Le Cameroun a bâti sa riposte au VIH-SIDA sur des décennies de financements extérieurs. Ce socle est en train de s’effondrer : les États-Unis réduisent drastiquement le PEPFAR, le Fonds mondial contracte ses enveloppes, et ONUSIDA a cessé ses appuis directs au pays.
La part des financements extérieurs dans le budget national dédié au VIH est passée de 90 % à 60 %. En 2030, elle pourrait atteindre zéro, menaçant la gratuité des antirétroviraux dont dépendent plus de 560 000 Camerounais.
C’est dans ce contexte d’urgence que parlementaires, gouvernement et partenaires se sont réunis ce 17 juin 2026 à l’Assemblée nationale, sous l’impulsion du Réseau des parlementaires pour la promotion de la santé et de la médecine traditionnelle (REPROSAN) et du Comité national de lutte contre le SIDA (CNLS), pour formuler un appel solennel au financement domestique.
Pendant près de vingt ans, la riposte nationale au VIH au Cameroun a fonctionné à crédit international. Le gouvernement américain, à travers le PEPFAR, finançait à lui seul entre 40 et 50 % des ressources extérieures mobilisées. Le Fonds mondial complétait l’essentiel du reste. Résultat : 90 % du budget national alloué au VIH provenait de l’extérieur.
Ce modèle a produit des résultats réels. Le taux de prévalence est passé de 5,6 % en 2004-2005 à 2,7 % aujourd’hui, selon l’enquête CAMPHIA 2024. L’incidence annuelle a reculé de 0,24 % à 0,15 %. Les antirétroviraux sont gratuits depuis 2007, la prise en charge entièrement gratuite dans les structures publiques depuis le 1er janvier 2020. Selon le Dr Joseph Fokam, secrétaire permanent du Comité national de lutte contre le SIDA (CNLS), 95 % des personnes sous traitement répondent favorablement aux antirétroviraux.
Mais ce même modèle a créé une vulnérabilité structurelle que les chiffres révèlent aujourd’hui. « Nous travaillons avec 90 % de financements extérieurs, dans un contexte où 72 % des dépenses courantes de santé sont déjà financées par les ménages », a alerté le Dr Fokam lors du séminaire de plaidoyer organisé à l’Assemblée nationale ce 17 juin.

Le Dr Joseph Fokam, secrétaire permanent du CNLS, exposant les défis du financement de la riposte nationale au VIH-SIDA devant les députés réunis à l’Assemblée nationale. Yaoundé, 17 juin 2026.
L’urgence : 2030, le compte à rebours
La menace n’est plus hypothétique. Pour la seule année en cours, le Fonds mondial a réduit son financement de 30 %. Le gouvernement américain a amputé le PEPFAR de plus de 40 %, et ce budget s’annulera définitivement pour le VIH en 2030. Le pays est déjà passé à une couverture de 60 %, en recul de trente points en quelques années.
Le Cameroun cumule deux fragilités simultanées. D’une part, il figure parmi les pays dont le budget de santé est inférieur au seuil minimal fixé par l’OMS à 86 dollars par habitant, un niveau que 21 pays africains sur 55 seulement atteignent, selon les données d’Africa CDC citées lors du séminaire. D’autre part, seuls trois pays du continent respectent l’engagement d’Abuja qui prévoit d’allouer 15 % du budget national à la santé.
« Le Cameroun est confronté à une véritable crise de souveraineté financière dans la riposte au VIH », a déclaré le Professeur Joseph Marie Mendimi Nkodo, représentant le ministre de la santé publique, le Dr Manaouda Malachie. Taoufik Bakkali, directeur pays d’ONUSIDA, a, lui, replacé ce moment dans un contexte mondial : « Tous les bailleurs réduisent leurs financements, et ils exigent désormais des fonds de contrepartie nationaux comme condition de partenariat. »

