physiologiques sont réduites. Cette vulnérabilité l’expose à des pathologies multiples qui nécessitent une surveillance hospitalière particulière. Le suivi gériatrique vise à aider le patient à s’adapter à un environnement en constante évolution, malgré ses capacités amoindries. Cela requiert une prise en charge globale, agissant sur tous les aspects de la vie : physique, cognitif, psychologique et social. C’est pourquoi notre pôle fait intervenir une équipe pluridisciplinaire de spécialistes coordonnée par le gériatre.
Le pôle inclut également des consultations pour le dépistage de la fragilité. Qu’est-ce que la “fragilité” gériatrique et pourquoi est-il si important de la dépister ?
La fragilité gériatrique est un syndrome clinique caractérisé par une diminution des réserves physiologiques et une vulnérabilité accrue aux stress, même mineurs. Elle se traduit par un risque accru de déclin fonctionnel, de chutes, d’hospitalisations, de dépendance et de mortalité. Son dépistage est capital car il permet une intervention précoce pour renforcer ces réserves, prévenir les complications et maintenir l’autonomie le plus longtemps possible.
Vous mentionnez aussi un service de soutien pour les aidants. Pourquoi est-il essentiel d’accompagner non seulement les malades, mais aussi leurs proches ?
Soutenir une personne atteinte de démence est une tâche extrêmement exigeante. Le malade peut présenter des troubles du comportement et une incohérence qui demandent aux aidants des efforts constants, à la fois physiques, psychologiques et émotionnels. Ils doivent supporter les humeurs changeantes du patient, ce qui est éprouvant. Les aidants sont en première ligne ; ils ont eux aussi un besoin crucial de soutien, de répit et de conseils pour mener à bien ce rôle noble mais difficile sans s’épuiser.
Le pôle de gériatrie va être lancé via une campagne du 25 septembre au 10 octobre. Comment se déroulera cette campagne et qui est invité à y participer ?
Du 25 septembre au 10 octobre 2025, nous organiserons une campagne de sensibilisation et de consultations gratuites pour promouvoir la gériatrie et le bien-être des seniors. Le grand public, les personnes âgées et leurs familles sont invités à y participer. En vue d’offrir une prise en charge complète aux seniors, le programme s’articulera autour de plusieurs stands thématiques. Ainsi, le stand 1 permettra la découverte de la gériatrie et expliquera le rôle du gériatre, ainsi que la gestion de la polypathologie et de la polymédication. Par ailleurs, le stand 2 sera dédié à la nutrition, avec des plans alimentaires spécialement conçus pour les seniors, et le stand 3 abordera la maladie d’Alzheimer, offrant un espace d’information et d’échange. Enfin, le stand 4 mettra l’accent sur la physiothérapie adaptée pour maintenir la mobilité.
Le programme proposera une prise en charge en deux niveaux. Tout d’abord, le niveau 1, axé sur le dépistage, permettra de mesurer les paramètres vitaux des participants (tension, poids, glycémie) et de réaliser un entretien initial. Ensuite, pour ceux qui le nécessitent, le niveau 2 proposera des consultations approfondies avec un gériatre et un ophtalmologue. Ces consultations se feront à l’aide d’outils d’évaluation standardisés tels que le Codex, le miniGDS et le TUG. Cette approche en deux étapes garantit une évaluation complète et personnalisée de chaque senior, de la détection précoce à la consultation spécialisée.
En tant que médecin gériatre et présidente de l’ACMA, quelle est la vision à long terme de votre association pour la prise en charge des maladies neurodégénératives au Cameroun ?
La vision de l’ACMA est de bâtir une société où chaque personne âgée, en particulier celles vivant avec la maladie d’Alzheimer ou d’autres troubles cognitifs, bénéficie d’une prise en charge digne, humaine et adaptée.
Propos recueillis par Elvis Serge NSAA













Comments are closed