À Ndélélé, dans la région sanitaire de l’est du Cameroun, la santé se heurte à la dure réalité du terrain : infrastructures vétustes, déficit de personnel et barrières culturelles tenaces.

Dr Bertrand Frank Mezeni Nguele et son équipe de travail au four et au moulin.
Au centre de ce dispositif, l’Hôpital de District de Ndélélé mène une bataille de tous les instants sous la direction du Dr Bertrand Frank Mezeni Nguele, Directeur nommé le 26 novembre 2024. Malgré un volontarisme managérial évident pour moderniser les structures, l’établissement ploie sous des goulots d’étranglement structurels qui freinent la prise en charge d’une communauté de plus de 10 000 âmes.
Créé dans les années 1970 comme dispensaire, l’établissement est devenu au fil de l’histoire un centre médical puis un hôpital de district. Mais le temps a laissé des rides profondes sur les structures. Le Dr Mezeni Nguele déclare à ce sujet : « C’est une vieille formation sanitaire, vous avez pu le constater avec la vétusté des bâtiments qui ont pris quelques rides avec le temps. Mais malgré tout, depuis notre arrivée, nous avons essayé de lui donner un aspect rajeuni et ceci dans un sens où nous voulons améliorer notre espace, notre cadre de travail pour que les populations puissent se sentir à l’aise et fréquenter leur formation sanitaire ».
L’hôpital compte aujourd’hui 10 services principaux : urgences pédiatriques, médecine, chirurgie, UPEC (VIH), nutrition, maternité, vaccination, laboratoire et pharmacie. De son côté, la surveillante générale, Christelle Wandji, met en lumière le manque d’infrastructures adaptées : « Concernant les urgences, nous n’avons pas un bâtiment d’urgence. Nous avons juste l’accueil, comme vous avez constaté là. Lorsque les patients arrivent, on les reçoit. Il y a un personnel qui est là pour les accueillir. On les reçoit convenablement comme il se doit et on les oriente en fonction des indications, en fonction des plaintes. »

Le paradoxe du personnel : 74 % de précarité absolue
Le défi le plus alarmant pour le top management réside sans conteste dans ses ressources humaines. L’hôpital compte un effectif total de 23 personnels, un chiffre dérisoire pour ce grand bassin démographique. Plus grave encore, la structure de cet effectif révèle une fragilité extrême : seuls 6 agents sont des fonctionnaires de l’État. Les 17 autres sont des personnels occasionnels, contractuels ou affectés temporairement par des programmes de santé.
Le directeur détaille cette situation préoccupante : « Vous convenez avec moi que 17 personnels sont soit dans une situation précaire, soit sont des personnels occasionnels, soit sont des personnels affectés sur site par les programmes. Sur ce, vous voyez qu’en termes de ratio, nous sommes à 74 % de personnels non étatiques et 26 % de personnels de l’État affectés, ce qui décrit un manque réel de personnels au sein de la formation sanitaire, ce qui est un très gros goulot d’étranglement pour nous et c’est l’occasion pour moi aussi de faire un plaidoyer à la hiérarchie afin qu’on puisse améliorer cet état des choses pour le bien-être des populations. »
Poids des traditions et barrière linguistique majeure
L’autre grand défi est d’ordre socioculturel. Situé en zone rurale, l’établissement subit le poids des croyances locales et des médecines traditionnelles. Le Dr Mezeni Nguele déplore ces habitudes : « Maintenant, en termes de fréquentation, nous avons des difficultés, c’est commun à la localité, parce que cela est lié aussi aux us et coutumes et aux croyances qui ont pignon sur rue. Et ce n’est pas évident. Et la plupart du temps, on a tendance à se rendre vers la formation sanitaire quand la situation devient déjà un peu critique. » Les accouchements illustrent parfaitement cette résistance culturelle.
La surveillante générale et sage-femme, Christelle Wandji, en fait d’ailleurs un constat sans appel : « Vous savez, nous sommes en zone rurale et ce n’est pas très facile parce que la majorité des patients qui viennent sont des autochtones. Ici, en tant que personnel, nous sommes des étrangers. La majorité ici sont des étrangers. Parfois, nous avons des difficultés à échanger avec eux. Nous faisons beaucoup plus référence à des ASC qu’il faut appeler de temps en temps pour venir lui traduire. Pour les accouchements, la majorité accouchent en communauté, il y a
les matrones un peu partout. Donc, lorsqu’on reçoit des cas, on va savoir qu’elles ont essayé au quartier, ça n’a pas donné. Bon, si on peut avoir deux à trois cas par semaine, je n’ai pas un très gros travail en tant que tel ».
Un plaidoyer urgent pour le plateau technique et l’évacuation
Avec une fréquentation moyenne oscillant entre 40 et 60 malades par mois, l’hôpital applique la Couverture santé universelle (CSU) de façon partielle (gratuité pour les enfants de 0-5 ans et prise en charge du VIH), mais attend son accréditation pour le dispositif du « Chèque santé ». Pour assurer une prise en charge efficace, le management réclame un relèvement du plateau technique. L’absence d’une ambulance médicalisée est une tragédie logistique permanente au vu de l’état des routes.
Le Dr Mezeni Nguele conclut sur ses attentes majeures face à la hiérarchie : « C’est une situation très problématique, parce qu’au vu de l’état de route pour le moment, ce n’est pas évident. Nous avons fortement besoin d’une ambulance médicalisée, parce que nous sommes vraiment dans une localité dont l’accès est un peu assez difficile. Et il faudrait, pour que nous puissions lier notre formation sanitaire aux autres formations de troisième, deuxième catégorie, qu’on puisse avoir une ambulance médicalisée. Au-delà de ça, on formulera aussi un état de besoin sur l’ouverture de certains services comme l’odontostomatologie, comme un service d’imagerie médicale, et pourquoi pas la création d’une morgue pour cet hôpital de district ».

En attendant, Christelle Wandji explique l’engagement du personnel pour préserver la structure : « Nous avons établi, par exemple, un jour qui est le jeudi propre où tout le personnel est invité à venir. Et pour cela, ils respectent. Parfois, quand nous sommes débordés et que nous constatons que l’hôpital n’est pas dans sa lueur tellement visible, propre, tout le personnel s’y met en choisissant un autre jour en dehors du jeudi propre. Et tout le monde s’y met ensemble. »















