La réponse des chercheurs a été massive, avec 146 résumés soumis. Après une sélection rigoureuse, 94 travaux (46 présentations orales et 48 posters) ont été retenus pour nourrir les débats, couvrant tous les fronts de la lutte, de l’épidémiologie à l’innovation communautaire.
En 2024, le paludisme a représenté 26,9% de l’ensemble des motifs de consultation et 40,6% des consultations pour les enfants de moins de 5 ans au Cameroun et 8,2% des décès, confirmant son statut de première cause de morbidité.
Présidée par le Dr Manaouda Malachie, Ministre de la Santé publique, la cérémonie d’ouverture a inscrit cette mobilisation scientifique dans une stratégie nationale déterminée à « passer du contrôle à l’élimination » de la maladie.
Le Cameroun a marqué un tournant stratégique majeur dans sa lutte séculaire contre le paludisme avec le lancement officiel de la première édition des Journées Scientifiques du Programme National de Lutte contre le Paludisme (JSPNLP). Cet événement, ouvert ce mercredi en présence du Ministre de la Santé publique, le Dr Manaouda Malachie, s’est immédiatement positionné comme une plateforme cruciale, visant à « accélérer les innovations et consolider les stratégies en vue de l’élimination du paludisme », selon la déclaration ferme du Ministre dans son discours d’ouverture. En effet, face à un fardeau persistant qui fait de cette maladie la première cause de morbidité et de mortalité dans le pays, et dans un contexte mondial où la maladie, après avoir causé 597 000 décès en 2023, marque un inquiétant regain, le pays mise résolument sur l’innovation et des partenariats renouvelés pour « passer du contrôle à l’élimination ».
L’ouverture des JSPNLP a été caractérisée par des discours forts appelant à une mobilisation sans précédent. Le Dr Manaouda Malachie a posé un constat sans détour : « Le paludisme demeure la première des maladies dans ce pays… Cela signifie qu’il y a des facteurs dans la lutte qui ne sont plus pris en compte ». Dès lors, il a cité en exemple le changement climatique et les transformations des vecteurs – la résistance aux insecticides étant un défi majeur – appelant à une refonte de la stratégie nationale fondée impérativement sur l’apport de la science.
Par ailleurs, le Ministre a insisté sur l’urgence d’intégrer pleinement les universités, les parlementaires et tous les secteurs de la société dans une approche multisectorielle, reconnaissant que « Aucun pays ne peut se battre seul ». Cet appel à l’union fait écho à l’alerte mondiale de l’OMS, qui estime que les progrès durement acquis sont en péril et qu’il faut « réinvestir, réimaginer et raviver nos efforts communs ». C’est pourquoi l’événement, qui réunit chercheurs, cliniciens, partenaires techniques et décideurs pour trois jours de travaux, se veut un tournant stratégique, intervenant au moment où les défis s’accumulent : outre la résistance aux outils de lutte, l’impact du changement climatique sur la propagation des moustiques et la réduction des financements internationaux complexifient la tâche.
Une communauté scientifique en pleine vitalité
L’ampleur de la participation aux JSPNLP illustre concrètement l’engagement profond de la communauté scientifique camerounaise. L’organisation a reçu 146 résumés, et après un processus de sélection rigoureux, un total impressionnant de 94 ont été acceptés. Parmi ces travaux, 46 recherches seront présentées oralement et 48 sous forme de posters. Selon le Dr Zeh Meka Albert, Secrétaire Permanent du PNLP, « Ces chiffres démontrent la vitalité et la maturité de la recherche sur le paludisme au Cameroun ».
La production scientifique couvre un spectre thématique large. Elle s’étend de l’épidémiologie à la biologie parasitaire, en passant par la chimio-prévention, la lutte anti-vectorielle et l’engagement communautaire. De plus, la répartition des travaux retenus reflète un écosystème de recherche riche et collaboratif, essentiel pour le succès. Le Centre for Research in Infectious Diseases (CRID) et les universités de Douala, Yaoundé I et Buea figurent parmi les institutions les plus représentées, témoignant du rôle central de l’académie. Néanmoins, la liste inclut également des acteurs variés, tels que le Programme National de Lutte contre le Paludisme lui-même, des organisations non gouvernementales comme Vital Strategies ou la Clinton Health Access Initiative (CHAI), ainsi que des formations sanitaires de terrain, à l’image de l’Hôpital de District d’Evoudoula. Cette diversité souligne l’approche multisectorielle et intégrée, considérée comme indispensable pour vaincre la maladie.
