Pour combattre l’abandon thérapeutique, le directeur et ses équipes ont ouvert les portes de ladite formation hospitalière. Dépistages gratuits et symposium scientifique au programme, pour prouver que la chimiothérapie sauve, elle ne condamne pas.
Les 10 et 11 juin 2026, l’Unité de Chimiothérapie de l’Hôpital Central de Yaoundé organise des Journées Portes Ouvertes destinées à sensibiliser la population à la prévention et au dépistage précoce des cancers.
Assise dans la salle d’attente de l’unité de chimiothérapie, Marthe, 52 ans, ajuste son foulard sur son crâne dénudé. Autour d’elle, une dizaine d’hommes et de femmes attendent leur perfusion. Dans ses yeux, il n’y a plus seulement la peur du cancer diagnostiqué trop tard. Il y a une lueur nouvelle : celle de comprendre enfin ce qu’on lui injecte. « Pendant des mois, j’ai cru que la chimiothérapie allait m’achever. Aujourd’hui, on m’explique. On me montre. « C’est comme si on m’enlevait un poids », confie-t-elle. Cette métamorphose du regard, l’Hôpital central de Yaoundé en a fait son combat. Les 10 et 11 juin 2026, pour la première fois, l’établissement ouvre les portes de son unité de chimiothérapie au grand public. Objectif : tuer les mythes, désamorcer les peurs et construire un pont entre la cité et le bloc des soins intensifs de cancérologie.
Pendant deux jours, patients, familles, étudiants et simples curieux ont investi les couloirs habituellement silencieux de ce service de haute spécialisation. Au
programme des premières vingt-quatre heures : visites guidées des box de perfusion, échanges libres avec les oncologues médicaux, séances de sensibilisation et conseils pratiques pour les aidants. Mais l’attraction la plus attendue restait les dépistages gratuits, ciblant les cancers urologiques, gynécologiques et hématologiques. En une seule matinée, plus de deux cents personnes ont bénéficié d’un toucher rectal, d’une palpation mammaire ou d’un frottis cervico‑utérin. « Beaucoup découvrent qu’ils avaient un nodule ou un saignement anormal depuis des années. « L’ignorance tue plus que la maladie », souffle un infirmier coordinateur.
Le point d’orgue de cette manifestation a eu lieu le 11 juin : un symposium scientifique de haute volée, animé par le professeur agrégé Pierre Ongolo Zogo, directeur de l’hôpital central de Yaoundé, et le professeur Arthur Essomba, tous deux figures de proue de la médecine camerounaise. Sous le thème « Actualités en chimiothérapie et prise en charge des cancers », les échanges ont duré près de six heures, articulés autour de deux grandes séquences. La matinée a posé le décor épidémiologique, avec des communications percutantes sur le fardeau mondial et africain du cancer, l’état des lieux des cancers hématologiques, des tumeurs solides, des cancers urologiques et la place incontournable de l’imagerie diagnostique. L’après-midi, plus opérationnelle, a plongé les participants dans la réalité quotidienne de l’Hôpital Central : organisation chirurgicale, préparation des cytotoxiques en pharmacie, soins infirmiers spécifiques, gestion des effets secondaires, parcours de soins de la consultation à l’administration du traitement, sans oublier la nutrition, le soutien psychologique et le nerf de la guerre – le financement.
L’assistance, composée de médecins généralistes, de pharmaciens, d’infirmiers et de représentants d’associations de patients, a suivi avec une attention religieuse la démonstration pratique des ateliers. L’un d’eux, consacré à la reconstitution sécurisée d’une poche de chimiothérapie, a marqué les esprits. Le manipulateur, gants et surblouse bleue, a détaillé chaque geste sous hotte à flux laminaire : calcul de la dose à partir de la surface corporelle, dilution dans du sérum physiologique, contrôle de stabilité. « Voir comment on prépare ces médicaments, avec autant de rigueur, ça rassure. « Ce n’est pas du poison qu’on balance au hasard », a réagi un parent d’enfant leucémique.
