« L’innovation n’a de sens que si elle peut réellement bénéficier au patient »
Dr Tataw, cette 3e Journée scientifique s’articule autour du thème « Ponts entre cœur, reins et métabolisme ». Pourquoi avoir choisi de croiser ces disciplines précisément maintenant, et quelle est l’ampleur de ce défi partagé entre la Suisse et le Cameroun ?
Je pense qu’aujourd’hui, on se rend compte que les problèmes de santé dépassent largement les frontières. Que l’on soit en Suisse ou au Cameroun, on retrouve finalement les mêmes grands défis : le diabète, l’hypertension, les maladies cardiovasculaires et la maladie rénale chronique.Ce qui change surtout, c’est l’accès au dépistage, à la prévention et aux traitements. Et dans nos pays, notamment au Cameroun, ces inégalités ont encore un impact important sur la morbidité et la mortalité.
L’idée de cette Journée scientifique, c’est donc vraiment de créer un pont entre nos expériences, de discuter ensemble de problèmes que nous partageons, et de voir ce que chacun peut apporter.Il y a aujourd’hui beaucoup d’innovations dans ce domaine, aussi bien en prévention qu’en traitement.
La vraie question est donc : comment utiliser au mieux ces avancées, comment les adapter à nos réalités, et comment travailler ensemble pour améliorer concrètement la prise en charge de nos patients ?
Les maladies abordées sont étroitement liées, mais leur prise en charge reste très différente selon les ressources disponibles. Comment adapter concrètement les innovations et les expertises à des systèmes de santé aux réalités si contrastées ?Oui, c’est une question essentielle. Pour moi, une innovation n’a de sens que si elle peut réellement bénéficier au patient, donc si elle est accessible, abordable et adaptée au contexte.Cela concerne bien sûr l’accès aux médicaments et aux technologies, mais aussi la manière dont les soins sont financés.
Au Cameroun, par exemple, le développement de la couverture santé universelle est une étape importante pour réduire les paiements directs des patients et mieux répartir le risque à travers des mécanismes d’assurance et de solidarité.Mais il y a un autre point qui me paraît tout aussi important : l’innovation, ce n’est pas seulement faire progresser l’arsenal thérapeutique ou développer de nouvelles technologies. C’est aussi repenser notre manière de faire de la santé.En Suisse comme dans les pays en développement, nous sommes confrontés à une population vieillissante et à une augmentation des maladies chroniques comme le diabète, l’hypertension, les maladies cardiovasculaires et rénales. Nous devons donc davantage mettre l’accent sur la prévention, le dépistage précoce et le suivi, plutôt que d’attendre que les complications apparaissent.
C’est justement l’un des axes que nous développons au sein du Réseau de l’Arc, avec une approche de santé intégrée : mieux coordonner les professionnels, accompagner le patient dans la durée et intervenir le plus tôt possible.Au fond, adapter l’innovation, c’est à la fois rendre les avancées médicales accessibles, mais aussi changer notre façon de penser et d’organiser les soins.La collaboration Genève-Yaoundé a permis, en novembre 2021, la première transplantation rénale au Cameroun et en Afrique centrale.
Comment cette expérience réussie peut-elle aujourd’hui servir de tremplin pour développer des collaborations dans d’autres disciplines ?
Je pense que l’expérience de la transplantation rénale nous a surtout appris qu’il faut partir d’un besoin réel.À l’époque, le constat était assez simple : pour beaucoup de patients, notamment les plus jeunes, arriver en dialyse dans un système où l’accès à la transplantation était pratiquement inexistant pouvait malheureusement s’apparenter à une condamnation à long terme.
Or, la transplantation reste, pour les patients éligibles, la meilleure option à la fois en termes de qualité de vie, de résultats médicaux et, à long terme, de coût.
C’est ce constat qui nous a poussés à sortir un peu des schémas habituels et à nous demander : pourquoi ne pourrait-on pas le faire localement ?
