Elisabeth Dibongué, Secrétaire Permanent Adjoint du Programme National de Prévention et de Lutte contre les Zoonoses Emergentes et Réémergentes, nous présente les activités et les défis du Programme, ainsi que les perspectives pour l’avenir. Dans cet entretien, elle explique comment le Programme vise à améliorer la collaboration multisectorielle pour la gestion des situations sanitaires qui ne peuvent pas être gérées par un seul secteur, et comment il contribue à renforcer le processus de prise de décision et à changer le comportement de la population pour qu’elle puisse être résiliente face aux menaces sanitaires.
Est-ce que, vous pouvez vous présenter ainsi que vos différentes casquettes ?
Je m’appelle Elisabeth Betsi Noma Dibongué. Je suis Administrateur Principal de la Santé Publique. Je suis la Secrétaire Permanent Adjoint du Programme National de Prévention et de Lutte contre les Zoonoses Emergentes et Réémergentes. Je suis également une experte en gestion des urgences qui travaille en parallèle avec le Centre de Coordination des Opérations d’Urgence de Santé Publique du Ministère de la Santé Publique, pour renforcer les capacités des acteurs en matière de gestion des urgences. Je suis championne en approche Une Seule Santé et Présidente de l’Association Women in One Health and Sustainable Development Initiative (WOHSDI).
Quel est le quotidien d’un administrateur de santé publique ?
Un administrateur de santé publique est un haut fonctionnaire formé par l’École Nationale d’Administration et de Magistrature, qui apporte l’expertise nécessaire en matière d’administration hospitalière et de santé publique au sein du Ministère de la Santé Publique. Selon l’affectation, l’administrateur de santé publique accomplit les missions qui lui sont confiées par la hiérarchie. Dans mon cas précisément, j’ai été déployée au Programme Zoonoses, qui est une structure multisectorielle sous la supervision des Services du Premier Ministre Ainsi, je sers cette structure en renforçant la coordination entre les différents secteurs.
Quelles sont les principales activités prévues pour l’année 2025 dans le cadre du Programme Zoonoses/Plateforme One Health ?
Le Programme National de Prévention et de Lutte contre les Zoonoses Emergentes et Réémergentes est une structure multisectorielle créée par le Premier Ministre, Chef du Gouvernement, en 2014. Son objectif est de renforcer la coordination, la collaboration et la communication entre les différents secteurs qui traitent de la santé à l’interface humain-animal-environnement. Ainsi, il a pour mandat de renforcer la surveillance épidémiologique, la recherche, les capacités des différents acteurs, ainsi que la communication, afin que toutes les problématiques liées à l’interface humain-animal-environnement soient connues et mieux traitées par les différents secteurs.
Au quotidien, le Programme Zoonoses s’occupe de donner aux différents acteurs les capacités, les moyens et les plateformes d’échange nécessaires pour qu’ils travaillent ensemble, partagent leurs idées et s’occupent des problématiques qui se situent à l’intersection de ces différentes sphères de santé.
Le Programme est également un instrument de mise en œuvre de l’approche Une Seule Santé, qui recommande que les problèmes de santé soient traités de manière multisectorielle, car ils sont multifactoriels. Ainsi, le Programme est chargé de promouvoir cette approche en faisant intervenir tous les acteurs concernés, afin que ces problématiques soient résolues de manière conjointe et concertée entre tous les secteurs.
Nous sommes au troisième mois de l’année 2025. Cette année, comme toutes les autres années, je tiens à signaler que le Programme est une institution étatique qui s’aligne sur les recommandations données aux structures de l’État. Le Programme a donc un budget-programme comme les autres administrations, et notre budget-programme s’étale sur un certain nombre d’années, ce qui implique que les activités doivent être continues. Cette année, comme l’année dernière, nous allons continuer avec les activités qui ont déjà été planifiées et validées. Nous avons récemment tenu la session du Comité Technique, qui est l’instance de supervision du Secrétariat Permanent où nous sommes, et qui a pré validé les activités que nous allons déployer cette année.
