Entre pression familiale écrasante, tabous de la santé mentale et diktat du diplôme érigé en unique sésame, le suicide des jeunes après l’échec aux examens révèle une profonde crise de société au Cameroun.
L’air est devenu lourd de chagrin à Bafoussam, ce 21 juillet 2026, date tragique où l’Hôpital régional a refermé ses portes sur le destin brisé de Karel. À tout juste 18 ans, cette candidate malheureuse au probatoire industriel a choisi de s’éteindre en avalant du raticide, la tristement célèbre « arata », après avoir encaissé la nouvelle de son échec. Ce matin-là, après avoir promis à sa mère de vérifier ses résultats en ville, l’adolescente a décroché son téléphone pour prononcer un cruel euphémisme : « Le marché n’était pas bon. » Quelques heures plus tard, sous les yeux impuissants de sa petite sœur qui a vu l’eau changer de couleur dans la cuisine familiale, elle s’enfermait dans sa chambre. Malgré une mobilisation rapide des voisins administrant des remèdes de fortune — œufs, lait, herbes traditionnelles — et une évacuation en urgence, le médecin-chef de l’hôpital n’a pu que constater le décès moins de trente minutes après son admission, brisant un père hagard déclarant le vivre comme un cauchemar et conduisant sa mère en urgence sous le choc.
Loin d’être un incident isolé, ce drame met en lumière une onde de choc nationale et une crise silencieuse qui secoue la société. À Manguier, une jeune fille de 17 ans a ingéré un produit toxique après son baccalauréat ; à Bafang, un garçon s’est ôté la vie après un double échec au BEPC, rongé par la peur de décevoir et se sentant comme un « échec ambulant » ; à Bamenda, un jeune homme a été retrouvé pendu après avoir raté son GCE O Level, convaincu que sa précarité faisait de cet examen sa seule porte de sortie. Derrière ces funestes destins se cache une pression sociétale écrasante, alimentée par des statistiques alarmantes : Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), près de 800 000 personnes mettent fin à leurs jours chaque année dans le monde, soit une toutes les quarante secondes. Au Cameroun,
le taux de suicide est passé de 4,9 pour 100 000 habitants en 2012 à 12,2 en 2016, une hausse particulièrement visible chez les hommes (17,1 pour 100 000). Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes de 15 à 29 ans, juste après les accidents de la route. Pourtant, comme le rappelle Alain Bila, président de l’Association camerounaise de prévention et de lutte contre le suicide (ACPLS), il n’existe pas encore d’étude sérieuse ayant démontré de manière précise l’état des lieux au Cameroun. « Les données de l’OMS datant de 2019 estimaient à 2 333 le nombre de cas enregistrés au Cameroun. Mais c’est un phénomène très stigmatisé, entouré de tabous ».
Face à cette explosion de la détresse psychologique, les experts pointent du doigt un engrenage neurobiologique et social implacable. Pour le Dr Pokam Audray, psychologue clinicienne à l’hôpital Jamot de Yaoundé, le stress aigu provoqué par l’échec perturbe l’organisme en augmentant la pression artérielle et en activant l’amygdale tout en inhibant le cortex préfrontal, siège de la réflexion. L’adolescent fonctionne alors sur un mode purement émotionnel, et si l’événement perdure, le cortisol et l’adrénaline provoquent un « figement » du système nerveux, plongeant le jeune dans une paralysie décisionnelle où la peur dicte un geste irréversible.
Un diagnostic complété par le Dr Laure Menguene, psychiatre dans le même établissement, qui identifie les profils les plus vulnérables parmi les perfectionnistes, les redoublants en dernière chance, les jeunes isolés, les orphelins et les élèves issus de familles précaires. Pour endiguer cette hémorragie, les spécialistes croisent leurs analyses pour appeler à un sursaut collectif : la famille, qui fait peser la peur de décevoir et le poids de l’investissement financier ; l’école, qui stigmatise les redoublants sans préparer à l’après-échec ; et la société, qui érige le diplôme en dogme absolu tout en exposant les candidats sur les réseaux sociaux, doivent fondamentalement changer de regard. Un message d’espoir urgent doit être martelé aux élèves en détresse, leur rappelant qu’il est normal d’avoir mal, mais que leur vie vaut infiniment plus qu’un examen et que demander de l’aide auprès de ceux qui aiment demeure le plus grand des courages pour surmonter l’épreuve et recommencer autrement.
INTERVIEW
« Aucun diplôme ne vaut une vie »

Docteur Menguene, chaque année au Cameroun, la proclamation des résultats des examens officiels est malheureusement marquée par des suicides chez des candidats qui ont échoué. En tant que psychiatre, comment analysez-vous ce phénomène ?
Effectivement, nous constatons de plus en plus que cette période de proclamation des résultats est propice à une recrudescence des cas de suicide. Pour analyser ce phénomène, il faut d’abord évoquer la pression sociale et familiale. Dans notre contexte, la réussite scolaire est souvent perçue comme la seule voie de réussite sociale. Dès lors, échouer à un examen revient à décevoir toute la famille. Ensuite, il y a un manque de repères après l’échec. Beaucoup de jeunes n’ont pas d’alternative claire : pas d’orientation, pas de possibilité de rattrapage. Ils se sentent coincés, sans issue.
Troisièmement, le tabou autour de la santé mentale joue un rôle majeur. Ces jeunes vivent un état de stress, de détresse et d’anxiété, mais ils n’ont pas la possibilité de verbaliser leur mal-être, car cela serait perçu comme une faiblesse. Ils gardent tout pour eux, jusqu’à l’explosion.
Enfin, il ne faut pas négliger l’effet de la médiatisation. Lorsqu’un suicide est rapporté avec des détails sordides, d’autres jeunes en détresse peuvent s’identifier et passer à l’acte par mimétisme. D’où l’importance capitale d’une communication responsable de la part des médias.