L’un des moments les plus vibrants du symposium a été l’exposé sur « Chimiothérapie : mythe ou réalité ». Le Pr. Ongolo Zogo a pris le temps de déconstruire, une à une, les idées reçues : la chimiothérapie n’est pas systématiquement douloureuse, elle ne condamne pas à l’isolement, et surtout, elle n’est pas « pire que le cancer ». Il a rappelé des données chiffrées : sous protocole adapté, la survie à cinq ans des lymphomes
de haut grade dépasse 70 % dans les centres bien équipés, et celle des cancers du sein localement avancés franchit les 60 % lorsque la chimiothérapie néoadjuvante est correctement administrée. « Le vrai poison, c’est l’abandon thérapeutique par peur », a-t-il martelé sous les applaudissements. Un autre temps fort a été la présentation du parcours de soins, de la consultation d’annonce à la sortie. Une vidéo a suivi Rose, patiente de 45 ans, depuis la salle d’attente jusqu’à son fauteuil de perfusion, en passant par la pose d’une voie veineuse centrale. Le but : montrer que chaque étape répond à des protocoles de sécurité draconiens, et que les effets secondaires – nausées, fatigue, chute de cheveux – sont anticipés et pris en charge. « On ne laisse personne seul face à la toxicité », a insisté la cadre de santé. L’aspect nutritionnel a aussi eu son heure de gloire : une diététicienne a expliqué comment maintenir un état général correct grâce à des suppléments protéiques locaux (soja, moringa, œufs) et à une hydratation adaptée.
Les questions du public ont fusé, souvent pratiques. « Est-ce que l’hydroxyurée, qu’on utilise dans la drépanocytose, est aussi une chimiothérapie ? » Oui, a répondu un oncologue, mais à dose bien moindre. « La CNAM prend-elle en charge les perfusions ? » Partiellement, et le plaidoyer pour une extension de la Couverture Santé Universelle aux anticancéreux de spécialité a été renforcé par le Dr Zeh Kakanou, représentant du ministère de la Santé. Un représentant d’association a interpellé sur les ruptures de stock de méthotrexate et de doxorubicine. La réponse de l’hôpital : un comité des achats a été renforcé, et des partenariats avec des pharmacies hospitalières étrangères sont à l’étude.
La clôture, présidée par le directeur de l’établissement, a été sobre mais chargée d’espoir. Après la lecture d’une synthèse des recommandations – création d’un registre local des cancers, formation continue obligatoire des prescripteurs, ligne budgétaire dédiée aux génériques cytotoxiques –, une minute de silence a été observée en mémoire des patients décédés faute de soins. Puis ce fut le tour des séances photos, sourires mêlés de larmes. Marthe, la patiente du début, s’est levée pour prendre la parole : « Je suis sous chimiothérapie depuis trois mois. Mon dernier scanner montre que ma tumeur a rétréci de moitié. Si j’avais écouté les voisins, je serais déjà morte. Merci de m’avoir appris à ne plus avoir peur. »
L’Hôpital central de Yaoundé annonce que ces journées portes ouvertes seront désormais annuelles. En attendant, le service reste accessible pour tout renseignement ou orientation. Les dépistages gratuits, bien que terminés, devraient être reconduits à la demande. Car le message des équipes est limpide : le cancer n’est pas une fatalité, et la chimiothérapie – bien administrée, bien comprise, bien accompagnée – est une alliée, non une ennemie. Encore faut-il oser pousser la
porte.
Réactions : Professeur Madeleine Ngandeu-Singwe, rhumatologue et médecin interniste à l’hôpital central de Yaoundé.
« L’Hôpital Central se mobilise pour dédramatiser la chimiothérapie et sauver des vies »

Vous le savez : le cancer, ou les cancers, occupent une place considérable parmi les maladies chroniques non transmissibles observées dans le monde entier, et tout particulièrement au Cameroun. Il importe donc de divulguer et de sensibiliser la population à la notion de cancer, mais plus spécifiquement à sa prise en charge par la chimiothérapie. Car cette question demeure, dans notre contexte, un véritable sujet tabou. Si nous ne prenons pas les devants, si nous n’expliquons pas aux patients ce qu’est la chimiothérapie et quels sont ses risques, alors nous continuerons à déplorer d’innombrables décès par cancers qui pourraient être traités – dans nos villages, dans nos villes, dans nos familles.
Il est donc essentiel, lors de ces journées portes ouvertes, de fournir des explications claires à la population générale, et tout particulièrement aux personnes qui fréquentent l’hôpital central – même si l’événement était ouvert à tous. Il faut
expliciter ce qu’est le cancer, ce qu’est sa prise en charge, et surtout insister sur la notion de chimiothérapie. La chimiothérapie n’est pas synonyme de mort. Elle ne signifie pas systématiquement une perte de cheveux. Elle n’entraîne pas nécessairement une aggravation de l’état général. La chimiothérapie poursuit trois objectifs : premièrement, guérir le cancer ; deuxièmement, réduire le volume tumoral ; troisièmement, offrir, en association avec d’autres traitements, une meilleure qualité de vie à nos patients.
