La filière porcine dans la région du Nord connaît une transformation remarquable, passant d’une activité marginale à un secteur économique prometteur.
Il y a encore quelques décennies, l’élevage du porc était quasiment absent du paysage agropastoral dans le Nord. La viande de cet animal n’entrait pas dans les habitudes alimentaires de la majorité des populations, notamment pour des raisons religieuses. La tendance a pourtant radicalement changé. Désormais, le porc s’élève et se consomme massivement. Les ménages s’approvisionnent régulièrement pour leur consommation domestique, tandis que les « grilleurs » de viande, installés le plus souvent à proximité des débits de boisson des grandes artères des villes, attirent chaque soir une clientèle abondante. La viande de porc devient donc de plus en plus sollicitée. Cette dynamique a favorisé une diversification des pratiques. Des éleveurs se spécialisent dans le porc naisseur, d’autres dans le porc de graisse, contribuant à structurer peu à peu une filière autrefois quasi inexistante.
Une filière encore dominée par la divagation
Derrière cet apparent succès, une réalité préoccupante persiste : 95 % des éleveurs de porcs ne respectent pas les normes de base de la filière. Dans la plupart des localités, les porcs sont laissés en divagation dans les quartiers et les rues, se nourrissant dans les poubelles. Cette pratique, plus marquée en zone rurale qu’urbaine, expose les animaux à de nombreux risques sanitaires. À Garoua, rares sont les exploitations conformes aux standards modernes ; on ne compte pas plus de trois éleveurs qui disposent de véritables enclos, assurent un suivi vétérinaire régulier et fournissent une alimentation adaptée. Or, ces conditions sont indispensables pour garantir la croissance rapide et saine des porcs, et surtout pour protéger les consommateurs. L’absence d’espaces aménagés pour contenir les troupeaux renforce cette situation anarchique. Les animaux errants deviennent ainsi des vecteurs potentiels de maladies, fragilisant toute la chaîne de production.
Entre clandestinité et marché florissant
La clandestinité reste le grand défi de l’élevage porcin dans le Nord. Sans encadrement ni suivi sanitaire, la filière s’expose à des épizooties qui pourraient compromettre ses acquis. Les risques ne se limitent pas aux éleveurs, la santé des consommateurs est également en jeu. Pourtant, la demande va bien au-delà des frontières régionales. Une partie importante de la production est acheminée vers le grand Sud, où le marché est encore plus attrayant et rémunérateur. Ce commerce interrégional illustre le potentiel économique de la filière, mais aussi la nécessité urgente d’une organisation plus rigoureuse.
Le besoin d’un accompagnement public
Installer une porcherie répondant aux normes exige des investissements conséquents qui se résument, entre autres, à des enclos sécurisés, une alimentation équilibrée, des services vétérinaires réguliers. Or, la majorité des petits éleveurs du Nord n’a pas les moyens financiers pour s’arrimer à ces standards. Beaucoup se contentent d’un élevage rudimentaire, au risque de freiner la professionnalisation du secteur. Face à cette situation, l’accompagnement des pouvoirs publics apparaît salvateur. Des subventions, des crédits adaptés ou encore des formations spécialisées permettraient de soutenir une activité qui, malgré ses carences, s’impose de plus en plus comme un pilier de l’économie régionale. L’élevage porcin dans le Nord illustre une mutation profonde des habitudes de consommation et de production. En quelques années, cette pratique est passée d’une quasi-inexistence à une activité génératrice de revenus et d’emplois pour de nombreux acteurs : éleveurs, bouchers, grilleurs, commerçants.
Marcus DARE
Interview
« Élevage porcin dans le Nord : entre potentiel prometteur et défis structurels »

Fort de vingt ans d’expérience, Sillas Mafo dresse un état des lieux contrasté de la filière porcine dans la région du Nord. Si la demande ne cesse de croître et que les conditions climatiques sont favorables, l’élevage reste confronté à des obstacles majeurs : divagation des animaux, difficultés d’accès aux aliments de qualité et coût des investissements. Malgré tout, cet acteur majeur témoigne de la rentabilité de l’activité pour ceux qui maîtrisent les techniques d’élevage moderne.
Monsieur Sillas, vous êtes un acteur majeur dans l’élevage des porcs depuis plusieurs années déjà et vous avez également été témoin de la naissance à la croissance de la filière dans la région du Nord. Dites-nous, au regard de l’état actuel des choses, que dire de la santé de l’élevage porcin dans la région ?
Cela fait déjà 20 ans que j’évolue dans l’élevage des porcs. Au départ, c’était une activité qui n’intéressait pas beaucoup… le marché n’était pas très développé. Mais maintenant, les choses ont évolué. On a besoin de cette viande. L’avènement de l’université, les grandes écoles dans la ville de Garoua ont contribué à l’éclosion de la filière. Et aussi vous allez constater que devant les bars, il y a les grilleurs de viandes de porcs un peu partout. Même dans les ménages, les gens sollicitent cette viande. Mais le grand problème dans la région du Nord, c’est que les éleveurs ont été habitués à laisser les animaux en divagation. Vous savez que pour changer la mentalité d’un peuple, ce n’est pas facile. Il faut y aller doucement. C’est pour cela que nous qui sommes déjà des professionnels en la matière, nous recevons de temps en temps les stagiaires, les jeunes qui viennent des écoles de formation, tels que le centre zootechnique et vétérinaire de Maroua, l’École polytechnique de Maroua, les étudiants de la faculté de l’agriculture biologique de Ngaoundéré qui viennent faire des stages dans nos fermes. Malheureusement, les fermes réglementaires, nous n’en avons pas assez dans la région du Nord. Le reste, c’est l’élevage en divagation.
