À l’occasion de la Journée Internationale des Veuves, ce 23 juin 2025, le vécu des veuves camerounaises interpelle sur l’application effective des lois qui devraient les protéger. Madame la Ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille, Professeur Marie-Thérèse Abena Ondoa, s’exprime sur les défis persistants et l’engagement du gouvernement.
Madame la Ministre, que révèle aujourd’hui le vécu des veuves camerounaises sur l’effectivité des droits que leur garantissent nos lois ? Craignez-vous qu’elles ne vivent un énième deuil ?
En fait, nous espérons qu’elles ne vivent pas un énième deuil. Ce que nous souhaitons, c’est qu’elles puissent prendre pleinement connaissance de leurs droits, et que toute la communauté prenne également conscience des droits des veuves et des orphelins. L’objectif est de les protéger, plutôt que de les frustrer et de les amener à pleurer en permanence.
Vous avez embrassé leur cause avec une détermination qui vous a menée jusqu’à Oveng. Pourquoi ce choix spécifique ?
Oveng, vous savez, n’est pas un choix anodin. C’est en fait ma paroisse de naissance. Le hasard a voulu que l’aumônier diocésain sollicite le curé de la paroisse Saint-Joseph d’Oveng pour organiser la rencontre diocésaine qui a eu lieu hier, dimanche 22 juin. Très souvent, les activités préparatoires d’une commémoration prennent une ampleur particulière. Nous avons donc saisi cette opportunité pour partager le message du ministère avec ce vaste regroupement de veuves. L’association locale a réuni 364 membres, et en incluant les veuves des arrondissements environnants du département de la Méfou-et-Akono, nous nous sommes retrouvés avec un peu plus de 600 veuves. Avec une telle masse critique, je pense que nous avons réussi à faire passer beaucoup de messages essentiels.
Avec près de 600 veuves réunies, qu’est-ce qu’elles vous disent par rapport aux rites de veuvage avilissants qui persistent malgré les campagnes de sensibilisation ? Qu’est-ce qui bloque justement le changement de mentalité ?
Je pense qu’il y a une part de tradition que nous nous efforçons de combattre. Il faut reconnaître que dans certaines localités, la tradition est encore très, très rigide. Cependant, nos efforts de sensibilisation progressent positivement, afin que ces veuves ne soient plus brimées.
Il y a, en l’occurrence, le lévirat, largement décrié par Mongo Beti dans “Père Petit” ou “L’habitude du malheur”. Est-ce qu’il y a des familles qui ont intérêt à pérenniser de tels rites, en disant : “Mon frère est décédé, il faut que je reste avec sa femme” ?
Nous condamnons fermement cette pratique. Il existe, en effet, des structures traditionnelles rigides qui tentent de pérenniser de tels rites. Je peux vous raconter une histoire illustrative : nous avons récemment assisté une veuve au tribunal d’Ekounou. Un de mes collaborateurs, spécialiste en droit, a pris en charge son dossier. Cette femme nous a dit : “Voilà, mon mari est décédé, nous avons des enfants. Mon beau-frère me chasse.” Nous n’avons pas compris immédiatement. Une fois au tribunal, le beau-frère a déclaré : “Oui, ces enfants sont les enfants de mon frère, ce sont mes enfants. Mais toi, comme tu refuses d’être ma femme, fais ce que tu veux.” La femme lui a répondu avec force : “Pour rien au monde, je n’accepterai d’être ta femme. Mon mari est décédé, laissez-moi vivre ma vie.” Elle a d’ailleurs eu gain de cause, car son beau-frère l’avait menacée. Souvent, lorsqu’il y a un abus, on prétend que “c’est la tradition qui a décidé”. Mais nous constatons qu’il y a de plus en plus de chefs traditionnels, que l’on pourrait qualifier de “modernes”, qui comprennent la nécessité de protéger les veuves et de ne pas les maltraiter. Au-delà des veuves, une question fondamentale se pose.
Existe-t-il un moyen de s’assurer que les mêmes droits de protection s’appliquent également aux veufs, garantissant ainsi une égalité de droits, quel que soit le genre ?
Non, les veufs (hommes) n’ont pas autant de problèmes que les veuves (femmes). La veuve, en tant que femme, est souvent considérée comme venant d’un autre village. On lui demande souvent : “Qu’est-ce que tu as amené de chez tes parents ? Rentre dans ta famille, tu pourras prétendre à quelque chose là-bas.” Le veuf, lui, est dans son village, chez lui, ce qui change considérablement la dynamique. Il y a aussi des notables ou des personnes influentes (“ambassadeurs”) qui interviennent parfois pour les veufs.
Justement, l’accès des veuves à la terre reste un parcours du combattant. Quelle avancée tangible peut-on espérer ?
Absolument. Concernant l’accès à la terre, il est crucial de souligner qu’aucun texte de loi n’interdit à une femme d’avoir accès à la terre. Nous sensibilisons donc toutes les femmes, et plus particulièrement les veuves, à cette réalité juridique : elles peuvent initier des démarches pour obtenir un titre foncier. Nous travaillons d’ailleurs en étroite collaboration avec le Ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières pour que cette information soit largement diffusée et facilitée.
Est-ce le sens à donner à cette Journée mondiale ? Un petit mot d’encouragement pour ces dames ?
Oui, je les encourage vivement à chercher à mieux connaître leurs droits et à les revendiquer.
Propos retranscrits par Elvis Serge NSAA (source CRTV)









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