À travers une enquête menée dans la commune de Bafoussam III, l’auteur révèle comment ce plat, préparé lors des naissances et des cérémonies rituelles, stimule la montée laiteuse, apaise les troubles de l’humeur et renforce les liens sociaux.
Dans l’univers feutré des traditions des Grassfields, certains mets dépassent le simple cadre de la nutrition pour s’ériger en véritables institutions thérapeutiques et culturelles. Sur la première de couverture de l’ouvrage de référence Les représentations socio-anthropologiques de la consommation du Nkui conseillé aux accouchées et personnes déprimées — un livre de 190 pages publié aux Éditions Monange en 2024 et dédié avec ferveur par l’auteur à sa maman Lucienne Mogné, la scène se déploie comme une fresque vivante et évocatrice. On y observe un homme, la tête baissée, savourant avec respect le couscous de maïs nappé de cette sauce gluante et emblématique ; un peu plus loin, une femme au visage voilé bat énergiquement le Nkui de ses mains expertes pour libérer toute sa substance ; enfin, en filigrane sur un fond blanc immaculé aux écriteaux noirs, se dresse l’arbre nourricier dont la sève et les écorces donnent naissance à ce plat d’exception. À travers cet ouvrage dense, l’auteur explore avec minutie les vertus multiples d’un patrimoine culinaire érigé en bouclier sanitaire.
Cette exploration s’avère d’autant plus cruciale que l’époque moderne est traversée par des paradoxes profonds. L’émergence fulgurante des pathologies chroniques contraste cruellement avec les progrès prodigieux de la science. Les mutations sociétales et les modes de vie urbains ont profondément altéré nos habitudes alimentaires. Comme le souligne l’ouvrage en reprenant les alertes de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la mauvaise alimentation figure au premier rang des facteurs responsables des troubles cardiaques et des accidents vasculaires cérébraux. Face à cette réalité, l’auteur rappelle que:
« Les maladies représentent au XXIe siècle, la première cause de décès à travers le monde et touchent aussi bien les hommes que les femmes. »
Le défi des régimes modernes et la réponse du Nkui
Au Cameroun en général et dans la région de l’Ouest en particulier, la recrudescence des pathologies métaboliques impose de mener des études porteuses de changement radical. Les régimes alimentaires contemporains se caractérisent par une surconsommation de calories, de graisses saturées et de cholestérol d’origine animale, au détriment des nutriments essentiels. La tendance massive vers des produits raffinés et transformés réduit drastiquement l’ingestion de vitamines, de minéraux et de fibres.
C’est précisément dans ce contexte de crise nutritionnelle, qualifié par Georges Pamplona de « maladies de la civilisation », que le Nkui trouve toute sa pertinence. Plat emblématique préparé à l’occasion de la naissance d’un enfant, de cérémonies rituelles comme le Nekang ou lors des rites de purification du village, il s’impose par excellence comme un alicament naturel. L’ouvrage met en avant sa double action ciblée :
« Cet aliment est recommandé chez les accouchées et les personnes déprimées et semble être l’une des solutions pour l’alimentation et le traitement avec la résurgence et l’émergence des maladies. »
Vers une réhabilitation scientifique du patrimoine alimentaire
Au-delà des efforts louables déployés par les diététiciens et les nutritionnistes pour revaloriser les tables africaines, Les représentations socio-anthropologiques de la consommation du Nkui conseillé aux accouchées et personnes déprimées plaide pour une approche transdisciplinaire audacieuse. L’auteur soutient avec force que l’analyse ne saurait être purement biologique :
« Mais au-delà de ces efforts, les sciences sociales doivent pouvoir rentrer dans la danse pour une collecte active du patrimoine culturel alimentaire pouvant servir à la promotion de la santé des individus. La phytothérapie est par conséquent un couloir que les spécialistes des sciences doivent pouvoir inspecter pour apporter un complément dans la prise en charge de certaines pathologies.
En définitive, il ressort de cette remarquable étude que le Nkui est appréhendé dans une approche multiple et holistique pour garantir la bonne santé de la population en général, et celle des femmes enceintes ou des personnes vulnérables en particulier. L’ouvrage trace ainsi la voie audacieuse d’une possible « nationalisation » de ce plat patrimonial, faisant front commun contre les complications gynécologiques et ouvrant des perspectives thérapeutiques durables au cœur de notre société moderne.