Des partenaires engagés : le mandat de l’élimination
Du côté des partenaires, l’engagement s’est exprimé en termes concrets. Aziz Abdi, Directeur Général d’Abbott pour l’Afrique, a apporté le point de vue de l’industrie des technologies de santé. Reconnaissant que l’Afrique subsaharienne supporte l’essentiel du fardeau mondial, il a affirmé avec force : « Chez Abbott, l’élimination de la maladie n’est pas un rêve pour nous. Ce n’est pas une vision, mais un mandat. »
Son discours a détaillé une approche fondée sur trois piliers fondamentaux : l’investissement continu dans des diagnostics innovants, le développement de partenariats pérennes, et un ancrage fort dans les communautés pour le déploiement des solutions. « Nous investissons encore plus dans des partenariats basés sur trois principes clés : le soutien technique, l’accueil communautaire, et l’introduction de solutions diagnostiques innovantes », a-t-il déclaré, soulignant la volonté de traduire la recherche en outils accessibles sur le terrain.
L’urgence de renforcer le diagnostic et la prise en charge a été implicitement soulignée par les données cliniques alarmantes. En effet, un paludisme non traité peut évoluer d’une forme simple à une forme grave en seulement 48 heures. Cette rapidité met en lumière l’importance cruciale des systèmes de surveillance et d’accès aux tests, point sur lequel les deux orateurs se sont accordés, réaffirmant le besoin d’une recherche translationnelle robuste.
Le programme : sessions plénières et innovations
Le programme scientifique, particulièrement chargé et structuré, a débuté par une session plénière dédiée à la situation épidémiologique. Des experts ont dressé un état des lieux global et national, tout en identifiant les défis persistants. Car, comme l’a insisté le Pr Mbacham lors de son keynote speech, « La perspective d’élimination exige une recherche translationnelle robuste et innovante ». La cérémonie solennelle d’ouverture des travaux, ponctuée par des intermèdes artistiques engagés portés par l’ONG Impact Santé Afrique, a formalisé le début des échanges.
En outre, l’après-midi a été marquée par des sessions techniques de haute volée. Un symposium organisé par les Laboratoires Abbott a présenté les dernières innovations diagnostiques. Simultanément, une plénière sur la prise en charge a abordé les nouvelles directives thérapeutiques et les défis logistiques, notamment la gestion des stocks d’intrants. « L’implémentation des nouvelles politiques au niveau communautaire reste un chantier prioritaire », a expliqué le Dr Sotakwo Solange du PNLP.
De plus, des sessions orales parallèles ont permis aux chercheurs de présenter leurs découvertes, illustrant la diversité des approches explorées pour contrer le parasite et son vecteur. Des communications ont ainsi porté sur la charge parasitaire dans les camps de réfugiés, la surveillance de la résistance aux médicaments, ou encore les propriétés antiplasmodiales de plantes médicinales comme Ficus bubu.
La priorité aux populations vulnérables et la pérennisation des efforts
Les populations les plus vulnérables restent les enfants de moins de 5 ans qui représentent environ 76% des décès mondiaux, ainsi que les femmes enceintes. Au Cameroun, ces groupes sont la cible prioritaire des interventions. Toutefois, les gaps de couverture, comme l’accès aux moustiquaires imprégnées pour les femmes enceintes, persistent et demandent des solutions innovantes.
Ces Journées Scientifiques sont conçues comme le pont entre la recherche et l’action politique. « Ces assises doivent nourrir des politiques et des pratiques à la hauteur des défis », peut-on lire dans la présentation de l’événement. Enfin, ces journées ne se limitent pas à un partage d’expériences ; elles visent à construire l’avenir. Des panels de discussion ont notamment planché sur la pérennisation des interventions communautaires dans un contexte de baisse des financements externes.
La feuille de route est tracée : il s’agit de « réimaginer » les stratégies face aux obstacles contemporains, comme le préconise la campagne mondiale 2025. Pour le Cameroun, cela signifie concrètement adapter les outils de lutte à l’évolution du parasite et des moustiques, sécuriser le financement dans un contexte international tendu, et mobiliser l’adhésion des communautés.
