Cette journée s’est célébrée ce 23 juin 2025, sous le thème : « Amplifier les voix des veuves pour la paix et le développement : une responsabilité pour les familles et les communautés ».
À cette occasion, la Ministre Marie-Thérèse Abena Ondoa a réaffirmé l’engagement du gouvernement en faveur de la dignité et des droits des veuves camerounaises.
Dans une interview, elle dénonce les pratiques rétrogrades, appelle à un changement de mentalité et encourage les femmes à connaître et faire valoir leurs droits. Une parole forte, alors que les témoignages de veuves révèlent encore la brutalité de certains rites de veuvage.
Le témoignage de Clotilde est une illustration de cette réalité. Après la perte tragique de son époux en 2010 dans un accident, elle a été confrontée à une violence inouïe. Elle a subi la « confiscation et la vente des biens familiaux, laissant cette mère de quatre enfants démunie. » Heureusement, « grâce à l’intervention courageuse de ses frères, le domicile familial a pu être sauvé. » Les rites auxquels elle fut soumise relèvent de la barbarie : « Vivre enveloppée dans des feuilles de bananier, privée de sa toilette, contrainte de dormir à même le sol… » Un traumatisme si profond que, selon ses dires, il a nécessité un suivi psychologique à l’hôpital Jamot de Yaoundé. Aujourd’hui, Clotilde vend du maïs grillé, un acte de résilience face à l’adversité.
L’histoire de Clotilde est loin d’être un cas isolé. Nous avons recueilli d’autres témoignages accablants. Véronique, 52 ans, veuve depuis quinze ans, confie, les yeux embués. « On m’a tout pris. Ma belle-famille est venue, a vidé la maison. Les meubles, les appareils électroménagers… même les casseroles ! On m’a forcée à raser ma tête en public, à porter les mêmes vêtements sales pendant des mois. Je me sentais déshumanisée, comme un animal. » Chantal, 45 ans, garde des cicatrices physiques et psychologiques. « On m’a fait boire des concoctions amères, soi-disant pour ‘purifier mon corps’. J’ai été battue parce que je refusais de me soumettre à certaines pratiques. Mon corps a été exposé, humilié. » Elle souffre encore de douleurs chroniques et de nuits hantées, car « Le simple fait d’y penser me donne la nausée. Je ne comprends pas comment on peut infliger de telles souffrances à une femme qui est déjà en deuil. C’est une violence gratuite, qui vous détruit de l’intérieur. »
Quand la tradition dévoyée met des vies en péril
Dans l’eschatologie locale, la mort est rarement naturelle, ce qui transforme le rite de veuvage en un « instrument d’évaluation de la culpabilité du conjoint ou de test de la sincérité de son amour envers le défunt », selon J.B. Kenmogne et Al. La pratique débute dès le décès et s’étale sur une période variable, où la veuve doit afficher des signes tangibles de son attachement. Les manifestations sont diverses et incluent des objets symboliques tels que « la canne et le sac de veuvage, une calebasse et un canari cassés, une ceinture faite de peau d’arbre, un morceau de tissu, des décoctions, du vinaigre traditionnel, une somme d’argent, des tiges de bambous, etc. » Ces éléments sont censés marquer une rupture et symboliser un nouveau statut.
Or, les violences physiques sont glaçantes. Les veuves subissent des épreuves extrêmes, telles que des « bains glacés très tôt le matin, dans des marigots à l’hygiène douteuse. » De plus, l’intimité est bafouée puisque la veuve « se dénude devant des inconnus, hommes et femmes de la communauté, qui violent ainsi son intimité. » Pire encore, sa culpabilité peut être testée de manière humiliante : « il lui est demandé d’uriner en public dans un trou. Au cas où elle n’y arrive pas, cela signifie qu’elle est responsable de la mort de son mari… » Cette injonction, absurde et dégradante, ajoute une pression psychologique intenable.
Les violences psychologiques sont également omniprésentes. Outre l’humiliation publique, les veuves sont soumises à des « tortures telles que ne pas se laver pendant de nombreux jours ; ne manger que lorsque les responsables du rituel l’ont décidé, même en cas de suivi d’un traitement médical. » Ces interdictions mettent en péril non seulement la santé mentale, mais aussi la survie physique des femmes. L’ALVF (Association de Lutte contre les Violences faites aux Femmes) a documenté des cas tragiques où « des femmes séropositives ne pouvaient prendre leurs antirétroviraux tel que prescrits à cause de ces interdits, » exposant ainsi leur vie à un danger imminent et irréversible.
Un engagement gouvernemental et un appel à la solidarité
La 15e Journée Internationale des Veuves a été l’occasion de réaffirmer l’engagement du Cameroun envers la dignité des veuves. Ainsi, la Ministre Marie-Thérèse Abena Ondoa a rencontré des associations de veuves dans le département de la Méfou-et-Akono, où les femmes ont pu exprimer leurs doléances. « En tant que veuves, nous connaissons beaucoup de difficultés. La majorité sont malades, sont déjà âgées, n’ont plus la force pour élever les enfants. Il y a d’autres qui sont bloquées au niveau des pensions », a expliqué une veuve.
Le Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF) a présenté un guide pratique d’accompagnement juridique. Parfait Zoa Mbida, cadre au MINPROFF, a précisé l’objectif. « Nous avons sensibilisé sur les droits fondamentaux qu’elles ont du fait du mariage, mais nous avons également insisté sur les procédures. C’est-à-dire que lorsqu’elles sont dépossédées de ces droits au niveau de leurs belles-familles, qu’est-ce qu’elles doivent entreprendre comme action ? » Ce guide, disponible en deux langues officielles et traduit en quatre langues nationales (Ewondo, Fulfulde, Ghomala et Piding), réaffirme l’engagement gouvernemental.
Bien que les efforts du gouvernement soient louables, les veuves du Cameroun continuent de faire face à des épreuves, notamment les conséquences psychologiques des rites. Dans la région de l’Ouest, ces pratiques peuvent être particulièrement éprouvantes. Jeanne, 60 ans, devenue figure de soutien, témoigne : « J’ai traversé l’enfer. On m’a isolée, on m’a rendue coupable de la mort de mon mari. » Toutefois, elle lance un appel fort : « Il est temps que ces pratiques cessent. Nous avons besoin de lois plus fortes pour nous protéger, de structures d’accueil et de soutien psychologique. Nous sommes fortes, nous portons nos familles, mais nous avons aussi besoin de la société pour nous tendre la main. »
Cette journée est un rappel que, derrière chaque veuve, se cache une histoire de résilience, mais aussi un appel pressant à l’action pour garantir que leurs droits et leur dignité soient pleinement respectés.
Elvis Serge NSAA











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