À l’heure des écrans et de la numérisation, un petit cahier de feuilles agrafées fait de la résistance dans les hôpitaux de l’Adamaoua. Compagnon des malades et boussole des médecins, portrait d’un indispensable survivant.
Il a les pages un peu fatiguées, la couverture jaunie par les manipulations et des agrafes qui tiennent bon. Ce mardi 29 septembre, dans un couloir sombre de l’Hôpital Régional de Ngaoundéré, ce petit rectangle de papier est serré comme un trésor contre la poitrine de Célestin Sendoya. Chez lui, l’objet a une place sacrée, rangé au même endroit que les diplômes officiels et les titres de propriété. Voilà cinq ans et quatre mois que ce carnet partage sa vie. Dès que les yeux chauffent ou que le ventre dérange, il prend la route. « C’est mon baromètre, mon thermomètre pour voir comment ma santé évolue », confie-t-il dans un sourire.
Sous le soleil lourd de la falaise, ce bout de carton est le premier visage de la consultation. Avant même que le médecin ne sorte son stéthoscope, il y a le passage obligatoire à l’accueil. Yaya Abdoul Rahim, l’infirmier principal, connaît par cœur ce rituel. Une fois les salutations d’usage terminées, les questions s’enchaînent pour remplir les pages blanches : nom, quartier, et même l’ethnie. Une information capitale pour la prise en charge, explique le soignant : « Un Foulbé n’est pas géré comme un Bamiléké pendant la consultation. Ça interpelle tout de suite le médecin qui sait directement à qui il a affaire. »
Mais écrire une vie médicale sur du papier, c’est une affaire de patience. Face à l’infirmier, les mémoires flanchent. Beaucoup arrivent sans connaître leur date de naissance exacte, obligeant le personnel à imaginer un âge approximatif. Il y a aussi les “nomades” de la ville, ces patients volatils qui habitent aujourd’hui à Burkina et demain à Bamyanga. « L’hôpital n’est pas la police, on ne fait pas la course derrière les gens », s’amuse l’infirmier. Le vrai problème surgit quand le carnet se perd ou qu’un patient invente une histoire pour cacher son passé. Tout le travail tombe à zéro. Il faut ouvrir un nouveau livret, « faire le tour de commencer », et c’est le malade qui accuse le coup financièrement.
Pourtant, quand il est bien renseigné, ce petit cahier devient un véritable bouclier. Le Dr Boubakary Dairou sait qu’une simple ligne écrite à l’encre rouge peut sauver une vie : « Allergique aux sulfamides ». De quoi éviter une prescription mortelle.
L’objet protège aussi les poches des familles. Quand l’argent des examens saigne les budgets, présenter ses anciens résultats évite de repasser à la caisse pour rien. « Si on a déjà un groupe sanguin ou une électrophorèse dans le carnet, on ne va plus redemander ça, car ça ne change pas avec le temps », confirme le Dr Gaya Hamza, le directeur de l’hôpital.
Le grand paradoxe, c’est que le malade adore son carnet mais ne le lit jamais. Célestin Sendoya avoue qu’il y jette juste un coup d’œil distrait pour vérifier son nom ou le poids du jour. Le reste appartient aux secrets des cliniciens. Parfois même, la bureaucratie s’en mêle : dans une autre formation sanitaire, on lui a imposé d’acheter le carnet local pour ouvrir son dossier. Célestin a dû négocier ferme avec le Major pour que les diagnostics soient recopiés dans ses deux livrets afin de ne pas couper le fil de son histoire.
Alors, à l’heure où les ordinateurs colonisent les bureaux, le vieux papier refuse de céder sa place. Pour le directeur de l’hôpital, le carnet est comme la carte d’identité du malade, il faut toujours marcher avec. Les machines ont des ratés, des coupures d’électricité ou des pertes de données. Le livret reste le “plan B” indispensable pour reconstituer l’historique informatique. Une mémoire nomade, un peu froissée, mais qui a encore de très beaux jours devant elle.