La première édition des JSPNLP pose ainsi les bases d’un rendez-vous annuel incontournable. Comme l’a résumé le Ministre, « La victoire contre le paludisme sera scientifique, collective et solidaire, ou elle ne sera pas ». Les trois jours de travaux qui s’ouvrent devront poser les premières pierres de cette victoire, en transformant l’innovation scientifique en progrès tangible pour les populations. L’histoire montre que lorsque la mobilisation mondiale contre le paludisme faiblit, la maladie regagne du terrain en quelques années seulement. Le Cameroun, à travers cette initiative, entend bien éviter que l’histoire ne se répète. Le prochain appel à résumés est d’ores et déjà annoncé, confirmant la volonté de faire de ces journées un moteur durable pour la recherche camerounaise contre le paludisme.
Elvis Serge NSAA
Réactions
« La recherche est la colonne vertébrale de la lutte contre le paludisme »

C’est avec une grande satisfaction que nous présentons ce recueil, celui des abstracts que vous avez reçus dans vos pochettes et vos kits. Il est le témoin du travail rigoureux des contributeurs scientifiques et du comité d’organisation de cette première édition des Journées Nationales du Programme de Lutte contre le Paludisme, placée sous le thème « Défis et enjeux de la recherche dans la perspective de l’élimination du paludisme ». La tenue de cette conférence revêt une importance capitale à un moment où notre continent est de plus en plus confronté au changement climatique, à la modification de la biologie des vecteurs et à leur résistance aux insecticides, aux difficultés d’accès aux moyens diagnostiques les plus performants, à l’infodémie relative à la vaccination, à l’inefficacité de certains protocoles antipaludiques et au défi du développement de nouveaux médicaments.
Il devient donc urgent de réunir régulièrement et de façon pérenne les acteurs de la lutte, afin d’adapter au mieux notre réponse dans un contexte de réduction drastique des financements. Nous remercions chaleureusement tous les auteurs, évaluateurs et partenaires pour leur engagement et leur contribution à l’enrichissement des connaissances en santé publique. Puissent ces assises nourrir des politiques et des pratiques à la hauteur des défis qui s’imposent à notre continent.
Face à ces défis, la Commission Scientifique s’est investie avec rigueur et engagement pour garantir la qualité des contributions retenues dans ce livre des abstracts, à travers des thèmes variés : l’épidémiologie du paludisme, sa pathogénie, les comorbidités associées, la biologie des vecteurs et leur résistance aux insecticides, le contrôle vectoriel, la biologie du parasite et sa résistance aux médicaments, la prévention par les antipaludiques et la vaccination, le diagnostic et la prise en charge des cas, le développement des médicaments (y compris la chimio-prévention), l’engagement communautaire et le changement de comportement, le leadership et la gouvernance.
Les travaux présentés traduisent la richesse des réflexions et l’engagement de notre communauté scientifique, technique et institutionnelle. En effet, nous avons reçu au total 122 résumés, dont 94 ont été retenus. Ce forum est une tribune de partage, de confrontation d’idées et d’émergence de solutions concrètes et adaptées aux réalités camerounaises. Il nous appelle à passer des données probantes à l’action sur le terrain, pour bâtir des systèmes de santé plus résilients, équitables et durables. Puisse ce travail inspirer, guider et mobiliser.
« Au Cameroun, malgré les progrès notables enregistrés, le paludisme reste une cause majeure de consultation, d’hospitalisation et de décès, en particulier chez les enfants de moins de 5 ans et les femmes enceintes »

Le paludisme est l’une des plus anciennes maladies connues de l’humanité. Hippocrate en a déjà décrit les fièvres intermittentes. Pourtant, au XXIe siècle, il demeure encore l’une des principales causes de morbidité et de mortalité dans notre pays. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, le paludisme est à la fois une maladie de la pauvreté et un enjeu majeur pour le développement. Cette double dimension sanitaire et socio-économique nous oblige donc à dépasser l’approche purement biomédicale pour adopter une vision systémique, intersectorielle et surtout durable.
Au Cameroun, malgré les progrès notables enregistrés, le paludisme reste une cause majeure de consultation, d’hospitalisation et de décès, en particulier chez les enfants de moins de 5 ans et les femmes enceintes. En 2024, il a représenté 26,9% des motifs de consultation, 40,6% des consultations chez les enfants de moins de 5 ans et 8,2% des décès survenus dans les formations sanitaires du pays. Les femmes enceintes et les enfants de moins de 5 ans constituent donc les couches les plus vulnérables.
Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques. Ils sont le reflet de vies écourtées, de familles éprouvées et de communautés fragilisées. C’est pourquoi, en réponse à cette situation préoccupante, le gouvernement, en collaboration avec ses partenaires, met en œuvre des stratégies basées sur des interventions prioritaires en matière de prévention et de prise en charge.
Dans le cadre de la mise en œuvre du plan stratégique de cinquième génération, nos efforts se concentrent sur des stratégies innovantes basées sur des données probantes issues d’études et de recherches réalisées par des experts de divers domaines. Dans cette perspective, le Plan Stratégique National de Lutte contre le Paludisme 2024-2028 a prévu l’élaboration d’un sous-agenda de recherche opérationnelle sur le paludisme, afin de favoriser la collaboration avec les institutions universitaires et de recherche, tant sur le plan national qu’international, ainsi qu’avec divers partenaires. Les présentes journées scientifiques en constituent un champ d’application.
Il est question, dans le cadre de cette dynamique d’innovation, de mobiliser les ressources nécessaires pour garantir l’alignement des objectifs des différentes études et thématiques de recherche avec les priorités programmatiques, telles que la vaccination, la chimioprévention, la lutte antivectorielle, la prise en charge des cas ainsi que les technologies innovantes, entre autres.
L’adoption de politiques de pérennisation, l’intégration de la multisectorialité, qui revêt aujourd’hui une importance cruciale et se présentent comme des enjeux additionnels susceptibles de favoriser la mutualisation de nos efforts. Cela permettra de contribuer de manière plus efficace que par le passé à la réduction de la morbidité et de la mortalité liées au paludisme dans notre pays.
La recherche sur le paludisme constitue un élément indispensable à l’atteinte de nos objectifs. En effet, les changements climatiques, les actions sur nos écosystèmes et les activités humaines entraînent des modifications du comportement des vecteurs responsables de la transmission. Il est donc impératif de prendre en compte ces déterminants dans l’élaboration d’une réponse efficace. Ces journées scientifiques se présentent comme le cadre et l’environnement appropriés qui permettront à nos chercheurs de quitter un instant leurs laboratoires pour partager avec nous les avancées dans ce domaine.
La lutte contre le paludisme nécessite encore des efforts considérables, dont les enjeux vont au-delà des stratégies courantes que nous connaissons tous. Cette lutte est confrontée depuis quelque temps à d’importants défis, dont la réduction des financements extérieurs. Face à cet enjeu, l’exploration de perspectives scientifiques se présente comme une voie prometteuse, nous permettant d’accéder à des domaines encore plus pertinents. Bien plus, l’engagement des collectivités, des communautés, des secteurs et d’autres partenaires aux côtés des chercheurs demeure une condition essentielle pour préserver nos acquis et progresser vers l’élimination.
Je voudrais réaffirmer ici l’engagement constant du gouvernement de la République, sous l’impulsion claire de Son Excellence Paul Biya, Président de la République, à faire de la lutte contre le paludisme une priorité nationale. Cet engagement se traduit notamment par le renforcement du Programme National, l’intégration des données scientifiques dans la prise en charge et la prise de décision, et la collaboration étroite avec les institutions de recherche.
Aucun gouvernement ne peut gagner seul cette bataille. La victoire contre le paludisme sera scientifique, collective et solidaire, ou elle ne sera pas. C’est pourquoi je formule le vœu que cette première édition aboutisse à des recommandations constructives et pertinentes susceptibles de renforcer la lutte au Cameroun.
J’encourage l’ensemble des acteurs à s’impliquer et à partager efficacement leurs expertises pour dessiner les perspectives de lutte dans notre pays. Je saisis cette occasion pour inviter les institutions, les entreprises, les partenaires, les médecins, les professionnels et les médias à accompagner la réussite de ces journées.
Soutenons la recherche pour disposer de données probantes en vue de passer du contrôle à l’élimination du paludisme. Ces journées doivent être un moment de vérité intellectuelle, de rigueur méthodologique et surtout d’audace stratégique. Osons questionner, osons innover, osons transformer. De nos travaux nous devons tirer des stratégies pour accélérer la marche du Cameroun vers l’élimination du paludisme, au bénéfice de nos populations et des générations futures. C’est donc sur ces mots que je déclare officiellement ouvertes les Journées Scientifiques du Programme National de Lutte contre le Paludisme.
Propos recueillis par Elvis Serge NSAA















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