Il faut dire que nous attendons encore l’instance suprême, qui est le Comité d’Orientation Stratégique composé des différents ministres, pour nous donner le quitus de mener ces activités et valider le budget. Mais globalement, ce qui est prévu, c’est de renforcer la surveillance épidémiologique à travers l’appui que nous offrons aux différents secteurs pour qu’ils travaillent ensemble et mènent des activités de terrain face aux diverses menaces zoonotiques et autres menaces de santé publique dans le pays. Vous avez suivi récemment l’épidémie de fièvre de la vallée du Rift à la frontière avec le Tchad. Nous avons également des maladies zoonotiques endogènes, telles que la rage et le Mpox.
Quelles sont les priorités du Programme pour l’année 2025, et comment comptez-vous les atteindre ?
Au sein du Programme, cette année, nous allons continuer nos efforts pour soutenir les secteurs dans leurs interventions, afin de préparer la réponse à ces différentes menaces. En ce qui concerne la coordination, principalement, cette année, le programme prévoit de mener une étude pour mesurer l’impact des activités qui ont déjà été menées depuis sa création. On nous demande couramment ce que nous apportons dans le domaine de la santé publique au Cameroun ; il est donc prévu de mener une enquête qui nous permettra de montrer la plus-value du Programme dans le paysage de la lutte contre les menaces qui sont du ressort du One Health au Cameroun.
Il est également prévu de renforcer le plateau technique des laboratoires pour améliorer la détection précoce des maladies zoonotiques, ainsi que les activités de résistance aux antimicrobiens et les menaces alimentaires. Et donc, globalement, nous allons continuer avec des projets phares que nous avons entamés il y a quelques années, notamment le système de gestion des rumeurs pour améliorer la détection précoce et la communication sur les événements de santé publique. Mais aussi, un point clé, c’est de continuer les efforts que nous avons commencés à déployer avec nos partenaires sur la mise en place d’un système interopérable qui nous permet de partager les informations avec les autres secteurs en temps réel.
Évidemment, l’aspect de communication vis-à-vis de la communauté n’est pas en reste. Donc, l’une des priorités, c’est de continuer à sensibiliser la communauté à travers des campagnes de sensibilisation, autant digitales que classiques. Voilà, globalement, ce que nous prévoyons de faire en 2025. Alors, globalement, vous l’avez dit, nous ne pouvons pas citer précisément toutes ces activités, mais j’ai mentionné ici des activités phares.
Quelles sont les principales réalisations du Programme Zoonoses/Plateforme One Health pour l’année 2024 ?
La première activité phare et le résultat phare que nous avons obtenu, c’est que nous avons pu finaliser et valider le Plan d’Action National Une Seule Santé du Cameroun pour les années 2024 à 2028. Il s’agit d’un document qui va servir de feuille de route pour le Cameroun en matière de promotion de l’approche Une Seule Santé et qui définit un certain nombre d’activités, donne des orientations pour la mise en œuvre de l’approche Une Seule Santé au Cameroun pour cette période. Nous avons validé ce plan, il est donc désormais la boussole pour la promotion du référentiel One Health au Cameroun.
Nous avons également finalisé la stratégie de communication pour le changement social et comportemental relatif aux zoonoses prioritaires. Cela a fait suite à une enquête comportementale des populations que nous avons menée. Nous en sommes ressortis avec un profil comportemental des populations par zone agroécologique, sur la base duquel nous avons développé cette stratégie de changement social et comportemental. C’est elle qui doit être utilisée pour développer les activités de sensibilisation et de communication vis-à-vis des communautés.
Également, en lien avec cette stratégie de communication, nous avons produit des outils de sensibilisation, ce qui a permis de mener sur le terrain principalement 12 campagnes de sensibilisation de masse dans les différentes régions du pays, notamment les régions du Centre, de l’Est, du Littoral, de l’Extrême-Nord, du Nord et de l’Adamaoua, mais aussi de grosses campagnes médiatiques et digitales en utilisant les nouveaux médias et les réseaux sociaux. Et surtout, nous sommes en collaboration avec l’association des blogueurs du Cameroun, que nous sollicitons à chaque fois que nous avons besoin de communiquer sur une thématique précise.
Nous avons mené ces campagnes de sensibilisation. Nous avons également, comme je l’ai mentionné précédemment, conçu et développé un système de monitoring et de reporting des rumeurs et des événements de santé publique au Cameroun. L’objectif est de renforcer la communication sur les rumeurs. Vous vous rappelez bien de l’épisode de COVID-19 et de ce que les rumeurs sont capables de faire, de provoquer au sein de la population et de limiter les efforts du gouvernement en matière de lutte contre les urgences sanitaires. Nous avons conçu ce système qui nous permet de capter les rumeurs, mais aussi de les gérer. Ce système permet également de renforcer la détection précoce des événements, détection qui est déjà faite par les structures du Ministère en charge de la santé publique et du Ministère en charge de l’élevage.