Et finalement, le mot clé a été le partenariat. Il a fallu mettre autour de la table les compétences camerounaises et genevoises, identifier ce qui existait déjà sur place, ce qui manquait réellement, former les équipes et construire progressivement quelque chose avec les ressources disponibles.Et aujourd’hui, ce qui est particulièrement satisfaisant, c’est de voir que la transplantation rénale peut désormais être réalisée de manière autonome par nos collègues au Cameroun.
Le système suisse reste bien sûr disponible en appui lorsque des situations plus complexes se présentent, que ce soit dans le bilan prétransplantation, pour certaines difficultés chirurgicales ou dans le suivi post-transplantation.C’est exactement ce que devrait produire une bonne coopération : non pas créer une dépendance, mais permettre un transfert progressif des compétences jusqu’à l’autonomie locale, tout en gardant un réseau d’expertise disponible en arrière-plan.Je pense que ce modèle peut aujourd’hui être reproduit dans d’autres disciplines. Le Cameroun dispose déjà, dans plusieurs hôpitaux tertiaires, de plateaux techniques et de compétences qui peuvent servir de base au développement, par exemple, de la cardiologie interventionnelle, de certaines techniques endovasculaires, de la chirurgie spécialisée ou encore d’autres domaines nécessitant un transfert de compétences.Il faut aussi éviter de tout concentrer à Yaoundé ou à Douala.
Avec la décentralisation du système de santé, l’étape suivante est d’identifier des centres de référence et des spécialistes dans les différentes régions, puis de créer des partenariats ciblés autour de ces centres.Au fond, la principale leçon de Genève–Yaoundé, c’est qu’avec un besoin clairement identifié, les bons partenaires, la formation et la confiance, on peut transformer une coopération ponctuelle en véritable renforcement durable du système de santé.En mai 2026, une convention-cadre de coopération a été signée entre le ministère de la Santé publique du Cameroun, les HUG et l’UNIGE.
En quoi la présence de personnalités comme M. Bruno Lab et l’organisation de cette journée viennent-elles consolider cette dynamique institutionnelle ?
La présence de M. Bruno Lab est particulièrement importante parce que, par sa fonction, il se situe justement à l’interface entre l’académique, le clinique et l’institutionnel. Il contribue à structurer les partenariats, à accompagner les projets de coopération et à faire le lien entre les HUG, l’UNIGE et les partenaires internationaux.Cette articulation entre les différentes dimensions de la coopération est d’autant plus importante qu’elle s’appuie sur une tradition déjà bien établie à Genève. On peut notamment citer le Professeur Antoine Geissbuhler, doyen de la Faculté de médecine, qui a beaucoup contribué à l’innovation en santé numérique et au développement de la télémédecine, notamment au Cameroun.
Cette dynamique institutionnelle s’inscrit elle-même dans une histoire beaucoup plus ancienne entre Genève et le Cameroun. J’ai moi-même été formé à Genève, comme plusieurs collègues camerounais, notamment la Professeure Ashuntantang, le Professeur F. Kaze et bien d’autres. Dans mon propre parcours, les Professeurs Pierre-Yves Martin et Patrick Saudan ont joué un rôle majeur, et c’est notamment grâce à la dynamique du Professeur Saudan que les liens en néphrologie avec le Cameroun ont pu se renforcer progressivement.
Dans cette même continuité, je tiens également à rendre hommage au Professeur honoraire Fritz Baumann, qui a beaucoup contribué à installer cette culture de coopération et qui continue encore aujourd’hui à nous faire bénéficier de son expérience et de ses conseils.C’est donc sur tout cet héritage humain, académique et professionnel que vient aujourd’hui s’appuyer la convention-cadre signée en mai 2026. Elle donne une assise institutionnelle plus forte à une coopération qui existait déjà, tout en ouvrant la voie à de nouveaux projets.Et c’est précisément là que cette Journée scientifique prend tout son sens : elle permet de faire vivre cette convention, de créer le dialogue, d’identifier les besoins, de rapprocher les acteurs et surtout de transformer cette dynamique institutionnelle en projets concrets de formation, de recherche et de coopération.
Vous insistez sur la nécessité d’une coopération équitable où les connaissances circulent dans les deux sens.
Que peut concrètement apprendre le système de santé suisse de l’expérience et des praticiens camerounais ?
