Dans un entretien accordé à notre rédaction, le Dr Florine Njapndounke, médecin du sport, parle du suivi médical des sportives enceintes. Elle propose des stratégies à mettre en œuvre pour permettre aux athlètes de conserver leur niveau de performance pendant et après la grossesse.
Comment déterminez-vous, sur le plan physiologique, la limite à ne pas franchir pour une athlète habituée à s’entraîner à très haute intensité ? Quels indicateurs (fréquence cardiaque, échelle de Borg, ou “test de la parole”) utilisez-vous pour adapter ses charges de travail tout en garantissant la sécurité fœtale ?
Une grossesse normale n’est pas contre-indiquée à la pratique du sport. Seulement les grossesses à haut risque sont contre-indiquées. Même chez une athlète de haut niveau, la grossesse normale n’est pas contre-indiquée à la pratique du sport. L’objectif durant la grossesse n’est plus de rechercher la performance maximale. Mais, plutôt de préserver la santé de la mère et du bébé. Donc, pour déterminer les limites pendant l’exercice physique, nous utilisons plusieurs indicateurs complémentaires. D’abord, l’échelle de Borg qui mesure la perception de l’effort, et il est souvent recommandé un effort perçu entre 12 et 14/20, correspondant ainsi à une intensité modérée. Donc, nous utilisons aussi le test de la parole considérant que tant que l’athlète est capable de tenir une conversation pendant l’exercice physique, cela voudrait dire que l’intensité reste normale et compatible avec la bonne oxygénation de la maman et du fœtus.
Concernant la fréquence cardiaque, ce n’est pas un très bon critère de décision parce que la grossesse en elle-même modifie naturellement le rythme cardiaque et donc, la fréquence cardiaque est très peu utilisée pour mesurer l’intensité de l’exercice physique. Nous surveillons également d’autres signes d’alerte, notamment : la fatigue excessive, les contractions utérines, les saignements, des douleurs thoraciques, les vertiges ou alors les diminutions des mouvements fœtaux lorsque cela est compatible avec l’âge gestationnel. Donc, l’entrainement est interrompu si on a l’un de ces signes. Et puis un avis gynécologique est demandé.
Le suivi d’une athlète enceinte demande une synergie inédite. Comment s’organise la collaboration concrète entre le gynécologue, le médecin du sport, le préparateur physique et l’entraîneur pour ajuster le programme au fil des trimestres ?
La prise en charge d’une sportive est pluridisciplinaire. Le gynécologue va s’assurer
que la grossesse évolue normalement et recherche d’éventuelles contre-indications à l’activité physique durant la grossesse. Le médecin du sport évalue les capacités de l’athlète, prévient les blessures et adapte les charges d’entraînement selon les modifications physiologiques de chaque trimestre. Le préparateur physique, quant à lui, transforme les recommandations en séances adaptées en privilégiant le maintien des qualités physiques tout en limitant des contraintes inutiles. L’entraineur va ajuster les objectifs sportifs et veiller au respect des adaptations proposées. Ce travail d’équipe permet à l’athlète de poursuivre son activité dans les meilleures conditions de sécurité.
Avec les modifications posturales et la sécrétion de relaxine (qui augmente la laxité ligamentaire), quels sont les risques de blessures spécifiques à surveiller chez l’athlète enceinte, et comment adapte-t-on le renforcement musculaire (notamment la protection du plancher pelvien) ?
Plusieurs changements physiologiques s’opèrent durant la grossesse et certains augmentent le risque de blessure. Donc, la relaxine entraine une plus grande laxité des ligaments associée au déplacement du centre de gravité et à la prise de poids de la sportive, cela va favoriser les entorses, les douleurs lombaires, les douleurs du bassin, les tendinopathies et des troubles de l’équilibre. Donc, pour limiter ces risques, nous privilégions le renforcement des muscles profonds du tronc. Les muscles et stabilisateurs du bassin et des hanches. Tout en évitant les mouvements brusques, les changements rapides de direction et les impacts excessifs lorsque cela est nécessaire. Nous nous assurons de permettre à la sportive de conserver un bon niveau de condition physique tout en réduisant les risques de blessures et les complications liées à la grossesse.
La phase post-partum est cruciale. Quel protocole de réhabilitation physique et périnéale mettez-vous en place avant d’autoriser la reprise des impacts au sol et des charges maximales ? Comment gérez-vous la balance énergétique, notamment en cas d’allaitement ?
Après un accouchement, le retour au sport ne doit pas être basé uniquement sur le temps écoulé. Mais il doit être guidé par une évaluation médicale et fonctionnelle de chaque athlète. Le protocole de réhabilitation est progressif et en fonction du cas et des conditions d’accouchement. Pour celles qui ont eu un accouchement normal, sans complication, après la consultation postnatale qui se passe généralement à la sixième semaine après l’accouchement, l’athlète peut reprendre progressivement une activité physique avec une intensité croissante dans le temps. Mais en cas de traumatisme du périnée après l’accouchement comme les déchirures, les épisiotomies, les accouchements par forceps, etc., une rééducation adaptée est mise en place pour renforcer le tonus musculaire et faciliter la
cicatrisation des lésions. Donc, les activités à impact comme la course et les sauts ne sont reprises que lorsque l’athlète ne présente ni douleur, ni fuite urinaire, ni sensation de pesanteur pelvienne et qu’elle a retrouvé une bonne stabilité du tronc et du bassin. Sur le plan nutritionnel, nous savons que l’allaitement n’est pas contre-indiqué à la reprise de l’entrainement, mais il faudrait adapter les apports alimentaires de la sportive en fonction des exigences de cet allaitement. L’allaitement augmente les besoins énergétiques d’environ 500 kilocalories par jour. Et donc, nous allons nous assurer d’un apport suffisant en énergie, en protéine, en calcium, en fer, en vitamine D pour compenser le surplus à apporter.
On observe une libération de la parole et de nouveaux guides ministériels sur la maternité des athlètes. Selon vous, quels sont les plus grands freins qui persistent encore aujourd’hui, qu’ils soient médicaux, culturels ou contractuels, pour les athlètes qui choisissent de mener une grossesse durant leur carrière ?
Selon moi, les progrès sont réels. Mais plusieurs obstacles persistent. Sur le plan médical par exemple, certains professionnels qui sont essentiellement formés à l’accompagnement des sportives enceintes proposent des précautions excessives qui conduisent à la limitation excessive de l’activité physique. Sur le plan culturel, on a beaucoup de préjugés et d’a priori dans la société. Ce qui pousse les athlètes à avoir des pressions psychologiques. Elles craignent notamment d’être perçues comme moins performantes ou de compromettre leur carrière. Sur le plan contractuel et économique, les droits des sportives enceintes ne sont pas toujours protégés. Il faut dire que la grossesse ne veut pas dire l’arrêt systématique du sport. Le médecin du sport, en collaboration avec le gynécologue et les autres encadreurs sportifs, permet à l’athlète de poursuivre sa carrière dans les meilleures conditions en préservant la santé de la maman et du bébé.