En matière de capital humain, nous avons formé près de 250 acteurs sur l’approche Une Seule Santé. Ceux-ci sont principalement des acteurs du niveau déconcentré. Nous les avons formés sur le jeu sérieux Alerte, la collecte des rumeurs, la sécurité sanitaire des aliments, la biosécurité/biosûreté et la gestion des déchets, l’approche genre et son intégration dans la communication sur les risques et l’engagement communautaire.
Une autre activité forte que nous avons entamée en 2024 et que nous comptons terminer au cours de cette année 2025, c’est la mise en place d’un système de collecte et de gestion des informations des différents secteurs en lien avec l’approche Une Seule Santé. Nous avons appelé ce système ‘‘Cameroon One Health Information System (COHIS)’’, qui est censé être une plateforme qui nous permettra de faire le lien entre les différentes informations qui viennent des secteurs de la santé animale, humaine et environnementale, et d’y ajouter des informations sur les changements climatiques et les catastrophes naturelles qui peuvent survenir. Tout ceci pour faciliter le processus de prise de décision.
Nous avons publié des magazines et des bulletins Une Seule Santé tout au long de l’année 2024, et tous ces documents résument globalement tout ce que nous avons pu mener comme activité. Donc, voilà globalement ce que nous avons pu faire comme activités phares. La liste n’est vraiment pas exhaustive.
Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées pendant la mise en œuvre de ce Programme ?
La principale difficulté, c’est la surcharge de travail. Le Secrétariat Permanent, qui est la cheville ouvrière qui met en œuvre les activités validées par le Comité Technique et le Comité d’Orientation Stratégique, n’a pas assez de ressources humaines. Et dans sa création, il est prévu que le Secrétariat Permanent s’appuie sur les points focaux des différents ministères, qui sont aussi généralement très occupés dans leurs propres ministères, ce qui rend la tâche difficile. C’est beaucoup de nuits sans sommeil.
Et donc, ce que nous essayons de faire, c’est de mobiliser ces personnes à l’avance, de faire une planification proactive de sorte que nous puissions les avoir quand nous en avons besoin. Mais une autre solution que nous avons trouvée très efficace, qui entre également dans le cadre du renforcement des capacités, l’une des missions du Programme, c’est la mise en place d’un programme de stage. Nous accueillons donc un bon nombre de stagiaires qui demandent à venir travailler pour parfaire leur formation et continuer à apprendre au sein du Programme.
Et principalement, cette stratégie d’avoir un bon nombre de stagiaires nous semble efficace, et c’est en partie grâce à ces stagiaires que nous réussissons à mettre en œuvre toutes les activités que nous planifions. La deuxième difficulté, c’est, vous vous en doutez, les financements qui sont insuffisants.
Nous sommes peut-être trop ambitieux dans notre planification, mais il arrive que toutes les activités ne bénéficient pas forcément d’un financement qui permet de les clôturer. Donc, nous avons des financements de la part de nos partenaires, mais qui généralement ne prennent pas en considération certaines rubriques qui doivent donc être complétées par d’autres financements. Donc, le problème du financement est également un problème sérieux.
Une autre difficulté, c’est l’alignement au calendrier des partenaires. Certains partenaires ne s’alignent pas à la période du budget de l’État du Cameroun, et donc nous sommes obligés de faire des efforts supplémentaires pour nous aligner à leur période budgétaire afin de pouvoir réaliser nos activités.
Une autre difficulté qui n’est pas moins importante, c’est la difficulté de capter les activités qui sont faites par d’autres secteurs ou d’autres administrations. Nous avons une grosse composante de suivi et d’évaluation que nous sommes en train de mettre en place pour essayer de limiter cette difficulté pour que nous puissions documenter ce qui est fait au Cameroun dans le domaine du One Health. Principalement, voilà les difficultés que nous avons et les stratégies que nous essayons de mettre en œuvre pour les surmonter.
Est-ce qu’il y a des partenaires techniques et financiers qui soutiennent le Programme ?
