À Mbankomo, experts humains et vétérinaires unissent leurs savoirs pour cartographier le risque viral avant qu’il ne franchisse les frontières.
Organisé par le Programme Zoonoses, Plateforme Une Seule Santé, cet atelier d’évaluation conjointe et de cartographie des risques de la Maladie à Virus Ebola (MVE) à l’interface homme-animal-environnement n’avait rien d’un exercice académique.
Le silence de Mbankomo, ce village paisible de la région du Centre, a été troublé du 10 au 12 juin dernier par une effervescence inhabituelle. Dans une salle de réunion aux allures de quartier général, des hommes et des femmes en blouses blanches, en uniformes ou en costumes cravates, planchaient sur des cartes, des données épidémiologiques et des scénarios aussi angoissants que réalistes. Leur mission : empêcher que l’ombre d’Ebola, qui plane déjà sur la République Démocratique du Congo et l’Ouganda, ne s’étende jusqu’aux terres camerounaises. Organisé par le Programme Zoonoses, Plateforme Une Seule Santé, cet atelier d’évaluation conjointe et de cartographie des risques de la Maladie à Virus Ebola (MVE) à l’interface homme-animal-environnement n’avait rien d’un exercice académique. Il était l’expression d’une évidence : les frontières que nous avons érigées entre les disciplines, entre les ministères, entre la santé humaine et animale, sont des barrières factices face à la réalité des virus. Ces derniers ne connaissent ni les passeports, ni les prérogatives administratives. Ils voyagent, s’adaptent, frappent là où les défenses sont faibles, là où les écosystèmes sont déséquilibrés, là où l’homme a rompu le pacte ancien qui le liait à la nature.
Le risque est là, aux portes du territoire
Le contexte est alarmant. La République Démocratique du Congo fait face à des résurgences répétées de la MVE, tandis que l’Ouganda a récemment enregistré des cas confirmés. À quelques kilomètres des frontières orientales du Cameroun, le virus circule, silencieux, porté par des chauves-souris frugivores qui ne connaissent pas les limites administratives, par des voyageurs qui empruntent les axes transfrontaliers, par des marchés où la viande de brousse est encore échangée sans contrôle sanitaire. Le Cameroun, de par sa position géographique et ses flux
migratoires, est en première ligne. Mais face à ce danger, les autorités ont choisi de ne pas attendre que le premier cas soit déclaré pour agir. Elles ont opté pour la prévention, pour l’anticipation, pour une approche qui, loin des postures politiques, s’ancre dans la réalité scientifique et opérationnelle.
Trois jours pour évaluer, cartographier, agir
Pendant trois jours, les experts de la santé humaine et animale, des ministères sectoriels, des organisations internationales et de la société civile ont travaillé main dans la main. Leur objectif était triple : évaluer le niveau de risque d’introduction et de propagation de la MVE au Cameroun, cartographier les zones les plus vulnérables et proposer des mesures prioritaires de prévention, de préparation et de riposte selon l’approche Une Seule Santé. Ces travaux ont mobilisé des connaissances pointues en épidémiologie, en virologie, en écologie, en sociologie et en logistique. Les cartes se sont couvertes de points rouges, de zones orange, de corridors de risque. Les débats ont été intenses, nourris par des années d’expérience sur le terrain, par la mémoire des épidémies passées, par la conscience aiguë que chaque jour perdu est une vie potentiellement menacée. Mais au-delà des protocoles, une philosophie a guidé ces échanges : le One Health. Cette approche, qui reconnaît que la santé des humains est indissociable de celle des animaux et de l’état des écosystèmes, est devenue la boussole de cette rencontre.
Le One Health, une nécessité face aux zoonoses
La MVE est une zoonose, une maladie qui se transmet de l’animal à l’homme. Les chauves-souris frugivores en sont les réservoirs naturels. Mais si le virus bascule vers les populations humaines, c’est souvent parce que les équilibres sont rompus : déforestation, intrusion croissante dans les habitats sauvages, consommation de viande de brousse, changements climatiques qui modifient les comportements des vecteurs. Dans ce contexte, la réponse ne peut pas être uniquement médicale. Elle doit être systémique. Les travaux de Mbankomo s’achèvent sur une note d’urgence mais aussi d’espoir. L’urgence, parce que la menace est réelle et que les épidémies d’Ebola sont parmi les plus dévastatrices, avec des taux de létalité pouvant atteindre 90 %. L’espoir, parce que le Cameroun dispose aujourd’hui d’une expertise, d’une volonté politique et d’une capacité de coordination qui font défaut à bien des pays. Alors que le monde sort à peine de la pandémie de Covid-19, que l’OMS alerte sur la multiplication des maladies infectieuses émergentes, le Cameroun a choisi de ne pas attendre que le drame frappe pour agir. Il a choisi de cartographier le danger, de préparer ses équipes, de protéger ses populations. Une leçon de lucidité et de responsabilité, dans un monde où les épidémies sont devenues les cicatrices d’une
relation malmenée entre l’humanité et son environnement.









