Du paludisme de son enfance camerounaise à l’ACEGID, le centre nigérian qui a stoppé Ebola et séquencé le premier Covid-19 africain : portrait d’un scientifique déterminé à faire gagner l’Afrique la bataille des épidémies.
Christian Happi, biologiste moléculaire camerounais né le 1er juin 1968 à Sangmélima, dans le sud du Cameroun, est aujourd’hui l’une des figures les plus respectées de la recherche africaine sur les maladies infectieuses. Rien ne prédestinait pourtant cet enfant d’une famille modeste de l’Ouest camerounais à devenir un pionnier de la génomique. Atteint à plusieurs reprises par le paludisme durant son enfance, il garde en mémoire la peur et la faiblesse. À 12 ans, la lecture d’un article sur James Watson et Francis Crick, découvreurs de la double hélice de l’ADN, déclenche une vocation définitive : il sera scientifique.
Élève brillant dans une école catholique, il obtient un baccalauréat scientifique puis une licence de biochimie à l’université de Yaoundé en 1992. Passionné par le paludisme, il traverse la frontière et rejoint l’université d’Ibadan au Nigeria, où il décroche un master (1995) puis entame une thèse sur la résistance du parasite aux antipaludiques. Repéré lors d’une conférence par la professeure Dyann Wirth de Harvard, il s’envole pour les États-Unis en 1998 et soutient son doctorat en 2000. Il reste ensuite onze ans à la Harvard T.H. Chan School of Public Health, où il devient professeur et affine sa vision d’une science collaborative, loin des lourdeurs qu’il reproche au modèle francophone.
En 2011, le retour en Afrique s’impose comme une évidence. Il choisit le Nigeria, géant démographique et épicentre des épidémies, et rejoint l’université privée Redeemer’s à Ede (État d’Osun). Là, il crée en 2013 l’African Centre of Excellence for Genomics of Infectious Diseases (ACEGID), soutenu par la Banque mondiale, les NIH, Wellcome Trust et le département de la Défense américain. Objectif : former une nouvelle génération de chercheurs africains et faire du continent un acteur majeur de la génomique des maladies infectieuses. Plus de mille scientifiques y ont déjà été formés.
Quand Ebola arrive au Nigeria en juillet 2014 via un voyageur libérien, Happi et son équipe séquencent le virus en quelques heures, identifient les chaînes de transmission et valident un test diagnostique rapide reconnu par l’OMS et la FDA. Le pays est déclaré indemne trois mois plus tard. En 2015, il découvre deux nouveaux virus humains à Ekpoma (EKV-1 et EKV-2). Dès février 2020, face au Covid-19, ACEGID réalise le premier séquençage africain du SARS-CoV-2 et met au point un test à 3 dollars, accessible aux systèmes de santé les plus fragiles. Le centre devient laboratoire régional de référence OMS.
A lire aussi: Dr Issack Biyong : le pionnier camerounais de la psychiatrie transculturelle
Déjà distingué par le Merle A. Sande Award (2011), le HUGO African Prize (2019) et la médaille Bailey K. Ashford (2020), Christian Happi incarne une Afrique qui ne subit plus les épidémies mais les anticipe et les combat avec ses propres outils. « La science doit servir là où le besoin est le plus grand », répète-t-il. Et il le prouve, jour après jour, depuis le cœur du continent.
Mireille Siapje














Comments are closed