15 % des grossesses camerounaises touchées, diagnostics trop tardifs, plateaux techniques insuffisants : la prééclampsie est une bombe à retardement. Pour la désamorcer, l’ASSOCEGHRI organise ses deuxièmes journées scientifiques du 3 au 5 décembre à Yaoundé et appelle à l’union sacrée.C’est ce qui ressort du café de presse organisé ce jeudi au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Yaoundé.
Une tension artérielle qui s’emballe, des œdèmes aux chevilles, un peu de protéine dans les urines… et soudain, convulsions, hémorragies, mort. La prééclampsie ne prévient pas toujours ! Pourtant, en Afrique subsaharienne, elle reste l’une des principales tueuses de femmes enceintes. Au Cameroun, elle occupe la deuxième place des causes de mortalité maternelle, juste derrière les hémorragies du post-partum.
Ce constat implacable a été au cœur du café de presse organisé ce jeudi au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Yaoundé, en prélude aux Deuxièmes Journées Scientifiques de l’Association Camerounaise pour l’Étude des Grossesses à Haut Risque (ASSOCEGHRI). Pendant plus de deux heures, professeurs, chefs de service et jeunes médecins ont partagé le même cri d’alarme.
« Dans nos maternités, on voit encore des femmes arriver en ambulance, déjà en état d’éclampsie, avec des convulsions répétées », raconte le Pr Félix Essiben, chef du service de gynécologie-obstétrique de l’Hôpital Central de Yaoundé. « Elles ont consulté trois, quatre, parfois cinq structures avant nous. À chaque fois, on leur a dit : “c’est normal, c’est la grossesse”. Résultat : on perd la mère, l’enfant, ou les deux. »
Des chiffres qui glacent le sang : alors que la prééclampsie touche entre 2 et 8 % des grossesses dans le monde, certaines études camerounaises récentes estiment ce taux à 12, voire 15 % dans certaines régions. Et quand la maladie est diagnostiquée, elle est presque toujours sévère.
Un ennemi aux multiples visages
Le Pr Claude Noa Ndoua, président de l’ASSOCEGHRI et gynécologue-obstétricien chevronné, ne mâche pas ses mots : « La prééclampsie n’est pas seulement une pathologie obstétricale. C’est un drame de santé publique qui révèle toutes les failles de notre système : formation insuffisante des agents de santé de première ligne, absence de dépistage systématique de qualité, protocoles qui changent d’un hôpital à l’autre, rupture de stock de sulfate de magnésium, le médicament qui sauve pourtant la vie dans 90 % des cas. »
À ses côtés, le Dr Mabah Kyliane, jeune résidente et déjà très impliquée dans la recherche, complète le tableau : « On continue de se fier à la bonne vieille bandelette urinaire, qui coûte 100 FCFA mais qui manque de fiabilité. Les dosages de protéinurie sur 24 heures ou les marqueurs biologiques modernes (PLGF, sFlt-1) sont hors de portée pour la majorité des patientes. Et quand une femme vit à 200 km de Yaoundé ou de Douala, elle ne fera pas le voyage pour un simple “mal de tête”. »
Des facteurs socioculturels aggravent encore la situation : première consultation prénatale au deuxième, voire troisième trimestre, croyances selon lesquelles « prendre trop de médicaments pendant la grossesse nuit au bébé », peur de l’hôpital, coût du transport.
Un congrès…
C’est pour briser ce cercle vicieux que l’ASSOCEGHRI organise, du 3 au 5 décembre 2025 à Yaoundé, son deuxième grand congrès scientifique. Plus de 300 participants attendus, venus du Cameroun, du Tchad, du Rwanda, du Sénégal et du Gabon.
Le thème choisi est sans ambiguïté : « La prééclampsie : perspectives diagnostiques, thérapeutiques et spécificités de la femme africaine ».
Pendant trois jours intenses : quatre grandes sessions plénières, deux ateliers pratiques très demandés (technique de myosynthèse en cas de césarienne itérative et écho-doppler obstétrical), près de 35 communications orales et affichées, des débats sur les biomarqueurs prédictifs, l’adaptation des doses de sulfate de magnésium aux patientes africaines, la prise en charge de l’HELLP syndrome, la santé mentale des survivantes, et même le risque cardiovasculaire à 10-20 ans après une prééclampsie.
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« Nous voulons sortir de ce congrès avec un consensus africain, un document que chaque ministre de la Santé pourra brandir pour exiger des moyens », explique le Pr Noa Ndoua. « Et surtout, former les formateurs : que chaque sage-femme, chaque médecin de district reparte avec les bons réflexes. »
La Pr Meka Esther, doyenne de la Faculté de Médecine et des Sciences Biomédicales de l’Université de Yaoundé I, qui animait le café de presse, a conclu sur une note d’espoir : « La prééclampsie n’est pas une fatalité. Nous avons les connaissances. Il nous manque seulement la volonté collective de les appliquer partout, tout le temps. Ce congrès sera, je l’espère, le début de la fin de cette hécatombe. »
Parce qu’en 2025, aucune femme ne devrait plus mourir simplement parce qu’elle attend un enfant.
Mireille Siapje















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