Ramenée à 412 francs CFA par jour selon le rapport de la SND30, la ration alimentaire des détenus camerounais a fondu de près d’un tiers en quatre ans.
L’odeur est la première chose qui frappe. Un mélange de sueur, d’humidité et de détresse qui imprègne les murs des prisons centrales de Yaoundé, Douala ou Garoua. Les corps s’entassent dans des espaces prévus pour trois fois moins de personnes. À la prison centrale de Kondengui, dormir n’est pas un droit, c’est un privilège qui se négocie au prix fort. Pour beaucoup, le lit se résume à un carré de ciment où ils doivent plier leurs membres pour ne pas toucher leur voisin. L’eau, quand elle arrive, est souvent trouble. Les latrines, bouchées, débordent régulièrement, transformant les couloirs en bourbiers insalubres. La tuberculose, le paludisme et les infections cutanées y circulent comme des trains fantômes.
Ce tableau, aussi sombre soit-il, n’est que le décor. La tragédie s’écrit chaque jour dans les gamelles des détenus. Le rapport d’évaluation à mi-parcours de la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30) est sans équivoque : la ration alimentaire quotidienne par détenu vient d’être ramenée à 412 FCFA. Un chiffre qui n’est pas une simple donnée budgétaire, mais une sentence. Pour la comprendre, il faut la comparer à ce qu’elle permet d’acheter réellement : à peine un pain de taille moyenne ou une bouteille d’eau minérale à Yaoundé. Pour l’ensemble des besoins d’un adulte – trois repas, des protéines, des légumes – c’est une insulte à la physiologie humaine.
Une chute continue qui confirme la précarité
Cette baisse n’est pas un accident, mais une tendance lourde qui confirme la dégradation des conditions de vie dans les prisons. En 2021, la dotation s’élevait encore à 631 FCFA. Elle est passée à 431 FCFA en 2022, puis à 400 FCFA en 2023, avant de remonter légèrement à 412 FCFA en 2024. En quatre ans, la valeur réelle de la ration a perdu près d’un tiers de sa capacité d’achat. Dans le même temps, les prix des denrées alimentaires ont flambé au Cameroun. La double peine
: avec moins d’argent, on achète une nourriture de moindre qualité et en quantité insuffisante. Pourquoi cette baisse ? Le rapport SND30 l’explique par l’explosion démographique carcérale. « En 2024, la population des prisons camerounaises atteint 36 836 détenus, alors que la capacité d’accueil est de 20 955 places. Un taux d’occupation de 177,28 %. En cinq ans, la population carcérale a augmenté de 21,5 %. Les prisons centrales sont des bombes à retardement, avec des taux de surpopulation qui dépassent les 300 % dans certaines régions comme le Centre, le Littoral ou l’Extrême-Nord », écrit Eric O’Bounou, dans : « La discipline pénitentiaire à l’épreuve de la surpopulation carcérale dans les pays de la zone CEMAC : cas du Cameroun, du Congo et du Gabon. 2026 ».
Cette surpopulation n’est pas seulement une question de mètres carrés. Elle transforme chaque problème en crise. L’eau, déjà rare, doit être partagée par deux fois plus de personnes. Les soins, déjà insuffisants, deviennent inaccessibles. Et la nourriture, déjà maigre, est rationnée à l’extrême. La baisse de la ration n’est donc pas une cause, mais un symptôme, un révélateur brutal d’un système pénitentiaire qui a perdu tout sens de l’humain.
Le rôle des familles, dernier rempart face à la faim
Le Cameroun a ratifié les Règles Nelson Mandela, qui garantissent une alimentation suffisante et des conditions dignes. Mais les 412 FCFA sont la preuve que ces engagements restent lettre morte. Derrière ce chiffre, il y a un choix politique : celui de reléguer les personnes privées de liberté au rang de sous-citoyens. Le véritable enjeu n’est pas de savoir ce que les détenus peuvent réellement manger avec 412 FCFA – la réponse est hélas évidente : presque rien. Il est de savoir si la société camerounaise accepte que son État traite des êtres humains avec une telle indifférence. Car au-delà des murs des prisons, c’est la conscience collective du pays qui est mise à l’épreuve. Et celle-ci, comme les gamelles des détenus, semble se vider chaque jour un peu plus.









