Cameroun : le Pr Arthur Essomba parle des maux qui asphyxient le CHU de Yaoundé

Dans une interview exclusive accordée à votre journal, le Pr Arthur Essomba, Directeur Général du Centre Hospitalier et Universitaire de Yaoundé (CHUY)  fait le diagnostic de cette formation hospitalière de référence au Cameroun.

Le retard important de l’exécution  des  travaux  de réhabilitation du plateau technique  du CHUY dans le cadre du Plan d’Urgence Triennal  impactant négativement son fonctionnement de 2016 à 2021 ;

La dégradation  du plateau technique faute de maintenance appropriée et de renouvellement des équipements ;

L’irrégularité du paiement des salaires des personnels ayant entraîné huit arrêt de travail entre 2015 et 2021 ;

Un déficit en ressources humaines qui se creuse chaque année davantage ;

Les mouvements d’humeur des patients dialysés ;

Une baisse globale de la fréquentation  de 22% par rapport au taux de 2019 ;

Une régression de¨50 % des recettes mensuelle ;

Lire en intégralité les solutions du Pr Arthur Essomba pour relever et redonner les lettres de noblesse au CHU de Yaoundé.

Entretien avec…

Le retard  de la réhabilitation du plateau technique  de l’hôpital  a impacté négativement le fonctionnement du CHUY

Pr Arthur Essomba, DG CHU Yaoundé

Monsieur le Directeur Général, votre formation hospitalière a toujours été une référence dans le pays voire dans la sous-région. Pouvez-vous faire la présentation de celle-ci et son  état des lieux ?

Le Centre Hospitalier et Universitaire de Yaoundé est un établissement public à caractère hospitalier créé par le décret N° 78/74 du 24 juin 1978. A ce titre, il est le plus ancien établissement hospitalier de première catégorie de notre pays, entré en service avant les hôpitaux généraux de Yaoundé et Douala. Doté d’une personnalité juridique et d’une autonomie financière, le CHUY a pour principales missions de:

– dispenser des soins médicaux et paramédicaux de haut niveau, correspondant au niveau tertiaire de la pyramide sanitaire

– servir de support pédagogique à la formation initiale et post-graduée dispensée à la faculté de Médecine et des Sciences Biomédicales de Yaoundé ainsi que les autres établissements de formation de personnels de santé (médicaux et paramédicaux)

– promouvoir la recherche dans le domaine  des sciences de la santé

-promouvoir la coopération en matière de santé

La mission de prestation de soins de haut niveau à travers le développement d’une activité médicale d’excellence assignée au CHUY visait à diminuer sensiblement le nombre d’évacuations sanitaires tout en assurant l’enseignement clinique de qualité aux apprenants en santé.

Pour pouvoir répondre de façon optimale à ses missions, le CHUY dispose d’un plateau technique organisé autour de huit pôles de spécialités médico-chirurgicales auxquels s’ajoutent les services supports (pharmacie,  blocs opératoires, rééducation fonctionnelle, nursing,  etc..).  Sur le plan des ressources humaines, le CHUY dispose de plus de 400 personnels médicaux et paramédicaux compétents et disponibles qui assurent des prestations de soins de qualité, bien que le déficit en ressources humaines se creuse chaque année davantage.

Cependant le retard important de l’exécution  des  travaux  de réhabilitation du plateau technique  de l’hôpital  dans le cadre du Plan d’Urgence Triennal  a impacté négativement sur son fonctionnement en raison de non-fonctionnalité, voire la fermeture de plusieurs services qui n’ont pas permis de mesurer l’efficacité de toutes les mesures  administratives et financières mises en place( organigramme, manuel de procédure, informatisation, etc..)

Sur le plan financier, la stratégie d’optimisation des fonds propres se heurte à la chute drastique des recettes liée au fonctionnement partiel, parfois l’arrêt de services à forte valeur ajoutée (imagerie, labo, urgences).

 Le CHUY est régulièrement secoué par des grèves du personnel. Qu’est-ce qui explique cette situation?

Effectivement, le CHUY a connu sur une période de six ans environ plusieurs  mots d’ordre d’arrêt de travail( huit au total) de 2015 à 2021 correspondant à 101 motifs de grève dont 20 concernant directement le CHUY. Il s’agit pour la plupart de motifs liés à l’importante dette sociale cumulée par le CHUY depuis plusieurs années, notamment:

l’irrégularité du paiement des salaires des personnels : le constat d’arriérés de salaire et de retards de salaire en raison pour la première du non relèvement de la subvention de fonctionnement qui ne permettait plus le paiement de 12 mois de salaires, relèvement toutefois obtenu en 2018 soit une augmentation de 1,3 à 1,5 milliards de francs CFA. Les retards épisodiques de salaires relevant quant à eux le plus souvent de lenteurs administratives.