À l’issue de ce symposium, nous souhaitons, au sein même de notre institution, que chacun comprenne ce qu’est la chimiothérapie et où elle est pratiquée à l’hôpital central. Le personnel de l’hôpital central constitue en effet un relais communautaire essentiel, où qu’il se trouve. Il peut expliquer aux malades. Et chaque malade gagné, c’est une vie sauvée. Le conseil que je souhaite donner aux jeunes est le suivant : premièrement, faites-vous dépister. Car le dépistage est la clé du succès de la prise en charge du cancer. Une consultation précoce à l’hôpital offre davantage de chances de guérison. En revanche, lorsque le patient se présente avec des complications déjà installées, la guérison devient difficile.
Pourquoi cette activité sur la chimiothérapie ? L’objectif principal était de dédramatiser ce traitement. Derrière le mot « chimiothérapie » se lisent, en filigrane, la peur, la mort, le déni. Il s’agit donc d’expliquer ce qu’est la chimiothérapie, quels sont les médicaments utilisés, où elle est administrée à l’hôpital central, et ce que cet hôpital propose – non seulement comme médicaments chimio-thérapeutiques, mais également comme autres moyens, qu’ils soient non médicamenteux ou chirurgicaux – pour accompagner la prise en charge du patient cancéreux. Le second objectif est de sensibiliser la population générale au cancer et à sa prise en charge. Si nous parvenons, grâce au personnel de l’hôpital, aux garde-malades, aux visiteurs de notre établissement et aux autres personnes venues depuis hier écouter nos explications, à gagner en sensibilisation, alors ces personnes – désormais informées sur la notion de cancer, renseignées sur la chimiothérapie, ses possibles complications mais aussi et surtout ses succès – pourront devenir nos relais au sein de la communauté.
Dr Zeh Kakanou Florence, Secrétaire Permanent du Comité National de Lutte contre le Cancer (CNLCa) au Ministère de la Santé Publique (MINSANTÉ)
« En 2025, nous avons même obtenu une subvention de près de 2 milliards de FCFA pour des anticancéreux, donc pour la chimiothérapie. Cela prouve que le gouvernement a la volonté »

Nous allons aborder le financement de la chimiothérapie, comme le professeur l’a déjà indiqué. Mon intervention s’articule en trois points : la situation du financement de la chimiothérapie, quelques défis, et quelques pistes de solution. Une précédente oratrice a situé le cancer dans le cadre de la morbidité et de la mortalité. S’agissant de la chimiothérapie, objet de ma présentation, force est de constater un contexte de sous-budgétisation chronique du plan décennal 2020-2024. Car lorsqu’on alloue, pour une année entière, entre 100 et 300 millions de FCFA à la chimiothérapie, cela signifie clairement qu’il n’y avait même pas de vision pour le Cameroun.
Cela étant dit, il existe une plateforme multisectorielle pour la dialyse, le cancer et les formations sanitaires de première catégorie. J’ai eu l’honneur de plaider pour sa mise en place, ce qui a permis d’augmenter les financements pour les formations de première catégorie, et d’obtenir une part de financement pour les formations de deuxièmes et troisièmes catégories, notamment pour les services d’imagerie et la dialyse. C’est ainsi que nous avons pu organiser des commandes groupées d’équipements de dialyse. En 2025, nous avons même obtenu une subvention de près de 2 milliards de FCFA pour des anticancéreux, donc pour la chimiothérapie. Cela prouve que le gouvernement a la volonté.
Un outil a été développé en 2022 – j’avais été mandatée pour accompagner le Comité national de lutte contre le cancer en 2020, nous avons mobilisé les
partenaires, conçu un outil électronique avec la contribution d’experts. Mais dès la finalisation, aucune suite n’a été donnée. Autrement dit : on agit quand un partenaire est présent, mais une telle activité devrait être menée régulièrement. Elle ne l’est pas.
Un début de travail existe, mais on ne peut pas acquérir les anticancéreux sans outils. On ne peut pas connaître les consommations moyennes mensuelles sans un cadre référentiel qui oriente et permette, au niveau stratégique, de prendre des décisions. Les données de consommation moyennes sont absentes. Absence de visibilité. Les commandes sont fractionnées : chaque formation sanitaire passe sa commande isolément. L’hôpital central a montré sa liste de médicaments en cancérologie. Mais qu’en est-il de l’hôpital général ? Ce fractionnement entraîne une augmentation des coûts, car chaque structure sanitaire agit seule. Or, c’est le volume qui fait baisser le coût. Sans volume, pas de baisse des prix.















