Les violences basées sur le genre accroissent considérablement la vulnérabilité des femmes au VIH/sida. Dans ce contexte, la situation des travailleuses du sexe, doublement exposées à la violence des clients et aux risques de transmission, illustre l’urgence d’une riposte intégrée.
À l’occasion du lancement de la 19ème édition des 16 Jours d’activisme contre les violences faites aux femmes, un lien critique s’impose au Cameroun : celui entre les violences basées sur le genre (VBG) et la vulnérabilité accrue des femmes au VIH/sida. Alors que le pays vient de clôturer le Mois camerounais de lutte contre le Sida ce 1er décembre 2025, cette intersection constitue un défi majeur de santé publique, nécessitant une riposte intégrée et urgente.
Le lien entre ces deux fléaux est multidimensionnel et se renforce mutuellement. Premièrement, la violence, en particulier sexuelle, prive les femmes de tout pouvoir de négociation pour l’utilisation du préservatif. Cette réalité est exacerbée pour les populations clés, comme le constate Olain GATCHO DEUTOU, Point Focal du projet SAGCO à Horizons Femmes : « Les clients des travailleuses du sexe se disent que cette activité n’est pas légale. Après s’être servis, ils refusent souvent de payer, en leur disant : “Même si tu portes plainte, ça ne peut pas aboutir”. »
Deuxièmement, la peur des représailles physiques ou d’un abandon économique dissuade les femmes de demander à leur conjoint de se faire dépister ou de révéler leur propre statut sérologique. Enfin, la stigmatisation liée au VIH s’ajoute à celle des violences, créant une « double peine » qui isole les survivantes et les éloigne des services de santé essentiels. Cette dynamique contribue à la « féminisation » de l’épidémie, avec une prévalence jusqu’à six fois plus élevée chez les adolescentes de 15-24 ans que chez les garçons du même âge.
L’Action sur le Terrain : Briser le Silence par la Confiance
Face à cette problématique, des réponses intégrées émergent. D’un côté, des initiatives comme le réseau NETCOM Gender ou le projet « Les Hommes comme Partenaires » du Peace Corps œuvrent à transformer les normes sociales. De l’autre, des centres spécialisés agissent en première ligne. À Yaoundé, le DROP-IN Centre d’Horizons Femmes, dans le quartier de Melen, offre un refuge crucial. « En Afrique, le sexe est un sujet tabou. Il génère une auto-discrimination ; elles ont peur », explique Olain GATCHO DEUTOU. Pour briser ce silence, le centre mise sur la proximité et la confiance : « Nous travaillons au quotidien avec les TS. Certaines de nos collègues sont d’anciennes TS reconverties. […] Ce sont nos bénéficiaires, nos copines, nous savons ce qu’elles vivent. »
Dès qu’une femme franchit la porte, une prise en charge holistique et volontaire se met en place, reposant sur trois piliers : un soutien psychologique immédiat, une prise en charge médicale complète incluant la prévention du VIH, et un volet juridique. En deux mois, le projet SAGCO a identifié 50 cas de VBG. « Parmi eux, peut-être 5 font l’objet d’une prise en charge juridique. Pour les autres, c’est le soutien psychologique et médical qui prévaut », précise la Point Focal, illustrant la réticence face à des procédures judiciaires complexes.
Un Impératif Sanitaire qui Demande une Mobilisation Générale
Cette action locale démontre l’efficacité d’une approche intégrée, mais les obstacles systémiques persistent : éloignement géographique des services, pauvreté, méconnaissance des droits et violences économiques. Malgré une baisse de 50% de la prévalence nationale du VIH depuis 2018, le pays reste confronté à une épidémie généralisée, avec des préoccupations particulières pour les adolescentes, les jeunes femmes et les populations clés.
La campagne des 16 Jours d’activisme est donc une occasion cruciale de mettre en lumière ce lien mortifère. Comme le rappellent les Nations Unies, éliminer la violence à l’égard des femmes n’est pas seulement un impératif des droits humains ; c’est une condition sine qua non pour en finir avec le sida et bâtir des sociétés en bonne santé. Briser ce cercle vicieux exige un engagement renouvelé, des financements durables et une mobilisation de tous les secteurs de la société camerounaise pour pérenniser et étendre les modèles qui fonctionnent.
Le droit international, riche en conventions, offre un cadre aux États, mais son application sur le terrain, notamment pour protéger les femmes les plus vulnérables, soulève d’importantes divergences. Le droit international considère majoritairement la prostitution comme une forme d’exploitation et de violence contre les femmes. La Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui (1949) a marqué un tournant en considérant les personnes en situation de prostitution comme des victimes de proxénètes et de trafiquants. Elle exige des États qu’ils punissent toute personne qui embauche, exploite la prostitution d’autrui, ou tient une maison close.
Cette approche est renforcée par des instruments plus récents. L’article 6 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) appelle les États à réprimer « l’exploitation de la prostitution des femmes ». Le Protocole de Palerme (2000) contre la traite des êtres humains invite spécifiquement les États à « décourager la demande qui favorise toutes les formes d’exploitation ». Le Comité CEDEF a précisé, dans sa Recommandation générale n°38, que la prostitution est « enracinée dans des discriminations structurelles sexistes » et constitue une violence fondée sur le genre, exacerbée par la pauvreté, les conflits et les stéréotypes de domination masculine.
Alors que le pays réfléchit à l’application des traités internationaux, l’enjeu sera de trouver un équilibre qui permette effectivement de lutter contre le trafic et l’exploitation brutale, tout en garantissant que les femmes, souvent prises au piège de la pauvreté et de la violence, ne soient pas doublement victimes – des proxénètes et d’un système judiciaire inadapté. Comme le rappelle la campagne des 16 Jours, protéger la dignité et la santé des femmes les plus vulnérables est une condition fondamentale pour toute société.
Elvis Serge NSAA
Encadré – VIH au Cameroun : les chiffres clés de l’UNICEF
À l’occasion de la Journée mondiale du sida, UNICEF Cameroun dresse un bilan de la situation des enfants, adolescentes et femmes enceintes face au VIH dans le pays.
Données clés (2023)
- 30 % des nouvelles infections concernent les adolescentes et jeunes femmes de 15 à 24 ans.
- 1 enfant ou adolescent sur 2 vivant avec le VIH n’a pas accès aux antirétroviraux.
- Taux de prévalence élevé dans les régions du Sud, Est, Adamaoua et Nord-Ouest (jusqu’à 5,8 %).
- Transmission mère-enfant : 14,8 %, un niveau encore alarmant.
- Les femmes restent les plus exposées : 3,4 % contre 1,9 % chez les hommes.
Principaux obstacles identifiés :
Manque de structures offrant la PTME.
Ruptures fréquentes de stocks de tests VIH.
Faible couverture communautaire.
Stigmatisation persistante freinant l’accès aux soins
Réponse nationale :
Mise en œuvre du Plan stratégique national VIH/IST 2024–2030.
Engagement du Cameroun dans l’Alliance mondiale pour l’élimination du sida chez les enfants d’ici 2030.
Message clé de l’UNICEF :
Renforcer l’accès aux soins, assurer la continuité des traitements et combattre les normes sociales néfastes sont essentiels pour inverser la tendance.














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