Absolument. Une coopération équitable suppose justement de reconnaître que le savoir ne circule pas uniquement du Nord vers le Sud. Il y a beaucoup de choses que le système suisse peut apprendre de l’expérience camerounaise.La première, c’est probablement notre capacité à faire beaucoup avec relativement peu. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il faut accepter le manque de ressources.
Mais lorsqu’on travaille dans un environnement où tous les examens ou toutes les technologies ne sont pas immédiatement disponibles, on développe une grande capacité à hiérarchiser : qu’est-ce qui est vraiment nécessaire pour ce patient ?
Quel examen va réellement changer ma décision ?
Cela redonne aussi énormément de valeur à l’anamnèse et à l’examen clinique.En néphrologie, par exemple, en Suisse nous avons relativement facilement accès à l’imagerie, à des biomarqueurs et à des examens spécialisés. Au Cameroun, le clinicien doit parfois raisonner d’abord à partir de l’histoire du patient, de l’examen clinique, de quelques paramètres biologiques essentiels et de l’évolution dans le temps. Cela ne remplace évidemment pas la technologie, mais cela nous rappelle quelque chose de fondamental : la technologie doit soutenir le raisonnement clinique, et non le remplacer.
Deuxièmement, l’expérience clinique au Cameroun est extrêmement riche. Les médecins sont confrontés à des pathologies parfois à des stades très avancés, mais aussi à la coexistence de maladies infectieuses, cardiovasculaires, métaboliques et rénales. Cette diversité développe une polyvalence clinique et une capacité d’adaptation dont nous pouvons aussi nous inspirer en Suisse.Il y a également beaucoup à apprendre dans la manière d’organiser les soins autour du patient. Au Cameroun, la famille, les infirmiers et parfois la communauté jouent souvent un rôle essentiel dans l’accompagnement du malade. Dans une Suisse confrontée au vieillissement de la population, à la multimorbidité et à l’augmentation des maladies chroniques, cette dimension communautaire et cette proximité peuvent nous faire réfléchir à de nouveaux modèles de soins intégrés.Enfin, il y a cette capacité à trouver des solutions simples, pragmatiques et adaptées au contexte. C’est ce qu’on appelle parfois l’innovation frugale : ne pas forcément ajouter toujours plus de technologie, mais se demander comment obtenir le meilleur résultat possible avec les ressources disponibles.
C’est pour cela que je parle véritablement d’un échange dans les deux sens. La Suisse apporte certainement son expertise technologique, académique et organisationnelle, mais le Cameroun apporte aussi une richesse clinique, une capacité d’adaptation et une autre manière de penser l’utilisation des ressources. Et c’est précisément de cette complémentarité que naît une coopération réellement intéressante.Au-delà des communications scientifiques et des moments de réseautage prévus en clôture, qu’est-ce qui fera le succès de cette journée à Lausanne et quels projets concrets espérez-vous voir émerger pour l’avenir ? Le succès de cette journée, ce sera surtout ce qui se passera après.
Nous avons des orateurs venant du Cameroun, de Suisse et d’ailleurs, avec des expériences très différentes, et c’est justement cette diversité qui fait la richesse de la rencontre. La présence des participants, des institutions, de l’Ordre des médecins et aussi des partenaires pharmaceutiques est importante, notamment pour discuter de questions très concrètes comme l’accès aux médicaments et leur coût.Mais au-delà des échanges, j’aimerais surtout que des projets naissent de cette journée : en cardiologie interventionnelle, dans la prévention cardiovasculaire, rénale et métabolique, ou encore dans la recherche, avec des projets communs qui pourraient être soutenus par les structures de coopération existantes.
Si, à la fin de la journée, certains partenaires se disent : “Nous avons identifié un besoin, nous avons les compétences, maintenant avançons ensemble”, alors je pense que nous aurons vraiment réussi.MedCamSwiss est une association à but non lucratif créée en 2021, qui fédère les médecins, pharmaciens et chirurgien-dentistes camerounais en Suisse avec pour but de contribuer à l’amélioration de l’écosystème sanitaire camerounais, en collaboration étroite avec les structures de santé publiques, gouvernementales et privées déjà en place.








