Au Cameroun, la kinésithérapie du sport reste le parent pauvre du football.
La kinésithérapie du sport au Cameroun est encore loin de son plein potentiel. Souvent réduite à de simples massages ou à des gestes de secourisme, elle est pourtant bien plus complexe. Entre prévention, rééducation et réathlétisation, son rôle est vital pour la santé et la performance des athlètes. Mais faute de moyens et de compréhension, les clubs sportifs camerounais fonctionnent avec un kiné par équipe, quand il en faudrait au moins trois.
Activité physique ou activité sportive : une confusion fréquente
Luc Njiki, technicien en kinésithérapie et chef du service kiné du centre médical de l’état-major, tient à lever une confusion courante : « Il y a d’un côté l’activité physique, que tout le monde doit pratiquer. L’OMS recommande trois séances par semaine pour les personnes sédentaires. Et de l’autre côté, l’activité sportive, qui est spécifique à chaque discipline : football, handball, judo, karaté… Or, chez nous, on mélange tout. On pense que le kinésport, c’est juste de soigner les bobos. Mais l’activité physique elle-même est une technique de soin en kinésiothérapie. »
Pour lui, cette méprise contribue à réduire le kiné à un rôle de secouriste. « Dans les clubs, on pense qu’un kiné sert uniquement à poser une glace ou un bandage. C’est très loin de la réalité. Le kinésport, c’est la prévention des blessures, le diagnostic, le traitement et la réathlétisation jusqu’au retour à la compétition. »
Un seul kiné pour 25 joueurs : mission impossible
En Europe, la norme voudrait qu’une équipe compte au minimum trois kinésithérapeutes pour un effectif de 25 joueurs. Au Cameroun, la réalité est tout autre : les clubs n’emploient généralement qu’un seul kiné, parfois même aucun.
Luc Njiki illustre : « Un kiné doit préparer les joueurs, masser, strapper, assurer les échauffements, soigner les blessés et suivre la rééducation. Comment un seul professionnel peut-il gérer 18 joueurs sur une liste de match ? C’est humainement impossible. »
Ce sous-effectif entraîne des conséquences directes sur les athlètes : absence de suivi adapté, blessures mal soignées, arrêts prolongés, voire fins de carrière prématurées. « Beaucoup de joueurs sont contraints de consulter en cabinet privé avec leurs propres moyens, faute de suivi en club », déplore Njiki, lui-même ancien footballeur qui raconte avoir perdu huit mois de carrière faute de kiné qualifié à son époque.
Entre passion et manque de reconnaissance
Pour Gael Tiwa, ingénieure en kinésithérapie et chef du centre médical de l’Académie nationale de football (Anafoot), la discipline est en voie de développement mais reste sous-évaluée.
« Le rôle du kiné, c’est de prévenir les blessures, d’assurer la rééducation fonctionnelle et la réathlétisation. Ces trois piliers sont fondamentaux pour un club qui veut réussir durablement. Mais les dirigeants et parfois même les joueurs n’ont pas encore cette culture. »
Elle ajoute que la précarité des conditions n’arrange rien : « Les kinés sont très mal rémunérés. Certains joueurs n’ont pas les moyens de payer leur prise en charge complète, et par conscience professionnelle, nous finissons souvent le traitement sans contrepartie. C’est un métier de passion, mais il faut aussi que les clubs et les instances sportives reconnaissent sa valeur. »
Une profession clé pour l’avenir du sport camerounais
La kinésithérapie du sport ne peut plus être perçue comme un simple accompagnement. Elle est une composante stratégique de la performance sportive, au même titre que l’entraîneur ou le préparateur physique. Prévenir les blessures et assurer un retour au jeu sécurisé, voilà ce qui permet de prolonger la carrière des athlètes et de hausser le niveau de compétitivité des clubs.
Sans une meilleure organisation, des moyens suffisants et une reconnaissance institutionnelle, le Cameroun continuera de perdre de nombreux talents sur blessure. « Il est temps que les présidents de clubs comprennent que la santé des joueurs est aussi importante que la victoire sur le terrain », conclut Gael Tiwa.
Mireille Siapje














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