  1. le non -paiement de certaines rubriques de la dette sociale : ce sont les rappels d’avancement d’échelon (période1991-1997), rappels de quotes-parts (période 2011-2012), rappels de salaire depuis 2010
    1.  le non-établissement de sommes dues des rubriques de la dette sociale (avancements, quotes-parts, salaires, primes) : la situation actuelle du CHUY marquée par de fortes tensions de trésorerie limite la soutenabilité et la programmation de ces dépenses
    1. la non-application de la Convention collective des hôpitaux de 1ère catégorie adoptée le 22 août 2012  effet rétroactif à compter du 1er juillet 2010 : le CHUY a procédé à la mise en application partielle de ladite convention prenant en compte la soutenabilité financière. Le classement catégoriel des IDE et assimilés et le salaire de base des personnels classés dans les catégories inférieures à la 7ème catégorie restent à mettre en œuvre. Il faut relever que l’Etat a inscrit dans le budget 2021 une subvention spéciale de francs CFA 2.042.774.805 pour l’apurement des arriérés issus de la non-application, subvention en cours de mobilisation.
    1. le non-paiement des arriérés issus de la non application immédiate du statut du personnel adopté le 1er janvier 2008 : la programmation de cette dépense pour des raisons évidentes de contraintes budgétaires n’est pas effective
    1. la non prise en compte des anciennetés de certains personnels recrutés sur la période 2000-2005: suite à la contractualisation de personnels stagiaires, temporaires, titulaires entre 2000 et 2005 sans prise en compte de leur classification professionnelle et de la rémunération en vigueur; la régularisation intervenue plus tard, n’a pas pris en compte les années de service accomplies. Un protocole d’accord entre la Direction générale et les parties prenantes a été signé en 2020 relatif à l’arrangement à l’amiable de ce différend social.
    1. le non-respect des termes de l’article 31 du statut du personnel relatif aux modalités de calcul de la prime de fin de carrière pour les personnels admis à faire valoir leurs droits à la retraite : disposition controversée qui selon le statut du personnel prévoit en plus de l’indemnité de licenciement, le paiement de l’indemnité de préavis, et des dommages -intérêts. Le Conseil d’Administration a pris une résolution qui réduit le mode de détermination de ladite prime au calcul de l’indemnité de licenciement, conformément à l’article 39 de la Convention collective.

Outre la dette sociale liée au retard de paiement des quotes-parts, salaires, pensions retraites ; votre hôpital croule aussi sous le poids d’une dette économique. Quel est le montant de cette dette ? Qu’est-ce qu’il a entraîné ? Comment compter vous solder les différents prestataires ?

La dette commerciale du CHUY est évaluée au 31 décembre 2020 à 2 096 160 624(deux milliards quatre-vingt-seize millions cent soixante mille six cent vingt-quatre) francs CFA qui se répartissent  en deux rubriques essentiellement soit:

– 1 552 346 708(un milliard cinq cent cinquante-deux millions trois cent quarante-six mille sept cent huit) francs CFA correspondant  à la dette commerciale  aux différents prestataires du CHUY

– 543 813 916 (cinq cent quarante-trois millions huit cent treize mille neuf cent seize) francs CFA concernant la dette fiscale.

Cette dette provient en grande partie de l’accumulation d’impayés sur plus de dix ans, conséquence directe de la crise économique sévère de la fin des années 90 qui a fortement nui à  la santé financière du CHUY à travers la chute drastique des recettes. Il faut y ajouter la dégradation  du plateau technique faute de maintenance appropriée et de renouvellement des équipements, ainsi que les contraintes de gestion des ressources humaines imposant la suspension des recrutements.

S’agissant de la dette fiscale, outre l’engagement pris et tenu depuis  l’année 2017 de nous acquitter de tous les reversements  mensuels obligatoires, le CHUY a pu obtenir des abattements  par réduction du montant des pénalités et  la mise en place de moratoires  qui ont permis de ramener la dette fiscale à des montants nettement moins importants. Nous sommes actuellement en négociations avec la CNPS concernant le traitement de notre dette.

