Le Dr Valerie Flore Donkeng Donfack, microbiologiste au Centre Pasteur du Cameroun, consacre sa carrière à rendre la tuberculose, l’ulcère de Buruli et la lèpre moins invisibles. Non par des discours, mais par des actes précis : introduction de tests moléculaires, renforcement des laboratoires, coordination de la qualité, et désormais, levée des barrières de genre avec le projet TAGUE‑SKIN NTD.
Dr Valerie Flore Donkeng Donfack
Il est des heures où la science ne pèse pas plus lourd qu’une gêne à l’épaule, un nodule sous la peau que l’on néglige, une toux traînante que le temps n’efface pas. Dans les zones reculées de l’Est camerounais, là où la forêt rase les habitations et où la route se fait promesse fragile, ces signes discrets sont trop souvent des diagnostics manqués. Tuberculose, ulcère de Buruli, lèpre : des maladies que l’on dit négligées parce qu’elles frappent ceux dont on parle peu. Pourtant, c’est précisément là, dans l’invisible des systèmes de santé fragiles et dans la persévérance des laboratoires nationaux, que le Dr Valerie Flore Donkeng Donfack a choisi d’ancrer sa vie. Microbiologiste, chercheuse, femme de terrain et de stratégie, elle ne porte ni cape ni blason. Elle porte une blouse de laboratoire, un carnet de notes, et une conviction inébranlable : un diagnostic exact, administré à temps, ne se contente pas de soigner un corps — il restaure une place dans le monde.
Née dans un Cameroun où la science était encore un chemin semé d’embûches pour une jeune fille, le Dr Valerie Flore Donkeng Donfack ne s’est jamais laissée enfermer par les déterminismes. Dès sa licence en biochimie à l’Université de Yaoundé 1, elle cherche la matière vivante là où elle se dérobe : dans les interactions invisibles entre la plante médicinale et le bacille, dans les stratégies de défense des micro-organismes. Son master confirme une inclination profonde pour la microbiologie, mais c’est son doctorat, soutenu en 2015 entre le Cameroun et l’Université de Minho au Portugal, qui va sceller son destin. Sa thèse porte sur l’évaluation des propriétés antimycobactériennes de plantes médicinales camerounaises. Une recherche ancrée dans son territoire, mais menée avec une rigueur internationale. Elle y apprend la manipulation des agents pathogènes de niveau 3, la biosécurité, l’immunologie, la science animale de laboratoire. À chaque formation, elle forge un atout. À chaque bourse — notamment la prestigieuse bourse Robert S. McNamara en 2012-2013 — elle ouvre une porte.
Mais le laboratoire n’est jamais pour elle une tour d’ivoire. En 2013, elle intègre comme assistante de recherche l’unité de mycobactériologie du Centre Pasteur du Cameroun, qui abrite le Laboratoire National de Référence pour la Tuberculose. Très vite, son rôle dépasse celui de la technicienne. Elle devient responsable de la salle de confinement de niveau biologique 3 (BSL-3) — un sanctuaire technique où se joue la sécurité même des manipulateurs face à des souches ultra-résistantes. Elle rejoint les comités de biosécurité et de biobanque. Elle travaille main dans la main avec le Programme National de Lutte contre la Tuberculose. Ce n’est plus seulement la recherche fondamentale qui l’anime : c’est l’organisation du réseau, la montée en qualité, la
fiabilité des résultats rendus aux patients.
Le Dr Valerie Flore Donkeng Donfack est de celles qui pensent que la fiabilité sauve. À une époque où la microscopie reste le premier recours dans des centaines de centres de santé, elle participe à l’introduction de nouveaux outils moléculaires comme le TB-LAMP, recommandé par l’OMS. L’enjeu est immense : passer d’un examen qui dépend de l’œil et de l’expérience d’un technicien à un test rapide, sensible, reproductible. Ce n’est pas une simple substitution technique. C’est un changement de paradigme diagnostique. Et dans ce basculement, elle veille à ce que chaque laboratoire du réseau national ne soit pas laissé pour compte. Elle coordonne les programmes d’évaluation externe de la qualité, ces audits croisés qui transforment des laboratoires parfois défaillants en maillons fiables d’une chaîne de confiance. Grâce à ces efforts, des milliers de patients, surtout les plus pauvres et les plus éloignés des capitales, voient leur diagnostic s’accélérer, leur traitement s’adapter, leur contagion s’arrêter.