Selon vous, pourquoi la majorité des éleveurs ne respectent pas les normes en la matière ?
Vous savez que pour pratiquer l’élevage moderne, il faut aussi les moyens. Il faut d’abord la construction du bâtiment, ça prend beaucoup d’argent. Et quand vous avez déjà construit le bâtiment, il faut une formation, il faut se faire former. Vous ne pouvez pas vous lancer dans l’activité sans formation. Donc il faut vous faire former. Et maintenant la conduite de l’élevage, il y a les aliments. Il faut les moyens pour composer l’aliment. Or, ce que nous faisons ici, c’est de pallier un peu à ce problème d’aliments. Comme à l’usine des brasseries, on se rabat parfois là-bas pour acheter la drèche, les résidus de bière. Mais ce qui nous dérange là-bas, c’est qu’au lieu de vendre la drèche directement aux éleveurs, on passe par les prestataires. Et lorsqu’ils passent par les prestataires, ça devient très compliqué pour nous éleveurs. La grande difficulté pour nous, c’est l’aliment. Si la caisse de développement pour l’élevage du Nord pouvait nous aider à acheter directement aux brasseries, ou encore si la délégation régionale de l’élevage avait les moyens de nous aider à être prestataires, cela devrait beaucoup aider les éleveurs. Les prestataires pour la plupart ne sont pas des éleveurs. Ce sont des commerçants. Ils achètent pour vendre. Alors que dans l’appel d’offres des brasseries, c’était dit que la vente des drèches, c’était pour aider les éleveurs du Nord. Mais malheureusement, les gens qui ne sont pas des éleveurs achètent et nous revendent à des prix exorbitants. Ils n’ont même pas intérêt à ce que l’élevage se développe. C’est ça qui nous freine même beaucoup.
Quel est l’atout majeur qui favorise l’élevage porcin dans la région du Nord ?
Concernant l’élevage de porcs, je suis presque en activité depuis plus de 20 ans. Ce qui m’a même fait entrer dans cette activité, c’est qu’il y avait un journal qu’on appelait La Voix du Paysan. Un jour, j’ai acheté le journal en le lisant, j’ai trouvé un article qui disait que la région du Nord est une zone d’élevage de porcs par excellence. Il expliquait que comme il fait tellement chaud dans cette zone, il y a certaines maladies qui menacent cet élevage dans le sud, qui ne résistent pas à la chaleur. Il parlait ainsi à propos du rouget et de la peste porcine africaine. Ce qui fait que si ce n’était pas le problème de l’élevage en divagation, on pouvait éradiquer complètement la peste porcine africaine ou le rouget dans la région du Nord. Parce que quand l’élevage n’est pas en enclos, les bêtes sont exposées, elles vont dans la poubelle manger, parce que le porc va manger là-bas, et après l’être humain va manger cette viande. Ce n’est pas bien.
Parlez-nous des défis concernant la prise en charge sanitaire et nutritionnelle des animaux ?
Je vais commencer par l’alimentation. Ce que nous faisons, le problème de la drèche que j’ai même citée là, c’est même dérisoire. La drèche n’est pas tellement riche en nutriments, mais ça aide quand même l’éleveur. Sinon, pour bien réussir son élevage, il faut faire la provende. Ça veut dire qu’il faut combiner les éléments simples. Il y a beaucoup d’éléments qu’il faut combiner pour obtenir une provende. Selon l’âge et parfois même selon le sexe. On a toutes ces fiches-là pour faire cette provende. Mais là où nous sommes butés, ce sont les finances. Pour mieux réussir, il faut avoir un bon capital. Et après la provende, on dilue un peu la drèche pour la nourrir. Et je crois que tous les stagiaires qui passent chez nous, ils apprennent. Ils arrivent à formuler et c’est déjà un grand pas. Et l’élevage du porc, même dans le Nord, ce que j’ai constaté, c’est que les intrants, le coût de production n’est pas élevé comme dans le grand sud. Parce que si vous constatez, vous allez voir que la plupart des intrants qui vont en provenderie, que les gens utilisent à Bafoussam, Douala, Yaoundé, en général au grand sud là, la plupart des ingrédients viennent du Nord. Par exemple, nous avons le tourteau de coton, nous avons le tourteau d’arachides, de soja, qui proviennent du grand Nord et puis une partie du Tchad. Même le maïs, on l’achète ici pour aller faire la provende.
L’élevage porcin a-t-il des apports économiques chez l’éleveur ?
Au départ, je vous ai dit que j’ai déjà plus de 20 ans dans l’activité. Si ce n’était pas rentable, je ne pourrais pas y rester. Lorsqu’on exerce une activité, il faut faire un bilan. Sinon, on a des difficultés, mais quand vous êtes déjà formé, c’est le capital qui va manquer. Et quand le capital va manquer, il faut aller petit à petit. J’ai commencé avec trois porcs, c’est-à-dire deux jeunes femelles et un mâle. C’était même les races locales. Ça ne grandissait pas bien, non seulement ça ne grandissait pas bien, mais ça avait beaucoup de graisse. Maintenant, je produis des porcs sans graisse et bien costauds. Et c’est l’aliment. J’ai fait beaucoup de recherches pour arriver à ce niveau-là. C’est ça qui fait ma réputation.
Propos recueillis par Marcus DARE














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