Elles sont des milliers de femmes, jeunes pour la plupart, à vivre en silence une tragédie que l’on croyait révolue : la fistule obstétricale.
Pour faire face à ce fléau, l’ARIGOC (Association des résidents et internes de gynécologie et obstétrique du Cameroun), sous le haut patronage de la Doyenne de la Faculté de Médecine et des Sciences Biomédicales de l’Université de Yaoundé I, et l’encadrement du Professeur Pierre Marie Tebeu, Directeur Général du CIESPAC, a organisé une journée de sensibilisation au CHU de Yaoundé (CHUY).
Une journée marquée par un café de presse, des échanges scientifiques et des témoignages bouleversants, à l’occasion de la 13e édition de la Journée mondiale pour l’élimination de la fistule obstétricale.
Le thème mondial 2025 : « Sa santé, ses droits : façonner un avenir sans fistule », a été décliné au niveau national en un appel vibrant : « Briser le silence, restaurer la dignité ».
Au Cameroun, d’avantage dans la partie septentrionale du pays, elles sont jeunes, souvent mères trop tôt, mariées trop vite (à l’âge de 12 ans), privées de soins trop longtemps. Elles s’appellent Aïcha, Angeline, Miranda ou encore “Tata”, et elles vivent avec une blessure invisible, silencieuse, mais dévastatrice : la fistule obstétricale.
Une tragédie évitable : comprendre la fistule obstétricale
La fistule obstétricale, comme l’a rappelé le Dr Véronique Mboua Batoum, gynécologue-obstétricienne au Centre hospitalier universitaire de Yaoundé (CHUY) et enseignante à la Faculté de médecine et des sciences biomédicales de Yaoundé, est une lésion causée par un accouchement prolongé sans assistance médicale. Elle entraîne une communication anormale entre le vagin et la vessie ou le rectum, provoquant une incontinence permanente d’urine ou de selles. En Afrique subsaharienne, l’OMS estime que l’incidence peut atteindre jusqu’à 200 cas pour 100 000 accouchements.
« En 2021, on estimait à plus de 20 000 le nombre de femmes vivant avec une fistule non traitée au Cameroun. Dans le monde, elles sont environ deux millions. Et chaque année, 50 000 à 100 000 nouveaux cas sont recensés », explique le Dr Véronique Mboua Batoum.
Si la fistule est un accident médical, ses racines sont sociales : mariages précoces, pauvreté, inégalités d’accès aux soins, accouchements à domicile.
Des témoignages bouleversants : la douleur au quotidien
Aïcha, 19 ans : « On m’appelle la femme qui sent mauvais ». Le regard droit, mais la voix tremblante. À son jeune âge, son corps porte déjà les cicatrices d’un accouchement qui a mal tourné. « Avant, j’étais une épouse et une mère. Aujourd’hui, on m’appelle la femme qui sent mauvais. Mon mari m’a abandonnée. Ma famille ne veut plus de moi. Je ne suis plus qu’une ombre. »
Les mots sont simples, mais d’une brutalité glaçante. Elle parle de sa douleur physique, mais surtout du rejet. De la honte. Du silence. Et pourtant, elle est là, debout, prête à témoigner. Parce qu’elle veut que plus jamais une autre ne traverse cet enfer.
Kapelo Angeline : « Je pensais que je mourrais seule avec ça. » Angeline est une survivante. Deux opérations. Des mois d’isolement. Elle raconte : « La première fois, j’ai trop pleuré. J’avais honte. Je n’osais plus parler, sortir, vivre. On m’a dit que j’avais une “maladie sale”. Quand on m’a expliqué ce que c’était, j’ai compris que ce n’était pas ma faute. » Opérée une première, puis une deuxième fois par le Pr Tebeu Pierre Marie au CHU, elle reprend doucement confiance. Mais la peur d’une récidive l’habite. Elle milite aujourd’hui pour que la parole se libère. « Merci à ceux qui m’ont tendu la main. La fistule ne devrait plus être une condamnation sociale. »
Kengo Miranda : « Tu veux mourir, mais Dieu te dit : vis encore. » Miranda est dans la vingtaine. Sa voix chevrote quand elle parle de son expérience et des autres femmes qu’elle a rencontrées dans les couloirs de l’hôpital. « J’étais au milieu de femmes opérées trois fois. Certaines avaient accouché à 17 ans. Moi, j’ai eu beaucoup de chance car mon cas a été détecté au troisième mois de mon accouchement et j’ai été rapidement prise en charge et j’ai subi mon opération. Mais je vous assure, la douleur issue de ces fistules est horrible. Je n’avais jamais entendu parler de la maladie…c’est quelque chose de terrible. J’étais à mon 5ème accouchement quand cela m’est arrivé et j’ai caché cela à ma mère car je ne savais comment lui expliquer de quoi je souffrais. J’ai été traumatisée de voir d’autres femmes se faire pipi dessus et des selles aussi. J’ai eu de la chance que mon mari soit resté à mes côtés durant ce moment difficile qui est derrière moi aujourd’hui ! »
Témoignage anonyme : « Elle a renoncé à tout sauf à ses enfants ». Une autre voix, discrète, mais poignante, en quête de solution, évoque une tante malade : « Elle a tout essayé, vu plusieurs spécialistes. Mais elle n’a jamais été guérie. Elle n’a plus de vie de femme. Elle vit pour ses enfants, c’est tout. Elle a renoncé à l’amour, à la joie, à la société. Elle s’est retirée du monde. Elle a subi plusieurs opérations ratées, et elle n’espère plus rien. Je la vois souffrir chaque jour et ça me fait vraiment de la peine. » Ce témoignage rappelle une dure réalité : les traitements échouent parfois. Et l’accompagnement psychologique, économique et social est alors vital.