.Conséquences : des acquis menacés
Les projections présentées lors du séminaire sont sans ambiguïté. Une courbe simulant l’impact de la réduction des financements sur les trois maladies VIH – tuberculose – paludisme, montre une remontée des nouvelles infections et des décès dès 2025, année de la première contraction significative des ressources. « On n’est pas en train d’atteindre les résultats parce qu’on a eu cette baisse », a constaté le Dr Fokam.
Si rien n’est fait d’ici 2030, le pays, qui compte encore 21 000 nouvelles infections par an, n’aura plus les moyens de les prévenir ni de prendre en charge les cas positifs. La gratuité des antirétroviraux, mesure historique qui a changé le cours de l’épidémie, est directement exposée. Sans relais budgétaire national, les personnes vivant avec le VIH pourraient se retrouver face à des coûts de traitement de plusieurs milliers de francs CFA par mois, une charge intenable pour les ménages les plus fragiles. C’est l’ensemble des progrès des vingt dernières années qui serait alors compromis.

Les plaidoyers : un appel au Parlement
Face à ce diagnostic partagé, le séminaire a débouché sur des recommandations opérationnelles articulées autour de trois axes.
Sur le plan budgétaire, l’honorable Mengue Mezuï Germain, président du Réseau des parlementaires pour la promotion de la santé et de la médecine traditionnelle (REPROSAN), a d’emblée identifié une fenêtre d’opportunité concrète. « Nous allons bientôt entamer le débat d’orientation budgétaire. Ce sera l’occasion d’ouvrir la discussion sur le financement du VIH et des autres maladies. Lors du vote du budget, l’Assemblée nationale peut jouer un rôle déterminant en plaidant pour l’augmentation du budget alloué au ministère de la Santé », a-t-il déclaré. Les participants ont également plaidé pour des mécanismes de financement innovants : taxes affectées sur le tabac, l’alcool, les télécommunications ou les transactions électroniques pour alimenter un Fonds national de solidarité pour la santé.
Sur le plan législatif, le président du REPROSAN a aussi pointé un levier encore inexploité. Il y a deux ans, l’Assemblée nationale a voté une loi sur la médecine traditionnelle. L’implication de ces praticiens dans la prise en charge du VIH pourrait, selon lui, constituer une ressource complémentaire précieuse. Des modifications de lois sont par ailleurs jugées nécessaires pour institutionnaliser le financement domestique de la santé, renforcer la protection juridique des personnes vivant avec le VIH contre les discriminations, et intégrer la dimension genre dans l’analyse des textes.
Sur le plan communautaire, l’honorable Mengue Mezuï Germain a rappelé le rôle irremplaçable de l’élu de terrain : « Le parlementaire, ancré dans sa communauté, joue un rôle essentiel dans la sensibilisation et dans l’accompagnement des populations vers le dépistage et le suivi du traitement. » L’honorable Baoro Théophile, vice-président de l’Assemblée nationale, représentant ici le président de la chambre basse du parlement, le Très honorable Théodore Datouo, a abondé dans le même sens : « Un député qui parle du VIH sans honte dans son village donne le courage à ses mandants de se faire dépister et de se soigner. »
Un comité de suivi REPROSAN-MINSANTE sera mis en place pour suivre trimestriellement la feuille de route issue du séminaire, avec un rapport annuel présenté lors de chaque session budgétaire de novembre.
ENCADRÉ — VIH au Cameroun : les chiffres qui alertent
- 560 000 personnes vivant avec le VIH au Cameroun
- 21 000 nouvelles infections enregistrées chaque année
- 2,7 % de prévalence chez les adultes (CAMPHIA 2024), contre 5,6 % en 2004
- 90 % du budget national VIH financé par les bailleurs extérieurs tombé à 60 % aujourd’hui
- -30 % de financement du Fonds mondial pour la seule année 2025
- -40 % de réduction du budget américain PEPFAR, annulation totale prévue en 2030
- 72 % des dépenses de santé supportées par les ménages camerounais
- 0 financement extérieur VIH prévu au-delà de 2030













