Le séjour de certains défunts à la morgue de l’Hôpital Central de Yaoundé atteint des proportions vertigineuses, révélant un abandon prolongé qui sature les infrastructures hospitalières.
En tête de cette comptabilité macabre, un corps féminin détient le triste record de 1065 jours de présence dans les chambres froides depuis son entrée en juillet 2023, suivi de près par un autre corps, avec 962 jours de conservation. Plus d’un an et demi après leur décès, un troisième corps affiche 408 jours de dépôt, tandis qu’un quatrième franchit la barre des 391 jours passés dans les tiroirs frigorifiques.
Face à cette accumulation critique de dizaines de dépouilles oubliées sur plusieurs mois, la direction de l’établissement lance un ultime appel à l’identification avant le transfert imminent de ces 80 corps vers les fosses communes de la Communauté Urbaine de Yaoundé.
La mort a cela de glacial qu’elle fige les destins, mais à la morgue de l’Hôpital Central de Yaoundé, elle a fini par s’installer dans une routine administrative insoutenable. Quatre-vingts corps, quatre-vingts trajectoires de vie brisées, s’entassent aujourd’hui dans les tiroirs frigorifiques de cette institution hospitalo-universitaire, dans l’indifférence ou l’ignorance totale de leurs proches. Le communiqué officiel, signé par le Directeur de l’établissement, le Pr. Agr. Pierre Ongolo Zogo, résonne comme un cri d’alarme autant qu’un ultimatum éthique et sanitaire. Derrière la sécheresse des chiffres et des dates d’entrée se cache un drame social d’une ampleur vertigineuse, celui des morts anonymes, abandonnés à la charge publique, aux confins de la solitude urbaine.
L’alerte lancée par le top management de la plus ancienne formation sanitaire de la capitale camerounaise ne souffre aucune ambiguïté. Une liste officielle, arrêtée à la date du 6 juillet 2026, recense ces défunts dont le séjour prolongé sature les capacités de la morgue. Pour briser ce silence de plomb, la direction a choisi de joindre les actes à la parole administrative en affichant non seulement les identités disponibles, mais également les photographies des visages concernés directement au service de la morgue. L’objectif est clair, à savoir provoquer le sursaut des familles, déclencher le déclic de la reconnaissance, et offrir une sépulture digne à ces âmes en peine.
La Direction adresse ses sincères condoléances aux familles endeuillées et leur exprime toute sa compassion en cette période particulièrement douloureuse, souligne le document officiel, qui insiste sur la nécessité absolue d’une collaboration citoyenne. Mais au-delà de la compassion, la réalité logistique et managériale impose ses règles. L’Hôpital Central ne peut indéfiniment jouer le rôle de conservatoire des drames anonymes de la cité. Si le seuil critique est dépassé, la loi et les procédures municipales prendront le relais, privant ces défunts des rites funéraires traditionnels si chers aux communautés africaines.
Une comptabilité macabre qui interroge la solidarité urbaine
L’examen de la liste des quatre-vingts corps révèle des situations d’une infinie tristesse. Certains séjours dépassent l’entendement. Le cas de Mbo’o Chanceline, entrée le 29 juillet 2023, déposée
par sa propre sœur, Suzanne Ze Ze épouse Ela, affiche un compteur macabre de 1065 jours de présence dans les chambres froides. Comment expliquer qu’une dépouille, dont le contact familial initial était établi, se retrouve ainsi oubliée pendant près de trois ans ? Plus loin, Mme Atchang affiche 962 jours de présence. Pour la grande majorité, ce sont des anonymes, ramassés par les forces de l’ordre, les commissariats, les brigades de recherche, ou les brancardiers du Centre des Urgences de Yaoundé.
Ces corps proviennent des quatre coins de la cité des sept collines. Un homme retrouvé à la station Ola d’Ahala, un autre au Boulevard du 20 Mai, une jeune femme décédée près du supermarché Kebeck d’Ekounou, ou encore des dépouilles signalées au Palais des Congrès, au Rond-point Bastos et à la Gare routière de Mimboman. Yaoundé broie les solitudes. Les accidents de la circulation, les malaises subits sur la voie publique et les agressions nocturnes laissent des corps sans documents d’identité, que la Voirie municipale ou les forces de sécurité acheminent vers l’Hôpital Central. Sans une démarche active des familles pour signaler une disparition, ces personnes deviennent de simples lignes sur un registre.
L’ultimatun du Pr. Agr. Pierre Ongolo Zogo face à l’urgence sanitaire
La situation actuelle ne relève pas seulement du drame familial, elle pose un problème majeur de santé publique et de gestion hospitalière. Les morgues de la capitale subissent une pression constante. Conserver des corps sur des périodes s’étalant de plusieurs mois à plusieurs années réduit l’espace disponible pour les décès récents et perturbe le fonctionnement optimal du service. C’est la raison pour laquelle le Pr. Agr. Pierre Ongolo Zogo a décidé de fixer une limite claire, en activant le protocole de transfert vers la Communauté Urbaine de Yaoundé pour une inhumation dans les fosses communes.
Le Directeur de l’Hôpital Central de Yaoundé prie les familles des personnes décédées de passer à la morgue dudit Hôpital les identifier, faute de quoi, elles seront remises à la Communauté Urbaine de Yaoundé pour inhumation, avertit fermement le communiqué ministériel. Cette mesure de dernier recours vise à libérer les capacités de stockage de la morgue. L’inhumation par les services municipaux, souvent qualifiée d’inhumation sous X, constitue une rupture tragique avec les valeurs culturelles locales, où le retour de la dépouille sur la terre des ancêtres demeure un impératif moral absolu.
L’appel à la mémoire collective et à la vérification visuelle
Pour éviter cette issue anonyme et définitive, les autorités hospitalières invitent toute personne ayant perdu un proche de manière inexpliquée ces derniers mois, ou même ces dernières années, à surmonter la peur des lieux pour venir consulter la liste et les clichés exposés. Le recoupement des données, comme les numéros de téléphone des dépositaires mentionnés sur les registres hospitaliers, constitue une piste sérieuse pour les familles en quête de vérité. Les numéros des commissariats, des enquêteurs ou des proches ayant effectué le dépôt initial sont disponibles pour guider les démarches.
La direction de l’hôpital réitère ses remerciements au public pour sa compréhension et sa collaboration face à cette épreuve collective. La publication de cette liste noire doit servir d’électrochoc dans les foyers. Derrière les dénominations génériques de Patient inconnu ou de M. xxx HCY se trouve peut-être un père, une mère, un frère ou un fils dont la disparition soudaine est restée une énigme non résolue. Le temps presse désormais pour les familles avant que la municipalité ne referme définitivement le livre de ces vies oubliées dans l’anonymat de la fosse commune.