Son travail ne s’arrête pas aux mycobactéries classiques. Elle s’intéresse à la tuberculose asymptomatique, cette forme silencieuse qui continue de transmettre le bacille sans que le patient ne tousse. Elle évalue de nouveaux types d’échantillons, des prélèvements moins invasifs, plus acceptables pour les enfants ou les personnes vivant avec le VIH. Elle publie dans des revues internationales, mais garde les pieds sur le sol camerounais. En 2018-2019, elle obtient un financement d’Eiken Chemical Company pour évaluer le kit de détection Loopamp MTBC sur différents types de spécimens. Elle collabore avec la Fondation pour les Nouveaux Diagnostics Innovants (FIND). Chaque protocole de recherche est pensé comme un levier pour l’accès. Pas de connaissance gratuite : toute découverte doit devenir outil, formation, protocole national.
Ce qui frappe chez Valérie Flore, c’est l’aisance avec laquelle elle circule entre les échelles. Elle peut parler des heures durant des seuils de détection moléculaire ou des contrôles de qualité ISO 15189. Et le lendemain, on la retrouve à Gado-Badzéré ou à Lolo, dans des districts de santé frontaliers où les communautés vulnérables et les populations réfugiées vivent sous la menace des maladies tropicales négligées (NTD) cutanées. C’est là, en 2024, qu’elle a officiellement lancé le projet TAGUE-SKIN NTD. Un nom qui sonne comme un serment. L’objectif : identifier et analyser les barrières de genre et communautaires qui empêchent les femmes, notamment, d’accéder au diagnostic et aux soins pour des affections cutanées souvent stigmatisantes. Car dans ces régions, montrer un ulcère ou une lésion défigurante peut signifier l’exclusion sociale, la rupture familiale, la perte de toute activité génératrice de revenus. Les femmes, gardiennes silencieuses de la santé familiale, sont aussi les premières à renoncer à se faire soigner par peur du regard des autres.
Valerie Flore ne se contente pas de documenter ces barrières. Elle fait en sorte que les femmes leaders des communautés soient assises à la table des discussions. Elle veille à ce que les autorités locales et sanitaires ne soient pas de simples spectatrices mais des actrices du changement. Elle engage des focus groups inclusifs, cherche des solutions pratiques, culturellement acceptables et durables. Ce projet, elle le porte aussi comme membre active de WINS (Women in Neglected Tropical Diseases), ce réseau international qui milite pour que la lutte contre les NTD ne soit pas aveugle aux rapports de pouvoir ni aux inégalités de genre. Pour elle, l’équité en santé n’est pas un slogan : c’est une méthodologie. On ne peut pas lutter contre l’ulcère de Buruli sans comprendre pourquoi une mère de famille hésite trois mois avant de consulter.
L’attachement de Valerie Flore à la qualité, à la collaboration et aux solutions centrées sur les personnes n’est pas une posture de chercheure mondialisée. C’est le fruit d’années passées à observer les défaillances des systèmes, mais aussi leurs forces. Elle a vu des laboratoires ruraux, avec des ressources minimales, produire des résultats fiables parce qu’une supervision formative avait formé le personnel, harmonisé les pratiques, restauré la fierté du métier. Elle a vu des communautés marginalisées se mobiliser quand on leur a expliqué le diagnostic moléculaire non pas comme une machine venue d’Europe, mais comme un outil qui dit enfin la vérité sur leur maladie. Elle a vu des femmes analphabètes devenir les meilleures relais communautaires pour le dépistage de la lèpre, parce qu’on leur a fait confiance, qu’on leur a donné la parole, qu’on a reconnu leur intelligence du terrain.
Dans les couloirs du Centre Pasteur du Cameroun, à Yaoundé, sa voix est calme mais jamais effacée. Elle participe au comité de pilotage de la biobanque, une infrastructure précieuse pour la recherche future sur les pathogènes émergents, mais aussi sur les souches anciennes qui circulent encore. Elle encadre de jeunes chercheurs, hommes et femmes, avec cette exigence douce qui caractérise les grandes pédagogues. Elle ne cherche pas à briller. Elle cherche à transmettre. Sa bibliographie, sobre mais solide, parle pour elle. Ses co-publications avec Tchatchouang, Nzouankeu, Keumoe, ou Ngando montrent une chercheuse qui ne cultive pas la solitude académique mais l’intelligence collective. Elle sait que la tuberculose résistante ne se vaincra pas par un génie isolé, mais par des réseaux de laboratoires qui se font confiance, partagent leurs contrôles qualité, alertent sans se juger.
