L’insécurité alimentaire demeure toujours d’actualité au Cameroun. Pour les professionnels de la nutrition, l’urgence n’est plus individuelle, elle est nationale. Face à la crise alimentaire qui secoue le pays, l’Association des Nutritionnistes Professionnels du Cameroun (ANPC) a choisi de descendre dans l’arène publique. Du 7 au 8 août 2026, ces praticiens ont quitté le confort de leurs cabinets pour poser un diagnostic collectif et sans concession sur le mal qui ronge les assiettes camerounaises.
Le constat de départ, partagé à la tribune a fait l’effet d’une douche froide : près d’un enfant sur trois de moins de 5 ans souffre encore de retard de croissance au Cameroun. Plus alarmant encore, près de 40 % des femmes font face à des anémies sévères. Le diagnostic clinique est sans appel : les Camerounais souffrent d’un manque chronique d’aliments de qualité.
Sur le terrain, les chiffres du Programme Alimentaire Mondial (PAM) pour 2026 donnent le vertige : environ 2,9 millions de personnes font face à une insécurité alimentaire aiguë (phase IPC 3 et plus). Ce drame local s’inscrit également dans un fléau continental. Selon le dernier rapport de l’ONU, la faim touche désormais 309 millions de personnes en Afrique. Le Cameroun est donc en plein dans l’œil du cyclone. C’est pour stopper cette trajectoire que l’ANPC a sonné la mobilisation générale pour sa 2ème journée scientifique, sous le thème : « Nutrition et sécurité alimentaire : Quelles solutions pour le Cameroun ». Autour de la table, des nutritionnistes,
des étudiants, des chercheurs et des membres du gouvernement, bien décidés à élaborer les politiques de demain.
Le piège des produits ultra-transformés
En quittant leurs cabinets, les nutritionnistes partagent une certitude alarmante : la transition nutritionnelle actuelle au Cameroun est un suicide collectif. Attirées par des prix bas et une illusion de réussite sociale, les familles se tournent massivement vers des produits industriels ultra-transformés (riches en sucres, sel et graisses saturées). Le bilan clinique est sans appel : les maladies chroniques non transmissibles (MNT) explosent et causent désormais 43 % des décès dans le pays selon l’OMS, touchant durement la jeunesse avec près de 20 000 cas de diabète de type 1 et 10 % d’obésité urbaine. Pourtant, le pays regorge de produits locaux sains et abordables. Face à ce blocage psychologique et à des étiquetages industriels trompeurs, les experts, à l’instar de M. Ihong III du Comité interministériel de lutte contre la malnutrition, réclament une éducation nutritionnelle d’envergure contre une insécurité alimentaire qui frappe désormais toutes les régions: « Qu’il s’agisse de la malnutrition aiguë, chronique ou de l’obésité, l’insécurité alimentaire est aujourd’hui présente dans toutes les régions du pays. »
Sortir des laboratoires, investir le terrain
Pour ces professionnels, impossible de retourner s’enfermer entre quatre murs sans proposer une thérapie de choc. La réponse doit être collective et multisectorielle. Le Cameroun possède depuis 2014, un cadre de coordination sous l’égide du Premier Ministre, mais il est temps de passer à la vitesse supérieure en connectant la science aux réalités du terrain.
La présidente de l’ANPC, Choudine Awoumou Zoa Christine, a porté haut la voix de ses pairs : « Nos sols, nos eaux, nos forêts et notre diversité sont une richesse. La recherche nous enseigne qu’il faut produire mieux, transformer localement, conserver et surtout éduquer à une alimentation diversifiée et sans danger. La solution ne viendra pas d’un seul secteur. Elle naîtra de l’alliance entre la recherche, la santé, l’agriculture, l’éducation et les communautés ; du laboratoire du village jusqu’à l’assiette du citoyen. »
Pendant quarante-huit heures de débats intenses, ces praticiens ont planché sur des solutions concrètes : promouvoir la biofortification des cultures, booster la transformation des produits locaux comme le soja ou les tubercules, et sanctuariser la santé des plus jeunes via le développement des cantines scolaires.
L’appel à l’action
A l’heure des conclusions, les nutritionnistes ne veulent plus seulement soigner les malades de la malnutrition, ils veulent empêcher qu’ils ne le deviennent.
Leurs recommandations de fin de congrès sonnent comme un manifeste : accélération de l’éducation nutritionnelle au plus près des ménages, valorisation institutionnelle du métier de nutritionniste et création imminente de l’Ordre des nutritionnistes professionnels du Cameroun pour assainir la profession. Ces chantiers majeurs doivent s’articuler avec les ambitions de la Stratégie Nationale de Développement (SND30). En quittant leurs cabinets pour ce sommet de l’urgence, les nutritionnistes ont envoyé un message clair : Nous devons apprendre à bien manger. L’alimentation saine ne doit plus être un luxe au Cameroun, mais un droit vital et défendu.