Nous avons  de la même manière procédée avec les principaux prestataires de services de base du CHUY (eau, électricité, gaz médicaux, médicaments) en obtenant des échelonnements de la dette en nous engageant à ne pas l’alourdir davantage.

L’apurement conséquent  de cette dette est bien entendu essentiellement tributaire du retour à l’équilibre d’exploitation attendu après la fin de la réhabilitation.

En dehors des problèmes sus-évoqués, le service de dialyse fait également l’objet de remue-ménage. Qu’en dites- vous ?

Le centre d’hémodialyse du CHUY dans sa structuration actuelle a été créé  en 2012 dans le cadre de la coopération japonaise à la faveur d’un don d’équipements de la marque NIPRO (2ème rang mondial de la gamme) par une ONG  japonaise dénommée TOKUSHUKAI, soit onze générateurs et fauteuils. La fourniture de consommables de dialyse et de services avait été dans un premier temps  confiée à des entreprises camerounaises avec lesquelles NIPRO avait conclu des contrats de représentation successifs. Suite à la défaillance de ces entreprises, NIPRO a décidé de créer une succursale camerounaise pour assurer elle-même la fourniture de kits de dialyse.

L’approvisionnement en kits de dialyse  fait l’objet de marchés  dont le financement est assuré par des subventions annuelles de l’Etat.

Les mouvements d’humeur des patients dialysés  qui survenaient au CHUY avec notamment l’occupation de la chaussée par ceux-ci relevaient dans la majorité des cas d’un arrêt des soins en raison de la rupture de stocks des consommables et/ou  de la disponibilité insuffisante des équipements  devenus vétustes avec le temps. En ce qui concerne les difficultés d’approvisionnement en consommables d’hémodialyse, les retards observés dans le paiement  des différents marchés du prestataire ont entraîné une dégradation sensible du partenariat avec NIPRO,  rendant irrégulière la fourniture de consommables.

L’installation récente des nouveaux équipements faisant passer  le nombre de postes à 15 ainsi que la normalisation en cours des relations commerciales avec NIPRO permettent d’envisager l’avenir avec plus d’optimisme et de sérénité.

Depuis 2016, le CHUY est en cours de réhabilitation dans le cadre du Plan d’Urgence Triennal(PLANUT). Ce qui a entrainé la fermeture de plusieurs services. Comment gérer vous cette situation ?

Les travaux de réhabilitation du plateau technique du CHUY dans le cadre du Plan d’Urgence Triennal ont débuté en 2016 pour une durée prévue de 10 mois. Cette réhabilitation qui portait à la fois sur les infrastructures et la fourniture d’équipements, s’inscrivait à la suite du Contrat Plan signé entre l’Etat et le CHUY visant essentiellement à permettre au CHUY d’améliorer sa performance par la mise à niveau de services à haute valeur ajoutée. Il est toutefois loisible de constater que presque 6 ans plus tard, la réhabilitation des infrastructures n’est pas achevée et les équipements non disponibles sur le site. Cette situation des plus contraignantes a eu pour conséquences : la réduction des surfaces fonctionnelles  et de la capacité d’accueil pour les services d’hospitalisation, la délocalisation provisoire toujours difficile de certains services et enfin la fermeture provisoire d’autres services sensibles (bloc opératoire, salle d’accouchement)

Quel est le taux de fréquentation ?

La fréquentation de l’hôpital a baissé sous l’effet conjugué de la non fonctionnalité ou de fermeture de plusieurs services liées aux travaux de réhabilitation en cours, et de la pandémie à Covid19 qui a conduit les patients éviter l’hôpital en raison du risque de contamination. En ce qui concerne les consultations, on a observé en 2020, une baisse globale de la fréquentation  de 22% par rapport au taux de 2019.

Lesdits travaux ont-ils un impact sur les recettes de l’hôpital ?

Le retard observé dans les travaux de réhabilitation du plateau technique du CHUY avec pour conséquence la fermeture de plusieurs services à haute valeur productive( imagerie médicale, laboratoires) a eu un impact majeur sur les recettes de l’hôpital. Il faut par ailleurs ajouter la crise sanitaire à Covid19 qui a entrainé une baisse sensible de la fréquentation des hôpitaux et spécifiquement au CHUY  la fermeture temporaire du service des urgences pour cause de contamination. A titre d’illustration, le CHUY en 2016 malgré les défaillances de son plateau technique plus ou moins vétuste parvenait  à obtenir des recettes mensuelles de près de 80 millions de francs CFA en moyenne. La moyenne actuelle de recettes mensuelles est de 40 millions de francs CFA soit une régression de¨50 .

