Formés au prix de lourds sacrifices, ces jeunes diplômés font face à un marché de l’emploi saturé. Entre l’obligation légale de servir et la nécessité de survivre, beaucoup voient désormais dans l’exil la seule issue à une carrière que le pays peine encore à valoriser.
Ce n’était ni un match de football ni un concert. Pourtant, le Palais polyvalent des sports de Yaoundé a fait salle comble, ce mardi 14 avril 2026, dès 8 heures. Les youyous des mamans, les bouquets de fleurs, les robes traditionnelles chatoyantes et les cris de joie des proches ont envahi les gradins. Mais l’enjeu, lui, n’avait rien de festif : 2506 jeunes professionnels médico-sanitaires (PMS) de la région du Centre ont prêté serment et pris leurs engagements éthiques, marquant leur entrée officielle dans la vie active. Une cérémonie placée sous le haut parrainage du ministère de la Santé publique, mais qui laisse percer une inquiétude : l’État camerounais embauche peu, et la tentation de l’exil, notamment vers le Canada, est plus forte que jamais. Avant même les discours, les chiffres donnent le vertige.
Infirmiers diplômés d’État (IDE), sages-femmes et techniciens d’analyses médicales, techniciens en imagerie médicale, kinésithérapeutes, techniciens en génie sanitaire, pharmaciens, techniciens en prothèse dentaire, psychomotriciens, et enfin techniciens en odontologie. Issus de multiples écoles de la région du centre, ces jeunes ont suivi trois années de formation intense, ponctuées de stages hospitaliers et communautaires, d’examens théoriques et pratiques redoutables, et d’un certificat de fin d’études validé par l’Ordre des professionnels médico-sanitaires (OPMS).
L’ouverture : le représentant du gouverneur donne le ton
C’est le secrétaire général des services du gouverneur de la région du Centre, Simon Gyslain Estil, représentant le gouverneur, qui a présidé la cérémonie. Dans son allocution d’ouverture, il a salué « la résilience de ces lauréats qui ont traversé trois ans de combat, de manque de sommeil et de stress, notamment financier ». Puis, il a lancé un appel à l’État : « Le système de santé ne tombe pas pourvu que vous soyez impliqués dans le respect de la mécanique. Mais il faut des moyens. » Un message clair, alors que la foule retenait son souffle.
Le président national de l’OPMS : « L’inscription à l’Ordre n’est pas une option »
Ensuite, la parole a été donnée à Moussa Hamadou Satou, président national de l’OPMS, élu en juin 2024. D’entrée, il a rappelé le cadre légal : « L’exercice légal de la profession ne s’assure pas sans l’exécution des responsabilités, et il est conditionné par l’inscription au tableau de l’Ordre. » Il a cité les lois n° 84-010 et 84-009 du 5 décembre 1984, ainsi que le décret n° 89-654 du 3 mars 1989. Puis, il a martelé : « L’inscription au tableau de l’Ordre n’est pas une option. C’est une obligation légale. » Il a également mis en garde ceux qui exerceraient encore « dans la clandestinité », les appelant à régulariser leur situation. Enfin, il s’est adressé directement aux lauréats : « Soyez l’honneur dans toutes ses dimensions. Agissez avec loyauté, compassion et bienveillance. Le secret professionnel s’impose à vous. » Avant de conclure par une note d’espoir : « Les résultats du concours de recrutement dans la fonction publique viennent d’être publiés. Félicitations aux admis. »
Le président régional Pr Tchoffo Désiré : l’entrepreneuriat comme solution
Prenant la suite, le professeur Désiré Tchoffo, président régional de l’OPMS pour le Centre, a abordé le sujet brûlant de l’emploi. Il a d’abord insisté sur la rigueur de la certification : « Tous les lauréats ont subi un examen redoutable. Ne passent que ceux qui maîtrisent leurs leçons. Ils ont validé les épreuves théoriques et pratiques, effectué des stages, et justifié d’un casier judiciaire vierge. » Puis, face au chômage endémique, il a proposé une piste : « Au-delà de l’employabilité dans le secteur public, nous formons nos étudiants à l’entrepreneuriat. Nous les incitons à se mettre en association pour créer de l’emploi, pour offrir des soins de santé aux populations. » Une approche qui tente de transformer la contrainte en opportunité.
Les lauréats : entre fierté et appréhension
Dans les allées, plusieurs impétrants ont accepté de témoigner. Godlove Ndassé, maïeuticien, promotion 2022-2025, arborait son prix d’excellence : « La formation était vraiment bonne. J’ai eu le prix d’excellence. Mais pour l’emploi, nous connaissons notre Cameroun. On cherche. Nous avons confiance en Dieu. » David, du Centre d’enseignement socialisé et technique d’analyses médicales, confiait : « Trois ans de combat intense, de manque de sommeil et de stress, surtout financier. Nous rendons grâce à Dieu et remercions le ministère de la Santé et l’OPMS. » Interrogé sur une éventuelle porte ouverte vers le Canada, il a répondu : « Toute porte légale est une opportunité parfaite, que ce soit pour le Canada ou pour le pays. Là où le bon sera voulu, tout sera à avoir. » Merveille, technicienne principale en analyses médicales, émue aux larmes, a renchéri : « Avant cette prise d’engagement, j’avais déjà déposé des dossiers. Les meilleures structures exigent l’inscription à l’Ordre. Pour l’étranger, l’avenir nous le dira. Mais je suis certaine d’avoir ma place dans l’un des hôpitaux camerounais. »
La cérémonie de serment : mains levées et paroles solennelles
Le point d’orgue fut la prestation de serment collective. Sur invitation du président de séance, tous les lauréats ont levé la main droite et ont récité l’engagement. Les physiothérapeutes ont juré de « respecter la légitimité, l’autonomie, l’humilité » et de « produire des soins adaptés à la pathologie du patient ». Les techniciens de laboratoire ont promis d’« inspecter les patients, garder la prise de santé, appliquer les règles médicales ». Les pharmaciens, quant à eux, se sont engagés à « ne jamais divulguer les secrets des bibliothèques ou des facultés » et à « ne jamais donner volontairement un médicament d’argent plus court que les autres ». Chaque corps de métier a eu sa litanie, ponctuée par les « nous jurons » repris en chœur.
Enfin, c’est la déléguée régionale de la santé publique pour le Centre, le Dr Thérèse Azoumbou Mefant, qui a clos la cérémonie. Elle a rappelé que l’OPMS est « le gendarme de la profession » et que chaque lauréat doit désormais « incarner l’éthique au quotidien ». Elle a également remercié tous les partenaires techniques et financiers, avant de donner le mot de la fin : « Vous êtes l’avenir du système sanitaire camerounais. »
Si les youyous ont retenti et les fleurs ont jonché le sol, l’ombre du Canada plane. Déjà, certains avouent avoir envoyé leur CV à des recruteurs québécois. Et les chiffres sont têtus : sur les 2506 nouveaux professionnels, combien verrons-nous encore dans les hôpitaux publics camerounais dans six mois ? La cérémonie de serment était belle. Mais la véritable épreuve commence maintenant : transformer une promesse d’éthique en un véritable engagement de rester au pays. Les plus brillants ont été primés sous les applaudissements, tandis que les attestations leur étaient remises avec fierté.











































































































































































































































