Interview : « Le Nkui peut devenir un alicament national au Cameroun »

Dans son ouvrage « Les représentations socio-anthropologiques de la consommation du Nkui conseillée aux accouchées et personnes déprimées », le Pr Ndi Azer Flavien explore les vertus thérapeutiques de ce mets emblématique des Grassfields. Il explique comment ce plat, préparé lors des naissances et des cérémonies rituelles, pourrait devenir un alicament national au service de la santé reproductive et mentale.
Pourquoi avoir choisi le thème du Nkui et ce titre spécifique pour votre ouvrage ?
La couverture de l’ouvrage est symbolique : on y voit une Ventoline, un stéthoscope et des poumons. Cela renvoie à la prise en charge de l’asthme, mais aussi à la rencontre entre la biomédecine et les thérapies communautaires. Au cours de nos descentes sur le terrain, lors des campagnes de vaccination, de distribution de vitamine A ou de moustiquaires imprégnées, nous avons constaté que de nombreuses communautés souffraient d’asthme et recouraient à des traitements endogènes, notamment à base de Nkui. Les accouchées et les personnes déprimées en faisaient un usage fréquent. D’où la question : pourquoi les populations utilisent-elles ces remèdes naturels malgré les dispositifs étatiques ? C’est cette interrogation qui a motivé l’écriture de l’ouvrage.
L’ouvrage s’intitule « Les représentations socio-anthropologiques de la
consommation du Nkui ». Vous mettez en avant la notion de « logiques d’acteurs », issue des sciences sociales. Comment avez-vous articulé l’anthropologie avec les données médicales ?
La notion de logique renvoie à l’exploration des pistes qui fondent la relation entre l’intention et l’action des acteurs. Nous avons mobilisé plusieurs théoriciens. Max Weber distingue l’action traditionnelle, affectuelle et rationnelle. L’anthropologue Socpa Antoine propose une typologie en trois secteurs : le secteur moderne, qui regroupe les soignants institutionnels ; le secteur traditionnel, composé des guérisseurs, accoucheuses et devins ; et le secteur populaire, qui inclut la famille, les garde-malades et les chefs de communauté. Chaque secteur a sa propre logique et apporte une contribution spécifique. L’infirmier ou le médecin apporte son savoir clinique, le garde-malade recueille les données du patient, et le thérapeute traditionnel, souvent psychologue sans le savoir, agit sur le plan symbolique. C’est cette complémentarité que nous avons cherché à mettre en lumière, notamment à la page 190 de l’ouvrage où figure un schéma retraçant l’alliance des acteurs.
Le district de santé de la Mifi présente des particularités culturelles qui influencent la perception de la maladie. Quels sont les principaux facteurs sociaux et culturels qui façonnent les parcours thérapeutiques dans cette région ?
Dans le district de la Mifi, nous avons travaillé dans plusieurs villages, notamment Bamougoum, Bafoussam et Baleng, chacun avec ses us et coutumes. Une particularité marquante est la cérémonie de la chaise : pour soigner certaines affections, il ne suffit pas de prendre un médicament, il faut s’asseoir en présence de la famille et de la communauté. Cela peut être lié à une négligence des devoirs familiaux, à une malédiction ou à une transgression. Par exemple, un successeur qui abandonne ses responsabilités peut tomber malade ; il devra alors rentrer au village, s’asseoir sur la chaise et demander pardon pour rétablir l’équilibre. La maladie n’est donc pas toujours un trouble biologique, mais aussi un désordre social ou symbolique. Par ailleurs, les populations utilisent abondamment les écorces, les feuilles de papaye et d’autres plantes, comme le Nkui, pour soigner le paludisme ou d’autres maux, ne se rendant à l’hôpital qu’au stade des complications.
Dans votre ouvrage, vous explorez les interactions entre biomédecine et thérapies communautaires. Observez-vous plutôt une concurrence, une complémentarité ou un syncrétisme entre ces systèmes ?
Idéalement, le syncrétisme devrait être l’objectif, mais sur le terrain, nous constatons davantage une concurrence silencieuse. Les praticiens de la santé
moderne tirent souvent chacun de leur côté, ignorant les savoirs traditionnels. Pourtant, nous plaidons pour une complémentarité, voire une synergie entre ces deux approches. Il faut descendre sur le terrain, écouter les populations, avant de prendre des décisions dans des bureaux climatisés. C’est pourquoi nous avons adressé des recommandations au ministère de la Santé publique et à l’Organisation Mondiale de la Santé pour une meilleure articulation entre médecine moderne et médecine traditionnelle dans la prise en charge des pathologies complexes comme l’asthme ou la dépression post-partum.