Que faites-vous pour garder l’hôpital opérationnel ?

L’option prise par la hiérarchie de ne pas procéder à la fermeture complète de l’hôpital a conduit à la délocalisation de certains services  et l’occupation  provisoire de  services  réhabilités provisoirement réceptionnés afin d’assurer la continuité du service. Il faut toutefois relever que le CHUY malgré ce contexte difficile reste un hôpital de référence dans plusieurs spécialités notamment en matière de réanimation médicale, de prise en charge des maladies du foie, en pédiatrie, etc… Raison pour laquelle les consultations spécialisées et de médecine générale  sont restées ouvertes ainsi que le service des urgences.

Par ailleurs, Le CHUY reste un pôle attractif pour la formation des personnels de santé que ce soit pour la formation des médecins ou celle des personnels médicosanitaires malgré la diminution sensible de la capacité d’accueil et d’encadrement des services sollicités.

La gestion administrative quant à elle a longtemps été pointée du doigt comme l’un des problèmes du CHUY. Qu’en est-il depuis votre arrivée ?/ 10- Qu’avez-vous fait pour améliorer la gouvernance hospitalière de cet hôpital ?

Une des priorités lors de notre arrivée au CHUY portait sur l’amélioration du processus gestionnaire tant sur le plan administratif que financier de la structure qui ne semblait pas être arrimé  aux instruments de gestion de base en matière de  ressources humaines et financières. Nous avons à ce titre mené plusieurs actions visant à la mise en conformité aux normes de gestion d’un établissement public. On peut citer à ce titre :

  • l’élaboration et l’adoption d’un cadre organique adapté prenant en compte les missions du CHUY à travers la définition des postes de travail.
  • l’élaboration et l’adoption d’un manuel de procédures administratives et financières adapté
  • l’élaboration et l’adoption de budgets annuels basés sur la performance depuis 2020
  • la régularisation des actes à incidence financière par le Conseil d’Administration en matière de recrutement( plan de remplacement numérique), licenciement, détermination et octroi des avantages
  • la régularisation des versements des cotisations sociales et retenues fiscales conformément à la règlementation en vigueur.
  • sans oublier la nomination à des postes de responsabilité de jeunes cadres de l’administration centrale ayant toutefois une certaine expérience de l’administration publique

Pour ressortir de cet entretien, pouvez-vous nous dire ce qu’il faut pour que le CHUY retrouve ses lettres de noblesse?

Le Centre Hospitalier et  Universitaire de Yaoundé, formation hospitalière de niveau tertiaire qui correspond au dernier niveau de référence de la pyramide sanitaire de notre système de santé est résolument inscrit  dans une logique de performance qui vise à répondre de manière optimale à ses missions statutaires. A cet égard, il est utile de poursuivre les efforts dans les aspects suivants dans l’amélioration:

–  de la qualité des soins de haut niveau : Elle est  conditionnée par:

  • la fin des travaux de réhabilitation du plateau technique sur le plan des infrastructures et la fourniture d’équipements de haute technologie à même de permettre la prise en charge diagnostique et thérapeutique des patients selon les standards les plus actuels.
    • le comblement progressif du déficit en ressources humaine

             –  du processus gestionnaire qui  est sous-tendue par la mise en application de toutes les mesures entreprises, qui visent la sécurisation des recettes, le traitement plus performant des dossiers,  et surtout la poursuite de l’assainissement de la dette sociale et commerciale qui pèse lourdement sur la situation financière du CHUY

            – de la prise en compte des missions de recherche et de coopération avec les autres structures de soins hospitalo-universitaires et de recherche nationales et internationales pour assurer le rayonnement scientifique du CHUY dans notre pays et au-delà de nos frontières.

          – Le CHUY dispose à cet égard de ressources humaines compétentes et dévouées qui ont montré une grande capacité de résilience devant les difficultés que connaît leur institution et qui restent motivées pour relever le challenge , mais aussi et surtout de la sollicitude renouvelée de l’Etat à travers les appuis multiformes octroyées pour son fonctionnement( subvention de fonctionnement, subvention d’hémodialyse, etc…).

Entretien mené par Joseph MBENG BOUM

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