Une réponse médicale, mais aussi humaine
Le Pr Claude Cyrille Noa Ndoua, agrégé de gynécologie-obstétrique, a présenté les différentes options chirurgicales existantes : « La réparation d’une fistule demande expertise et rigueur. Chaque cas est unique. Il faut identifier la localisation, la taille, la complexité. Les soins post-opératoires sont aussi importants que l’acte chirurgical lui-même, pour prévenir les récidives. »
Il a insisté sur les principes chirurgicaux fondamentaux : excision du tissu nécrosé, fermeture étanche des organes, mobilisation de tissus sains et parfois interposition de lambeaux pour renforcer la zone réparée.
Il rappelle que selon les classifications de l’OMS, les fistules sont simples ou complexes, et leur traitement nécessite un plateau technique et une expertise que peu de centres maîtrisent entièrement.
Au-delà de la chirurgie : la reconstruction d’une vie
Réparer le corps, mais aussi l’âme. Le Dr Magne Henriette épouse Simo, psychologue clinicienne, a posé des mots sur la détresse invisible : « Ces femmes sont mortes symboliquement. Rejetées par leur mari, leur famille, leur communauté. La fistule, c’est aussi une blessure d’identité. Pour les aider, il faut les écouter, les croire, les accueillir. »
Elle plaide pour des rituels de réintégration sociale, un accompagnement à la parentalité, à l’estime de soi, à la sexualité. « Une femme réparée ne doit pas rester une survivante. Elle doit redevenir une actrice de sa vie. »
Entre les mots, le message de la psychologue est clair : la réparation chirurgicale n’est que la première étape. Elle insiste sur le fait qu’ «il faut penser la réinsertion psychologique, sociale et économique. La femme doit retrouver son identité, sa place, sa dignité. »
Certaines femmes, malgré plusieurs opérations, restent marquées à vie. Comme la tante de cette jeune dame venue témoigner anonymement : « Elle ne vit plus. Elle survit pour ses enfants. Elle a renoncé à l’amour, à la société. La fistule l’a brisée. »
Une tragédie évitable, un combat collectif
Le Pr Djientcheu, Directeur Général du CHUY, l’a dit avec gravité : « Nous devons sortir de la culture du silence. La fistule est évitable. Elle est aussi réparable. Mais elle nous interpelle sur les inégalités d’accès aux soins. »
Il a salué les efforts de l’ARIGOC, des médecins, des associations, des journalistes, soulignant la nécessité de former plus de spécialistes, de renforcer les soins obstétricaux d’urgence, de sensibiliser les communautés.
Recoudre la dignité : Un plaidoyer pour les droits humains
La fistule obstétricale n’est pas seulement une blessure du corps. C’est une fracture sociale, une négation de droits fondamentaux. Pourtant, une à une, les survivantes brisent le silence, recousent leur vie.
En cette Journée mondiale, elles ne demandent pas seulement des soins. Elles réclament la justice, la reconnaissance, la réinsertion. Elles nous rappellent que la santé maternelle est un droit humain. Et que réparer une femme, c’est réparer une société.
La rencontre s’est conclue sur une note d’espoir. Pr Nkwabong Élie, chef du service de gynécologie-obstétrique du CHU de Yaoundé et modérateur du café presse, a insisté : « Chaque femme réparée est une victoire. Ce sont elles qui portent le changement. Briser le silence, c’est reconnaître leur humanité. Restaurer la dignité, c’est accompagner leur renaissance. »
L’ARIGOC appelle à une mobilisation générale : pour l’accès universel aux soins obstétricaux de qualité, pour l’éducation des filles, contre le mariage précoce et la pauvreté.
Mireille Siapje















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