Quels sont, selon vous, les facteurs psychologiques et sociaux qui poussent un jeune à passer à l’acte suicidaire dans ce contexte précis ?
Ces facteurs sont multiples et s’entremêlent. Sur le plan psychologique, on retrouve d’abord le perfectionnisme et l’auto-pression. Beaucoup d’élèves se mettent une pression énorme : pour eux, l’échec signifie qu’ils sont nuls, qu’ils ne valent rien. Ensuite, il y a la honte, la culpabilité et la peur de décevoir les parents qui ont investi. Ils ont peur du jugement, et cette peur peut devenir insoutenable.
On observe aussi un manque d’estime de soi : pour certains jeunes, l’école devient la seule mesure de leur valeur. Quand ils ratent, tout s’écroule. Ajoutons à cela l’isolement : ils souffrent en silence, sans pouvoir verbaliser leur mal-être, jusqu’à épuisement. Et enfin, le désespoir : l’idée que sans ce diplôme, ils ne sont rien, qu’ils n’ont pas d’avenir. C’est un pessimisme total qui favorise le passage à l’acte.
Sur le plan social et environnemental, il y a le poids de la famille, le regard du quartier, l’humiliation publique sur les réseaux sociaux ou à l’école. La précarité aggrave la situation : pour certains, c’était la dernière chance, il n’y a pas d’argent pour reprendre. Le manque d’orientation et le tabou de la santé mentale viennent compléter ce tableau. C’est donc la combinaison de cette pression interne et externe qui conduit au drame.
Quels sont les signes avant-coureurs ou les comportements atypiques qu’un parent, un enseignant ou un camarade peut repérer chez un candidat anxieux avant la proclamation des résultats ?
Les signes sont nombreux et peuvent être d’ordre physique, émotionnel ou comportemental. Sur le plan physique, on peut observer des insomnies, des maux de tête, des douleurs abdominales ou lombaires inexpliquées. Un élève qui suivait bien son traitement pour une maladie chronique peut soudainement décompenser à cause du stress.
Sur le plan émotionnel et comportemental, il faut être attentif à un retrait soudain : l’enfant s’isole, ne répond plus aux messages, ne veut plus voir ses amis. On peut noter une tristesse ou, à l’inverse, une irritabilité excessive. Il pleure facilement, s’énerve pour un rien, passe de la tristesse à l’agressivité. Les discours pessimistes sont des signaux d’alarme majeurs : “Ça ne sert à rien, de toute façon je vais échouer, je vais vous décevoir, ma vie est finie”. Il y a aussi une perte d’intérêt pour les activités qu’il aimait auparavant (sport, sorties, révisions).
Enfin, des signes plus graves doivent alerter immédiatement : le fait de donner ses affaires personnelles auxquelles il tient, ou de parler de la mort et de la disparition,
même sur le ton de la plaisanterie. Dans notre culture, on a trop tendance à minimiser ces propos. Il faut les prendre au sérieux.
Comment la pression sociale, familiale, scolaire et économique joue-t-elle dans ce phénomène ?
Cette pression agit à plusieurs niveaux. Au niveau familial, on entend des propos comme : “on a tout sacrifié pour toi”, “tu dois réussir pour relever la famille”. L’enfant porte le projet de toute une famille. Échouer, c’est trahir. Au niveau du quartier, de l’église et des réseaux sociaux, les résultats sont publics. Le regard des autres pèse lourd : l’échec devient source de moquerie et de honte. Beaucoup de jeunes préfèrent disparaître plutôt que d’affronter ce jugement.
La pression scolaire est également forte. Certains établissements affichent les taux de réussite et les responsables disent aux élèves : “Si vous ratez, vous salissez le nom du collège”. L’élève devient une honte non seulement pour sa famille, mais aussi pour son école.
Enfin, la pression économique est déterminante. Quand la famille n’a pas les moyens de payer une reprise, l’échec est vécu comme une catastrophe. L’élève se dit : “Si je rate, je ne suis plus rien, je suis fini”. Au fond, le problème n’est pas que l’élève soit faible. C’est ce qu’on lui a fait croire : que sa valeur humaine se résume à une note. C’est cela qu’il faut changer.
Que peut-on faire concrètement pour prévenir ces drames ?
Avant les résultats, il est essentiel de préparer et décompresser les élèves : organiser des campagnes de sensibilisation dans les écoles, deux semaines avant la proclamation, avec des professionnels de la santé mentale. L’objectif est de leur faire comprendre qu’un examen n’est qu’une étape, qu’il ne détermine ni leur valeur ni toute leur vie. Il faut aussi proposer des plans B : discuter concrètement des options en cas d’échec (changement de filière, apprentissage, etc.). Mettre en place des cellules d’écoute ou un numéro vert. Et envoyer des messages aux parents pour les sensibiliser à l’importance de leur soutien inconditionnel.
Le jour des résultats, il faudrait idéalement ne pas afficher les noms publiquement, mais remettre les résultats en mains propres. Demander aux élèves de ne pas venir seuls, mais accompagnés d’un adulte. Prévoir une salle d’accueil avec un conseiller ou un psychologue. Changer la tonalité des annonces : féliciter les admis, mais encourager les autres et leur donner immédiatement des informations sur les rattrapages.
Après les résultats, il faut accompagner les non-admis, les motiver, lutter contre le
harcèlement et les moqueries. Les médias doivent adopter une communication responsable : ne pas relayer les détails sordides des suicides, pour éviter l’effet d’imitation. Enfin, il est crucial de valoriser d’autres réussites en invitant des témoins qui ont rebondi après un échec.