Oui, le Programme, depuis sa création, est soutenu par des partenaires internationaux. Dès le départ, c’est sous les auspices du gouvernement américain, à travers l’USAID, que le Programme a été mis en place. Et depuis sa création, l’USAID a continué à appuyer le Programme jusqu’à très récemment, à cause des problèmes que vous connaissez avec l’arrêt des financements USAID. Et donc, à travers les financements de l’USAID, nous avons bénéficié des projets des partenaires tels que la FAO, Breakthrough ACTION, AFROHUN, MTaPS pendant de nombreuses années. Parallèlement, nous avons aussi la coopération allemande à travers la GIZ, Africa CDC, la Fédération international de la croix rouge qui nous appuient spontanément.
Ces partenariats sont à la fois financiers et techniques, mais nous avons aussi des partenariats plus opérationnels avec les organisations de la société civile. Je vous ai parlé tout à l’heure de l’association des blogueurs du Cameroun. On peut citer également le Réseau One Health des Organisations de la Société Civile (ROOHCAM). Et donc, ce sont des partenariats techniques et opérationnels qui nous permettent de mettre en œuvre des activités sur le terrain. Nous saisissons là l’occasion de remercier tous ces partenaires pour leur appui constant.
Quel est l’impact attendu de ces activités sur la santé publique au Cameroun ?
Je pourrais peut-être ne parler que de l’impact attendu, car pour le moment, nous n’avons pas d’évidences sur l’impact réel. Et je vous ai dit que pour avoir l’impact réel, nous avons prévu de mener une étude cette année qui nous permettra de déterminer quel a été l’impact du Programme depuis sa création. Mais l’impact attendu, c’est de contribuer à améliorer la collaboration multisectorielle pour la gestion de ces situations sanitaires qui ne peuvent pas être gérées en silo. Donc, mettre les secteurs ensemble, mettre en évidence les enjeux qui sont multisectoriels et faciliter la collaboration entre ces secteurs.
L’ambition, c’est également de renforcer le processus de prise de décision en informant les différents décideurs sur ce qui se passe réellement à l’interface humain-animal-environnement. Et évidemment, l’idée c’est de contribuer à changer les comportements de la population pour qu’elle puisse être résiliente et pour qu’elle puisse se protéger elle-même d’abord contre les menaces sanitaires qui sont à cette interface-là.
Quelles sont les perspectives du Programme Zoonoses ?
A mon avis, l’une des perspectives, c’est de s’assurer que nous puissions avoir des financements pérennes. Et cela fait suite à la décision des États-Unis d’arrêter un certain nombre de financements dans les pays à revenu intermédiaire.
Vous l’aurez compris, nous sommes également des victimes de la décision de fermeture de certains projets qui étaient financés par l’USAID. Et cela a paralysé véritablement les activités que nous avons commencé à mener depuis un certain nombre d’années et qui devaient se clôturer au cours de cette année et des années à venir. Donc, l’une des perspectives, c’est de réfléchir à la manière de pérenniser les activités et les projets qui sont généralement financés par les partenaires. C’est à dire améliorer la mobilisation des ressources pour que, quand des situations comme celles-là arrivent, nous ne soyons pas à court de moyens pour continuer à mener nos activités. Et j’ai cité précédemment les activités que nous avons commencées qui doivent se poursuivre.
Une autre des perspectives, c’est de pouvoir mettre en place le système interopérable de gestion de l’information et d’améliorer le processus de prise de décision. Il s’agit du Cameroon One Health Information System, dont j’ai parlé précédemment, nous avons commencé à travailler avec l’appui de la GIZ et nous espérons pouvoir aboutir à cette plateforme qui permettra aux décideurs d’avoir les bonnes informations en temps réel concernant les problématiques à l’interface humain-animal-environnement. Nous voulons également pouvoir élargir le système de gestion des rumeurs que nous avons piloté dans quelques districts de santé du Cameroun, qui va donc pouvoir améliorer la détection précoce et renforcer la communication sur les risques. Nous pensons aussi commencer à réfléchir sur la bonne utilisation de l’intelligence artificielle pour améliorer la gestion des risques, surtout à travers la prédiction et la modélisation des risques sanitaires. Voilà un peu les ambitions que nous avons pour les années à venir.
Propos recueillis par Elvis Serge NSAA















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