Un trait essentiel de son parcours mérite d’être souligné : elle a toujours refusé de choisir entre l’urgence clinique et la rigueur scientifique. Lors de l’épidémie de fièvre hémorragique à virus Ebola en 2014, elle est sur la ligne de front, participant à la réception et à l’analyse d’échantillons potentiellement mortels. Dans ces moments-là, la biosécurité n’est pas un concept de formation, c’est une question de vie ou de mort pour le manipulateur et pour la communauté. Sa responsabilité de la salle BSL-3 pendant toutes ces années n’est pas un titre honorifique. C’est un engagement quotidien à faire respecter des protocoles exigeants, à former les utilisateurs, à anticiper les accidents. C’est une éthique du soin appliquée au soignant lui-même.
Mais son horizon dépasse le laboratoire. Sur LinkedIn, elle écrit : « I work to strengthen diagnostic systems for tuberculosis, Buruli Ulcer, and leprosy in Cameroon because timely, accurate diagnosis can transform a patient’s life. » Elle ne vend pas une marque, ne cultive pas un ego. Elle invite à la collaboration, au partage de connaissances, à la conversation. Elle sait que la lutte contre les maladies négligées est trop vaste pour être menée en silos. Les partenaires internationaux, les programmes nationaux, les ONG locales, les chercheurs du Sud et du Nord, les techniciens de laboratoire, les agentes de santé communautaire : tous sont nécessaires. Et elle, Valerie Flore, se voit comme l’une des couturières de cette étoffe bigarrée mais résistante.
Ce qui la rend singulière, finalement, n’est pas seulement son expertise technique ou la longue liste de ses formations. C’est sa capacité à rester profondément ancrée tout en embrassant des standards internationaux. Elle parle aussi bien au ministre qu’à la femme leader du village de Ndelele. Elle négocie avec un fournisseur de tests moléculaires et elle aide un technicien débutant à calibrer un thermocycleur. Elle écrit des articles scientifiques et elle coordonne des focus groups sur le genre. Elle est chez elle dans la salle blanche et dans la brousse. Cette double compétence — technique et politique, scientifique et communautaire — est rare. Elle est le fruit
d’une trajectoire où chaque bourse, chaque formation, chaque responsabilité a été saisie non comme un privilège personnel mais comme un outil de service collectif.
Aujourd’hui, Valerie Flore Donkeng Donfack incarne l’une des figures les plus prometteuses de la microbiologie diagnostique en Afrique centrale. Non pas parce qu’elle serait la plus médiatique, mais parce qu’elle a choisi le travail le moins visible et le plus essentiel : celui qui rend les systèmes de santé plus justes, les laboratoires plus fiables, les diagnostics plus précoces et les traitements plus efficaces. Elle ne fait pas de bruit. Elle fait des preuves. Elle ne promet pas la lune. Elle construit, jour après jour, un maillon de la chaîne qui relie le patient oublié au résultat qui le libère.
Quand on lui demande pourquoi elle persévère dans des maladies que beaucoup trouvent lointaines ou marginales, elle a cette réponse simple : parce qu’un diagnostic précis, c’est parfois tout ce qui sépare la survie de l’abandon. Et tant qu’il y aura, à Gado-Badzéré ou à Lolo, une femme qui cache une lésion par peur du rejet, un enfant qui tousse en silence faute d’un test, un réfugié privé de soins parce que personne n’a pensé aux barrières qu’il affronte, elle continuera d’avancer. Non pas en héroïne solitaire, mais en architecte discrète d’un diagnostic plus humain. Les laboratoires qu’elle renforce ne portent pas son nom. Les vies qu’elle sauve ne le sauront peut-être jamais. Mais c’est bien là la signature des grandes artisanes de la santé publique : elles bâtissent pour que d’autres vivent mieux, sans exiger de reconnaissance. Valerie Flore Donkeng Donfack est de celles-là. Camerounaise. Microbiologiste. Passeuse de certitudes dans un monde de maladies incertaines.














